L’article s’intitule : "Contre la tĂ©lĂ©vision, tout contre". Mais on ne sait qui parle ainsi, puisque ce ne peut ĂŞtre Pierre Bourdieu qui, lui, a prononcĂ© une confĂ©rence sur la tĂ©lĂ©vision, et non contre la tĂ©lĂ©vision... Encore ne s’agit-il ici que du premier d’une longue sĂ©rie de "rectificatifs" rendus nĂ©cessaires par les Ă©tonnantes approximations d’Antoine Spire. Des approximations qui rendent impossible toute discussion un tantinet sĂ©rieuse...
Sous le titre, ce rĂ©sumĂ© : "Pierre Bourdieu a dĂ©noncĂ© la "corruption de la tĂ©lĂ©" soumise, selon lui, Ă la dictature de l’Audimat. Un pamphlet plus qu’une critique vraiment Ă©laborĂ©e du petit Ă©cran". Or Pierre Bourdieu n’a pas "dĂ©noncĂ© la "corruption de la tĂ©lĂ©" ", ni mĂŞme une "corruption structurelle" de la tĂ©lĂ©, (comme le dit l’article, en plaçant cette fois les guillemets au bon endroit). Il s’est efforcĂ© de diagnostiquer "(...) cette sorte de corruption structurelle (mais faut-il encore parler de corruption ?) qui s’exerce sur l’ensemble du jeu Ă travers des mĂ©canismes tels que la concurrence pour les parts de marchĂ©, (...)" (Sur la TĂ©lĂ©vision, p. 15).
Et quand on se reporte Ă la page mentionnĂ©e, on comprend que Pierre Bourdieu distingue les formes superficielles de corruption et une corruption structurelle qui, parce qu’elle est structurelle, ne mĂ©rite sans doute pas le nom de "corruption"...
Pinaillage sur des détails ? Non car à présenter une analyse comme une simple dénonciation de la "corruption", on en défigure le sens.
– Reste le corps de l’article, dont la première partie s’attarde sur une prĂ©sentation anecdotique des rapports personnels de Bourdieu avec la tĂ©lĂ©vision. Puis, après avoir mentionnĂ© au passage que la critique de Bourdieu n’est pas originale, Antoine Spire en vient enfin Ă "la question de fond" :
"La question de fond Ă laquelle Bourdieu ne rĂ©pond pas, c’est le pourquoi de cette Ă©volution. Suffit-il d’Ă©voquer l’interpĂ©nĂ©tration de l’univers marchand et du monde mĂ©diatique ? (...) Pourquoi les professionnels qui aspirent Ă crĂ©er d’autres programmes sont-ils irrĂ©mĂ©diablement Ă©vincĂ©s de la tĂ©lĂ©vision ?"
Bonnes questions assurĂ©ment. Mais selon un tour rhĂ©torique usĂ© jusqu’Ă la corde, Antoine Spire après avoir dĂ©crĂ©tĂ© que la rĂ©ponse de Pierre Bourdieu est inexistante, pose une question Ă laquelle lui-mĂŞme... se garde bien de rĂ©pondre. Car il lui faudrait alors concĂ©der que les luttes concurrentielles arbitrĂ©es par l’Audimat dĂ©pendent de l’interpĂ©nĂ©tration de l’univers marchand et du monde mĂ©diatique et expliquent largement la marginalisation ou l’Ă©viction de ceux qui "aspirent Ă crĂ©er d’autres programmes".
Autrement dit, que la rĂ©ponse de PĂŻerre Bourdieu est loin d’ĂŞtre dĂ©nuĂ©e de pertinence.
– Mais, sans transition, Antoine Spire est dĂ©jĂ passĂ© Ă autre chose : "Curieusement, le concept de "champ" qui structure chez Bourdieu le domaine d’une discipline et englobe des pratiques contradictoires mais aussi dissidentes, n’est pas mis en oeuvre ici."
Laissons de cĂ´tĂ© cette Ă©trange dĂ©finition du concept de "champ". Car, "curieusement", l’affirmation d’Antoine Spire est totalement fausse.
Dans l’analyse de Pierre Bourdieu, centrĂ©e sur le journalisme tĂ©lĂ©visĂ©, le concept de "champ" est omniprĂ©sent.
Parfois, il n’est pas expressĂ©ment mentionnĂ© - ne lui-a-t-on pas assez reprochĂ© la lourdeur de son style ? -, mais il est parfaitement identifiable : "On ne peut pas se prĂ©senter ce milieu comme homogène : il y a des petits, des jeunes, des subversifs, des casse-pieds qui luttent dĂ©sespĂ©rĂ©ment pour introduire des petites diffĂ©rences dans cette Ă©norme bouillie homogène qu’impose le cercle (vicieux) de l’information circulant de manière homogène (...)" ( p.27). Ce "milieu" est un sous-espace du champ journalistique mais - sans s’y attarder, il est vrai - Bourdieu n’oublie pas ce qu’Antoine Spire appelle les "pratiques dissidentes".
Quant au concept de champ, il est encore Ă l’Ĺ“uvre, pour qui sait lire, quand Bourdieu Ă©voque les relations de concurrence et les relations de connivence entre les journalistes de tĂ©lĂ©vision (p. 39). Mais, surtout, Bourdieu propose un exposĂ©, certes ramassĂ© mais prĂ©cis, de ce concept appliquĂ© aux journalismes : un exposĂ© qui couvre deux pages que nous renonçons Ă citer intĂ©gralement (p. 45-47), comme nous renonçons Ă citer un dernier passage oĂą le concept prĂ©tendument absent brille "curieusement"... par sa prĂ©sence (p. 55-56).
– Mais Antoine Spire a dĂ©jĂ tranchĂ© : "Bourdieu produit un pamphlet qui fait l’impasse sur la diversitĂ© de la tĂ©lĂ©vision. Celle-ci a tendance Ă homogĂ©nĂ©iser, mais pas au point oĂą il l’affirme."
Peut-être... Mais à condition de ne pas oublier la citation déjà mentionnée sur tous ceux qui "luttent désespérément pour introduire des petites différences dans cette énorme bouillie homogène(...)"
– Antoine Spire, lui, est passĂ© d’une question Ă une autre... au risque de se contredire.
La question prĂ©cĂ©dente suggère que les "casse-pieds" - comme dit Bourdieu - n’ont guère de place Ă la tĂ©lĂ© qui - selon Spire - n’est pas si homogène que ça : "Pourquoi les professionnels qui aspirent Ă crĂ©er d’autres programmes sont-ils irrĂ©mĂ©diablement Ă©vincĂ©s de la tĂ©lĂ©vision ?", demande Antoine Spire.
La seconde question, faussement ingĂ©nue, est toute diffĂ©rente : "N’assimile-t-il pas Ă tort les pratiques de tous les journalistes Ă celles de tous les animateurs de tĂ©lĂ© ?"
Bourdieu avait dĂ©jĂ partiellement rĂ©pondu : il suffit de lire la citation mentionnĂ©e plus haut pour comprendre que Bourdieu n’assimile pas "Ă tort les pratiques de tous les journalistes Ă celles de tous les animateurs de tĂ©lĂ©", ainsi que le prĂ©tend Antoine Spire sous un point d’interrogation.
– Moins ingĂ©nues, les phrases qui suivent la question Ă laquelle Bourdieu, en quelques mots, avait rĂ©pondu par avance, rĂ©sument le propos d’Antoine Spire (et l’indignation de l’ancien producteur d’Ă©mission sur France Culture) :
"Le systĂ©matisme caricatural de son analyse le conduit Ă Ă©noncer des conditions d’expression pour chaque invitĂ© d’un plateau de tĂ©lĂ©vision. Comme si chacun pouvait exiger de maĂ®triser les moyens de production : durĂ©e, choix du sujet, organisation du plateau. Pierre Bourdieu n’a-t-il pas oubliĂ© que ce qui Ă©tait envisageable pour lui, professeur au Collège de France, ne l’Ă©tait pas pour n’importe quel invitĂ© ordinaire ?"
Le "systĂ©matisme caricatural" de cette critique est tel que l’on peut mettre Antoine Spire au dĂ©fi de la valider par une seule citation, mĂŞme tronquĂ©e. Pierre Bourdieu a si peu "oubliĂ©" qu’il lui est arrivĂ© de bĂ©nĂ©ficier de conditions exceptionnelles... qu’il le dit lui-mĂŞme. En revanche, Ă moins que les producteurs et animateurs de tĂ©lĂ©vision entendent user sans limites d’un pouvoir discrĂ©tionnaire, voici une exigence lĂ©gitime : que "n’importe quel invitĂ©", mĂŞme "ordinaire" soit mis en mesure d’Ă©valuer et de contester les contraintes qui pèsent sur ses conditions d’expression.
Que le court ouvrage de Pierre Bourdieu soit discutable, on en conviendra aisĂ©ment. Encore faut-il commencer par lui faire dire ce qu’il dit...
– Antoine Spire ne se souvient pas du livre Ă©crit par Pierre Bourdieu : il se souvient vaguement de l’impression que lui a procurĂ©e sa lecture. Et il semble avoir complètement oubliĂ© un point dĂ©cisif. Si Pierre Bourdieu, aux cĂ´tĂ©s d’Acrimed, a dĂ©noncĂ© les dĂ©rives de France Culture, notablement aggravĂ©es avec la programmation imposĂ©e par Laure Adler, c’est qu’il avait parfaitement conscience de dĂ©fendre une sorte d’exception miraculeuse, dans un ocĂ©an d’asservissement : ces exceptions miraculeuses qu’Antoine Spire dĂ©sormais cherche du cĂ´tĂ© d’Arte, des chaĂ®nes de cinĂ©ma du câble et de certains programmes de Paris Première.