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Ballet de philanthropes médiatiques au Sénat

par Jérémie Fabre, Sophie Eustache,

Le sujet de la concentration des médias français entre les mains de quelques milliardaires s’est récemment invité au Sénat, à la faveur d’une commission d’enquête entendant « mettre en lumière les processus ayant permis ou pouvant aboutir à une concentration dans les médias en France, et [...] évaluer l’impact de cette concentration sur la démocratie ». Dans ce cadre, Acrimed a pu développer sa vision du problème [1]. Cette commission d’enquête aborde notamment la question de la concentration verticale, c’est-à-dire le fait de posséder à la fois les « tuyaux » et les contenus, qui rend obsolète la loi anti-concentration de 1986. À cette occasion, plusieurs propriétaires ont été entendus. En attendant les conclusions de la commission, fin mars, meilleur du pire.

Auditionné le 19 janvier par la commission d’enquête du Sénat, le milliardaire Vincent Bolloré, propriétaire de Vivendi (qui contrôle le groupe Canal+, Prisma Media et Lagardère) a joué le premier acte de la comédie : « Ma capacité personnelle à imposer des choses n’est pas très importante [...]. Je n’ai pas le pouvoir de nommer qui que ce soit à l’intérieur des chaînes. » Pour en prendre la mesure, nous encourageons les lecteurs à (re)parcourir l’histoire de son management amplement documentée par Les Jours [2]

D’après Le Canard enchaîné (26/01), le milliardaire aurait même suffisamment de temps pour s’amuser à décider personnellement des financements – et parfois même de la direction – de certains scénarios des films et séries de Canal+. Mais un censeur sachant censurer sait assurer ses arrières : « Il n’y a jamais de traces écrites de sa présence aux comités, jamais de mails, remarque un membre de la chaîne, tout se fait à l’oral ». Certains films traitant du catholicisme sous un angle déplaisant au très pieux propriétaire ou présentés par des personnes qu’il n’apprécie pas ont été tout simplement recalés. Toujours selon Le Canard enchaîné, « à l’inverse, "Merci patron !", le film de François Ruffin sur Bernard Arnault, a eu droit sans problème à une "prime au succès", "parce que ça faisait chier Arnault." » À quoi tient une carrière…

Bernard Arnault justement, première fortune du pays et propriétaire via LVMH du Parisien, de Radio Classique ou encore des Échos, a également eu droit à une audition au Sénat, le 20 janvier. Après avoir passé plusieurs mois à tenter par tous les moyens de récupérer le groupe Lagardère aux griffes de Vincent Bolloré, le milliardaire a déclaré : « Cette activité n’est pas ma spécialité, j’y consacre peu de temps ». Et quand disponibilité il y a, il s’agit bien entendu de mécénat : « Il nous est apparu dans l’intérêt général de le faire. Sinon, certains titres n’auraient pas survécu. » L’addenda est toutefois important : « Il faut quand même qu’on puisse réagir [à un changement de ligne] à un moment ou à un autre. […] Je prends un exemple stupide, mais si Les Échos, demain, devaient défendre l’économie marxiste, qui plaît peut-être à monsieur Laurent [Pierre Laurent, sénateur PCF, NDLR], je serais quand même extrêmement gêné, hein, bon… voyez ? » On voit bien.

Et la première fortune du pays aurait eu tort de réfréner ses petites effronteries, tant le Sénat semble l’avoir choyé. Comme le décrivait Mediapart (20/01), « le président (Union centriste) de la commission d’enquête, Laurent Lafon, a tout de suite donné le ton, en couvrant d’éloges Bernard Arnault, soulignant qu’il était l’un de ceux qui "incarne[nt] la France à l’étranger". Loin de cadrer le débat sur les enjeux de la concentration des médias et les dangers qu’elle fait peser sur le pluralisme et l’indépendance de la presse, il a déroulé le tapis rouge au milliardaire : "Vous incarnez les grands capitaines d’industrie", a-t-il encore dit. Le ton étant donné, une ribambelle de sénatrices et de sénateurs ont par la suite emboîté le pas au président de la commission d’enquête, transformant cette instance en concert de louanges : "Votre réussite est exceptionnelle et elle est française", a applaudi quelque temps plus tard le sénateur (LR) Jean-Raymond Hugonet. "Cela fait plaisir de recevoir des personnes qui font rayonner la France", a surenchéri le sénateur (UDI) Michel Laugier. » N’en jetez plus, Bernard Arnault était au Sénat comme chez lui.

Suivant ? Le petit Xavier Niel, désormais à la tête d’un empire de presse locale (France Antilles, France Guyane, Nice-Matin, Var-Matin, Monaco-Matin…), en plus d’avoir renforcé son contrôle du Groupe Le Monde via le rachat des parts de Matthieu Pigasse [3].

Connu pour ses envolées lyriques sur la liberté de la presse – que goûtent assez peu certains salariés ! –, le patron de Free a pu faire ses gammes devant les sénateurs, le 18 février : « Je pense que notre liberté se doit d’être défendue. La liberté de tout un chacun d’avoir des opinions contraires, c’est important. C’est ce qui forme le débat et c’est ce qui forme la démocratie. Et souvent c’est quelque chose qu’on oublie. Le vrai sujet ce n’est pas la concentration, c’est le pluralisme. Est-ce qu’on a des gens qui représentent tous les avis. C’est ça qui est important. » « Ce qu’on oublie » plus fréquemment encore, c’est que les activités d’opérateurs mobile dépendent de la régulation de l’État, que Free a besoin des infrastructures d’Orange pour fonctionner… et donc que détenir un outil d’influence comme Le Monde peut procurer des avantages plus que symboliques dans le jeu des négociants publics/privés…

Xavier Niel a aussi profité de son audition pour dire tout le mal qu’il pense de la fusion TF1-M6 : « Un bon article du Monde, il est lu par 100 000 personnes. Tous les soirs, TF1, "20 heures" : 5 à 6 millions de personnes. "19.45", M6 : 3, 5 millions de personnes. Vous rajoutez RTL. La puissance du Monde face à la puissance du groupe TF1-M6 réunis, c’est un rapport de 1 à 100 […]. C’est un danger pour la démocratie ». Le couplet du propriétaire « nain » face à la concurrence, en somme, également mobilisé par les défenseurs… de la fusion TF1-M6, cette fois face aux géants américains, comme Netflix [4] ! Et Xavier Niel entend bien peser dans cette affaire. Au nom de la démocratie… ou de ses propres intérêts ? Voyons plutôt ce dont il se plaignait aux sénateurs : « En termes de publicité, vous allez créer un monstre qui va dominer le marché. [...] La hausse des prix de la publicité, c’est un truc qui touche toutes mes activités […]. Il y a un risque colossal pour Iliad. » Après trois recours, tous rejetés, le groupe Free a tenté de déposer une question prioritaire de constitutionnalité (QPC), avançant que les pouvoirs de l’Autorité de la concurrence seraient contraires à la Constitution (demande rejetée par le conseil d’État).

« Il [le groupe Iliad, ndlr] n’est pas tout à fait enterré », a répondu Martin Bouygues, auditionné dans la foulée au Sénat, reconverti en salle d’armes pour milliardaires médiavores ! « Le projet de fusion n’est pas un projet de puissance politique, médiatique ou économique. C’est différent, c’est un projet de souveraineté. » Mais encore ? TF1 « appartient, d’une certaine façon, au patrimoine de ce pays » a ainsi lancé Martin Bouygues, avant de retourner les arguments de Xavier Niel contre lui-même : « Il me semble que Le Monde, auprès des décideurs, a beaucoup plus de poids et d’influence que TF1. C’est une réalité historique. » Ou pas… Concurrence mimétique, quand tu nous tiens !

Poursuivons avec le valet de Vincent Bolloré, Arnaud Lagardère, venu quant à lui défendre l’OPA « amicale » de Vivendi sur son groupe face aux sénateurs (20 janvier) : « Il n’y a pas de rapprochement éditorial avec le groupe Vivendi, il y a un rapprochement industriel et économique [...]. Je n’aurais jamais transformé la commandite en société anonyme, je n’aurais jamais accueilli Vivendi et soutenu son OPA amicale si je n’avais pas été assuré que l’intégrité du groupe Lagardère et son management seraient conservés ». « Quelles garanties apporter aux salariés que l’arrivée de Vincent Bolloré n’aura aucune conséquence éditoriale et managériale ? », a interrogé la sénatrice Monique de Marco, sans doute alertée par le passif du médiavore [5]. RAS dit Lagardère : « Les garde-fous n’existent pas [...]. C’est d’abord une question de confiance. » Un mois plus tard, Les Jours (23/02) rapportaient que « deux articles du web [d’Europe 1] ont été trappés pour ne pas déplaire au futur patron. » En d’autres termes : la confiance règne !

Les sénateurs ont aussi questionné Arnaud Lagardère sur les velléités de Vivendi, qui lorgne sur Hachette Livre : « Ne vous trompez pas d’ennemi. L’ennemi, il n’est pas en France. Ce sont les Gafam [...]. Je ne vois pas pourquoi il nous serait interdit d’avoir de l’ambition, même en France, au nom d’une pseudo concentration, qui de toute manière sera réglée par Bruxelles. Ça ne sert à rien de crier avant d’avoir mal », a déclaré Arnaud Lagardère. La Commission européenne doit trancher. « Je ne veux pas que les gens, chez Editis ou chez nous, anticipent des catastrophes, des découpages… Même si on sait qu’il y a des secteurs où on sera extrêmement dominants, ce qui pourra poser des problèmes à Bruxelles. Maintenant, quand je vois TF1, RTL et M6 à 70 % de parts de marché dans la TV, je me sens un peu mieux ». Les concernés (et usagers) un peu moins [6]...

Last but not least, Patrick Drahi, patron de SFR et qui, via Altice, contrôle L’Express, le fonds de dotation actionnaire de Libération et le groupe Altice Media ( BFM-TV et RMC notamment) a été auditionné le 2 février… pour des échanges lunaires. Morceaux choisis :

- David Assouline, rapporteur : Vous êtes présents sur des supports qui couvrent toute la chaîne de valeur. Appelons cela une concentration verticale, qui n’est pas réglementée par la loi de 1986. [...] Quelle est la motivation qui guide cette implication dans le monde des médias ? Nous pouvons légitimement nous demander si cette implication vient servir vos autres activités et l’influence que vous pouvez avoir, d’autant plus qu’il y a un lien avec la commande publique. Lorsqu’on remporte la licence SFR, qui est attribuée par l’État, l’influence politique peut entrer en ligne de compte. Au-delà de la motivation, que vous allez nous exposer plus précisément, vous paraît-il sain, en tant que citoyen, que dans une démocratie, quelles que soient les motivations et la volonté initiale des propriétaires, l’on puisse concentrer, grâce à une telle puissance industrielle, l’ensemble de la chaîne de valeur de la production.

- Patrick Drahi : [...] J’ai sauvé Libération. Je n’ai pas considéré que j’allais investir dans les journaux, sûrement pas. J’ai racheté Libération au moment où cette entreprise avait besoin de 14 millions d’euros pour ne pas se déclarer en faillite auprès du tribunal de commerce. J’étais en train de faire un chèque de 14 milliards. Je me fais interviewer par une journaliste de Libération, qui me dit : « Monsieur Drahi, vous ne pouvez pas nous aider ? Vous allez dépenser 14 milliards. Nous avons besoin de 14 millions pour finir le trimestre. » [...] C’est comme si quelqu’un qui s’achète une paire de chaussures à 100 euros se voit demander dix centimes par quelqu’un, dans la rue, qui est dans le besoin. [Le prix d’un pain au chocolat en somme…] Je lui ai dit que j’allais étudier le dossier. Le soir, je demande que le dossier me soit communiqué. Je n’ai pas acheté Libération pour d’autres raisons.

- David Assouline : Vous avez commercialisé ces titres via le kiosque SFR en appliquant un taux de TVA de 2,1 %, avant d’être contraint en 2018 de revenir au taux annuel de 20 % et de subir un redressement en conséquence. Si vous saviez que vous alliez être soumis au taux de 20 %, auriez-vous racheté ces titres – dont vous vous êtes d’ailleurs désengagé depuis ?

- Patrick Drahi : Je vous réponds sous serment et sincèrement. Lorsque j’ai racheté Libération, je ne savais pas ce que j’allais en faire. Je savais que j’allais faire plaisir à mes parents, qui étaient professeurs de mathématiques. Vous imaginez pour qui ils votaient. Cela leur a fait plaisir. Au départ, ils disaient : « Mon fils, il est dans les affaires, il n’a pas réussi ». Dans ma famille, tout le monde est médecin ou professeur de mathématiques. Je rachète Libération et là, je reçois des SMS de copains qui me disent : « Patrick, ça nous fait plaisir, pour une fois, tu vas perdre de l’argent. » Cela me vexe quand on me dit cela. Avec Libération, c’est impossible de s’en sortir. Comment faire pour être un peu plus gros, trouver des synergies, etc. ? C’est exactement ce qu’a dit M. Arnault. Ce n’est pas moi qui ai appelé les responsables de L’Express. Une personne belge m’appelle et me demande si je serais intéressé par le groupe L’Express. Moi, je lisais L’Express. Mes parents lisaient Libération. Je me suis dit pourquoi pas, cela va compléter le machin. C’est ainsi que cela s’est passé.


N’oublions pas que derrière un patron de média sommeille un petit garçon qui veut faire plaisir à ses parents.


Jérémie Fabre et Sophie Eustache, grâce au travail d’observation collective des adhérentes et adhérents d’Acrimed

 

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Notes

[1Voir l’audition de Mathias Reymond au Sénat.

[3Le banquier a en effet annoncé qu’il avait vendu 49 % des parts de son groupe Le Nouveau Monde à Xavier Niel. Ce qui place ce dernier à égalité avec le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky au sein de ce groupe, et ajoute au contrôle que Niel avait déjà via le mal nommé « Fonds pour l’indépendance de la presse ». « Un séisme » rappelle Mediapart (25/01) : « Xavier Niel avait mille fois répété que la prise de contrôle du groupe de presse était une aventure collective et qu’il n’aurait jamais l’intention d’être le seul actionnaire qui compte. Cette fiction s’effondre. »

[4Ce fut également un « axe de défense » pour Bolloré face aux sénateurs : « Le géant Vivendi, quand on regarde les choses telles qu’elles sont, et pas telles qu’on voudrait le présenter, c’est un petit nain. »

[5Voir, entre autres, nos « actualités des médias » de juin et juillet 2021.

[6Sur le monde de l’édition, voir notamment le communiqué de Syllepse, « Bolloré : main basse sur le livre ». Mais aussi « Rapprochement Editis-Hachette Livre : Bolloré provoque un séisme dans l’édition française » (Le Monde, 27/01). Relire aussi notre article « Vincent Bolloré met la main sur le deuxième éditeur français » (2019).

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