InterviewĂ© le 12 mai 2003 sur France Inter Ă 8h20 par StĂ©phane Paoli, le sociologue jaune Alain Touraine n’a pas hĂ©sitĂ©, sous couvert de mise Ă distance des idĂ©es libĂ©rales, Ă dire tout le mal qu’il pensait du secteur d’Etat :
- Appelant Ă la nĂ©cessitĂ© des « rĂ©formes » sans s’exprimer sur la lĂ©gitimitĂ© de celles en cours, M. Touraine en a profitĂ© pour tirer Ă boulet rouge sur un secteur public qui, Ă ses yeux, « ne peut pas tirer la couverture Ă soi ». Notre sociologue de cours ignorerait-il que le dĂ©veloppement du capitalisme nĂ©cessite un secteur public fort pour assurer les investissements que le marchĂ© ne veut pas ou ne peut pas assurer ?
- Analysant les grèves de novembre - dĂ©cembre 1995, notre intellectuel rappelle, Ă sa manière, la position des intellectuels favorables Ă la grève dans une formule lapidaire, caricaturale et superficielle : « L’Etat, c’est la libertĂ© ; le marchĂ©, c’est la soumission ». Avec de tels jugements pĂ©remptoires, on comprend mieux pourquoi les matinĂ©es de France Inter ne prennent pas la peine d’inviter ces intellectuels qui soutiennent le mouvement social et se contentent de ceux qui dĂ©fendent les politiques gouvernementales nĂ©olibĂ©rales (tel Bernard Brunhes, qui n’a pas hĂ©sitĂ© Ă affirmer que dans un système libĂ©ral, le travail Ă vie dans une mĂŞme entreprise et la progression du pouvoir d’achat Ă©taient irrĂ©alistes !)
- Puis, M. Touraine nous fit part de son inquiĂ©tude : Ă ses yeux, une grève qui n’est pas encadrĂ©e devient dangereuse, car propice aux surenchères. Il en profita alors pour regretter l’absence des partis politiques et de signaler le rĂ´le supposĂ© jusqu’auboutiste de la CGT ! Visiblement, pour M. Touraine, l’anticommunisme primaire va de pair avec le truisme rĂ©actionnaire de la populace irrationnelle et irrĂ©flĂ©chie qui a besoin d’un solide encadrement des « institutions » - tant il est vrai qu’un salariĂ©, quel que soit son niveau de formation, a toujours besoin d’ĂŞtre guidĂ© par des Ă©lites plus conscientes que lui de ses vĂ©ritables intĂ©rĂŞts…
- Enfin, M. Touraine, perdu dans son nirvana conceptuel, s’inquiĂ©ta du manque de dialogue pour conduire les rĂ©formes dans notre beau pays. Pour cela, il prit pour exemple le dossier de l’Education nationale, oĂą il n’hĂ©sita pas Ă affirmer qu’il n’y avait plus de discussion entre le ministre et les personnels alors qu’ « il n’y a aucune mesure de prise ». M. Touraine devrait redescendre de son nuage : il aurait ainsi le plaisir de prendre connaissance de la dĂ©centralisation autoritaire des personnels non-enseignants, de la suppression des emplois-jeunes et de nombreux postes de surveillants, de la privatisation rampante des postes de professeurs-remplaçants, d’un rapport du Conseil d’Etat prĂ©conisant le dĂ©mantèlement du statut de la fonction publique, ainsi que des propos du ministre du Budget, M. Alain Lambert, annonçant le non-remplacement d’un poste de fonctionnaire sur deux dans les prochaines annĂ©es (suppression qui touchera inĂ©vitablement le personnel de l’Education nationale, principal employeur public). Il aurait aussi l’occasion de se rendre compte que le manque de discussion au sein du ministère ne vient pas de personnels crispĂ©s par la crainte des rĂ©formes, comme il le laisse entendre, mais par un certain Luc Ferry, peu soucieux de dĂ©battre avec des interlocuteurs ne partageant pas ses analyses.
Les questions des auditeurs, à partir de 8h45, permirent à M. Touraine de nous faire part de ses obsessions intellectuelles sans tenir grand compte des questions posées.
Une remarque prĂ©liminaire s’impose : cette sĂ©ance des questions des auditeurs, dont la durĂ©e varie souvent en fonction de l’actualitĂ© et des dĂ©bordements Ă©ventuels des interviews de 8h20, se veut comme un espace de dialogue, voire de dĂ©mocratie. En fait, il s’agit plutĂ´t d’un exercice purement formel de questions - rĂ©ponses, oĂą les auditeurs doivent faire part de leurs interrogations (« courtes, s’il vous plait », dixit M. Paoli), interrogations auxquelles l’invitĂ© et les chroniqueurs de la station se feront un plaisir d’apporter leurs lumières.
De fait, le prĂ©tendu dialogue se rĂ©duit le plus souvent Ă un ping-pong verbal entre des auditeurs supposĂ©s ignorants et des Ă©lites supposĂ©es Ă©clairĂ©es, l’occasion Ă©tant donnĂ© Ă ces dernières de rĂ©affirmer la domination d’une pensĂ©e « lĂ©gitime ». Tout auditeur ne suivant pas la ligne de conduite imposĂ©e prend alors le risque de se voir tancer en direct par le pion Paoli, ou de voir ses analyses personnelles rĂ©duites avec ironie Ă un « manifeste » ou Ă un « Ă©ditorial ».
Ce 12 mai 2003, quatre questions d’auditeurs furent sĂ©lectionnĂ©es, avec une volontĂ© Ă©vidente de respecter un certain Ă©quilibre entre les opinions : deux favorables au mouvement social, deux contre. Cet effort est d’autant plus Ă noter que bien souvent, la sĂ©lection des « questions » peut prendre souvent une orientation unilatĂ©rale et ĂŞtre choisie pour conforter la pensĂ©e dominante. Cette volontĂ© d’Ă©quilibre rĂ©pondait-elle au fait que dans un sondage publiĂ© par le numĂ©ro de LibĂ©ration du jour (et repris sur la station), les Français se montraient hostiles aux rĂ©formes engagĂ©es par le gouvernement ? La question reste Ă l’apprĂ©ciation des lecteurs.
Quoi qu’il en soit, quelle que soit la question posĂ©e par l’auditeur et la pertinence de son point de vue, M. Touraine rĂ©pondit systĂ©matiquement Ă cĂ´tĂ©, prĂ©fĂ©rant dĂ©velopper sa conception du dialogue social. Refusant de « se laisser enfermer dans le choix entre la gestion Ă©tatique et le libĂ©ralisme » - a priori fort louable -, il se borna Ă regretter qu’en France, le gouvernement dĂ©cide tout seul sans concertation alors que les nĂ©gociations devraient avoir lieu en prioritĂ© entre partenaires sociaux (syndicats de patrons et de salariĂ©s).
Ces analyses doivent beaucoup Ă l’idĂ©ologie et bien peu Ă la sociologie qu’Alain Touraine est censĂ© exercer. Comment oublier en effet que l’intervention de l’Etat a toujours Ă©tĂ© nĂ©cessaire lors des conflits sociaux, qu’il a souvent Ă©tĂ© un appui aux revendications des salariĂ©s face Ă un patronat rĂ©tif Ă tout dialogue ?
Que le problème actuel vient de ce que tous les gouvernements successifs - y compris ceux qui se disaient de gauche - ont soutenu les revendications du patronat aux détriments des intérêts des salariés ?
Que les discussions entre partenaires sociaux n’ont rien de rencontres entre gentlemen dans un club anglais, mais reposent souvent sur le rapport de force ?
Que près de 70 ans après le Front Populaire, la grande majoritĂ© du patronat ne perçoit encore les syndicats que comme des empĂŞcheurs de « dĂ©cider » en rond ?
Comment, enfin, oublier que la lutte - nĂ©cessaire - contre l’Ă©tatisme doit se coupler obligatoirement d’une remise en cause radicale du capitalisme, sinon au nom d’un « antitotalitarisme » aveugle et dogmatique qui assimile l’Etat au stalinisme et le marchĂ©, assimilĂ© abusivement Ă une quelconque « sociĂ©tĂ© civile », Ă la dĂ©mocratie ?
Et que penser d’une radio de service public qui privilĂ©gie ce genre d’intellectuel au dĂ©triment d’analyses plus sĂ©rieuses… et plus dĂ©rangeantes pour les pouvoirs Ă©tablis ? Que penser d’un tel mĂ©dia, sinon qu’il se fait le porte-parole des intĂ©rĂŞts des classes dominantes ?
Christophe Cuny
Enseignant