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Mouvements sociaux de mai 2003

Alain Touraine « analyse » le mouvement social

Par Christophe Cuny

Sociologue médiatique des mouvements sociaux auquel il s’oppose, Alain Touraine poursuit en 2003 l’intense travail déjà accompli en 1995. La généreuse hospitalité dont il bénéficie est évidemment politiquement désintéressée. Il est aisé de s’en convaincre à la lecture de cette contribution de Christophe Cuny(Acrimed)

Interviewé le 12 mai 2003 sur France Inter à 8h20 par Stéphane Paoli, le sociologue jaune Alain Touraine n’a pas hésité, sous couvert de mise à distance des idées libérales, à dire tout le mal qu’il pensait du secteur d’Etat :

- Appelant à la nécessité des « réformes » sans s’exprimer sur la légitimité de celles en cours, M. Touraine en a profité pour tirer à boulet rouge sur un secteur public qui, à ses yeux, « ne peut pas tirer la couverture à soi ». Notre sociologue de cours ignorerait-il que le développement du capitalisme nécessite un secteur public fort pour assurer les investissements que le marché ne veut pas ou ne peut pas assurer ?

- Analysant les grèves de novembre - décembre 1995, notre intellectuel rappelle, à sa manière, la position des intellectuels favorables à la grève dans une formule lapidaire, caricaturale et superficielle : « L’Etat, c’est la liberté ; le marché, c’est la soumission ». Avec de tels jugements péremptoires, on comprend mieux pourquoi les matinées de France Inter ne prennent pas la peine d’inviter ces intellectuels qui soutiennent le mouvement social et se contentent de ceux qui défendent les politiques gouvernementales néolibérales (tel Bernard Brunhes, qui n’a pas hésité à affirmer que dans un système libéral, le travail à vie dans une même entreprise et la progression du pouvoir d’achat étaient irréalistes !)

- Puis, M. Touraine nous fit part de son inquiétude : à ses yeux, une grève qui n’est pas encadrée devient dangereuse, car propice aux surenchères. Il en profita alors pour regretter l’absence des partis politiques et de signaler le rôle supposé jusqu’auboutiste de la CGT ! Visiblement, pour M. Touraine, l’anticommunisme primaire va de pair avec le truisme réactionnaire de la populace irrationnelle et irréfléchie qui a besoin d’un solide encadrement des « institutions » - tant il est vrai qu’un salarié, quel que soit son niveau de formation, a toujours besoin d’être guidé par des élites plus conscientes que lui de ses véritables intérêts…

- Enfin, M. Touraine, perdu dans son nirvana conceptuel, s’inquiéta du manque de dialogue pour conduire les réformes dans notre beau pays. Pour cela, il prit pour exemple le dossier de l’Education nationale, où il n’hésita pas à affirmer qu’il n’y avait plus de discussion entre le ministre et les personnels alors qu’ « il n’y a aucune mesure de prise ». M. Touraine devrait redescendre de son nuage : il aurait ainsi le plaisir de prendre connaissance de la décentralisation autoritaire des personnels non-enseignants, de la suppression des emplois-jeunes et de nombreux postes de surveillants, de la privatisation rampante des postes de professeurs-remplaçants, d’un rapport du Conseil d’Etat préconisant le démantèlement du statut de la fonction publique, ainsi que des propos du ministre du Budget, M. Alain Lambert, annonçant le non-remplacement d’un poste de fonctionnaire sur deux dans les prochaines années (suppression qui touchera inévitablement le personnel de l’Education nationale, principal employeur public). Il aurait aussi l’occasion de se rendre compte que le manque de discussion au sein du ministère ne vient pas de personnels crispés par la crainte des réformes, comme il le laisse entendre, mais par un certain Luc Ferry, peu soucieux de débattre avec des interlocuteurs ne partageant pas ses analyses.

Les questions des auditeurs, à partir de 8h45, permirent à M. Touraine de nous faire part de ses obsessions intellectuelles sans tenir grand compte des questions posées.

Une remarque préliminaire s’impose : cette séance des questions des auditeurs, dont la durée varie souvent en fonction de l’actualité et des débordements éventuels des interviews de 8h20, se veut comme un espace de dialogue, voire de démocratie. En fait, il s’agit plutôt d’un exercice purement formel de questions - réponses, où les auditeurs doivent faire part de leurs interrogations (« courtes, s’il vous plait », dixit M. Paoli), interrogations auxquelles l’invité et les chroniqueurs de la station se feront un plaisir d’apporter leurs lumières.

De fait, le prétendu dialogue se réduit le plus souvent à un ping-pong verbal entre des auditeurs supposés ignorants et des élites supposées éclairées, l’occasion étant donné à ces dernières de réaffirmer la domination d’une pensée « légitime ». Tout auditeur ne suivant pas la ligne de conduite imposée prend alors le risque de se voir tancer en direct par le pion Paoli, ou de voir ses analyses personnelles réduites avec ironie à un « manifeste » ou à un « éditorial ».

Ce 12 mai 2003, quatre questions d’auditeurs furent sélectionnées, avec une volonté évidente de respecter un certain équilibre entre les opinions : deux favorables au mouvement social, deux contre. Cet effort est d’autant plus à noter que bien souvent, la sélection des « questions » peut prendre souvent une orientation unilatérale et être choisie pour conforter la pensée dominante. Cette volonté d’équilibre répondait-elle au fait que dans un sondage publié par le numéro de Libération du jour (et repris sur la station), les Français se montraient hostiles aux réformes engagées par le gouvernement ? La question reste à l’appréciation des lecteurs.

Quoi qu’il en soit, quelle que soit la question posée par l’auditeur et la pertinence de son point de vue, M. Touraine répondit systématiquement à côté, préférant développer sa conception du dialogue social. Refusant de « se laisser enfermer dans le choix entre la gestion étatique et le libéralisme » - a priori fort louable -, il se borna à regretter qu’en France, le gouvernement décide tout seul sans concertation alors que les négociations devraient avoir lieu en priorité entre partenaires sociaux (syndicats de patrons et de salariés).

Ces analyses doivent beaucoup à l’idéologie et bien peu à la sociologie qu’Alain Touraine est censé exercer. Comment oublier en effet que l’intervention de l’Etat a toujours été nécessaire lors des conflits sociaux, qu’il a souvent été un appui aux revendications des salariés face à un patronat rétif à tout dialogue ?

Que le problème actuel vient de ce que tous les gouvernements successifs - y compris ceux qui se disaient de gauche - ont soutenu les revendications du patronat aux détriments des intérêts des salariés ?

Que les discussions entre partenaires sociaux n’ont rien de rencontres entre gentlemen dans un club anglais, mais reposent souvent sur le rapport de force ?

Que près de 70 ans après le Front Populaire, la grande majorité du patronat ne perçoit encore les syndicats que comme des empêcheurs de « décider » en rond ?

Comment, enfin, oublier que la lutte - nécessaire - contre l’étatisme doit se coupler obligatoirement d’une remise en cause radicale du capitalisme, sinon au nom d’un « antitotalitarisme » aveugle et dogmatique qui assimile l’Etat au stalinisme et le marché, assimilé abusivement à une quelconque « société civile », à la démocratie ?

Et que penser d’une radio de service public qui privilégie ce genre d’intellectuel au détriment d’analyses plus sérieuses… et plus dérangeantes pour les pouvoirs établis ? Que penser d’un tel média, sinon qu’il se fait le porte-parole des intérêts des classes dominantes ?

Christophe Cuny
Enseignant

 

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