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Actualité des médias : la macronie manie la carotte… et le bâton

par Benjamin Lagues, Jérémie Fabre,

Nous poursuivons notre série d’information mensuelle sur l’actualité des médias avec cette trente-deuxième édition, revenant sur le mois de janvier 2020 [1].

Du côté des journalistes, des éditocrates et de leurs œuvres


- La macronie récompense ses amis médiatiques – La distribution des hochets continue [2]. Dernière décorée de la légion d’honneur pour services rendus, la journaliste de Paris Match Caroline Pigozzi. Dans une recension hilarante, Arrêt sur images liste quelques-uns des nombreux coups de brosse à reluire de la journaliste envers la compagne du président de la République, Brigitte Macron. Mais Caroline Pigozzi n’est pas la seule représentante d’une presse française décidément à l’honneur : l’ancien patron de l’Agence France-Presse (AFP) Emmanuel Hoog a été élevé au grade d’officier de la légion d’honneur. Un joli coup pour un haut fonctionnaire expert en discrimination syndicale [3] et aujourd’hui payé pour tailler dans le gras du groupe de presse du millionnaire Matthieu Pigasse [4]. Enfin, d’après Le Canard enchaîné du 8 janvier, « François Morinière, l’homme qui a transformé le grand journal L’Équipe en petit site Internet, accède au rang de chevalier. Faveur qu’il doit au ministre de l’argent, Gérald Darmanin. C’est à ce genre de réjouissance que l’on mesure l’état de la presse française. » Un constat auquel Acrimed souscrit pleinement.

- Répression policière contre les journalistes, encore et toujours – La répression continue. Le 9 janvier, alors qu’il couvrait une manifestation contre la réforme des retraites à Paris, le journaliste Rémy Buisine a été interpellé par la police. Selon Révolution permanente, M. Buisine a été « questionné une vingtaine de minutes sur un trottoir, avant d’être embarqué ». Selon le même média, « un autre journaliste, de l’agence Line Press a aussi été interpellé, alors qu’il était clairement identifié comme tel. » Ces deux interpellations participent d’une longue répression policière contre les journalistes en France, en particulier depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Une répression qui ne fait donc bouger personne au gouvernement. Pire : selon L’Humanité, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a déclaré, le 26 décembre 2019, que pour éviter qu’ils et elles soient agressés par la police lors des manifestations, les journalistes devraient « s’identifier auprès des référents de police » afin de pouvoir faire un « reportage en immersion » !

- Le journaliste Taha Bouhafs en garde à vue après une tentative d’intrusion dans un théâtre où se trouvait Emmanuel Macron – Le 17 janvier, le journaliste Taha Bouhafs publie un tweet pour informer ses abonnés qu’Emmanuel Macron est dans un théâtre parisien et que des manifestants sont alors proches du théâtre. Comme le relate 20 Minutes, Taha Bouhafs a alors été interpellé et placé en garde à vue. Un peu plus de 24 heures plus tard, le journaliste a été libéré. Par la suite, le parquet de Paris a décidé l’ouverture d’une information judiciaire. Dans un communiqué qu’a signé Acrimed le collectif Reporters en colère a demandé à ce que « les charges qui pèsent contre Taha Bouhafs soient abandonnées » et a annoncé que la Fédération européenne des journalistes a saisi la « plateforme du Conseil de l’Europe pour la protection du journalisme » afin de demander des comptes au président de la République.

- Emmanuel Macron veut trier qui est journaliste et qui ne l’est pas – Lors de ses vœux à la presse, Emmanuel Macron a déclaré, selon 20 Minutes, qu’il est nécessaire de « distinguer ceux qui sont journalistes et ceux qui ne le sont pas », tout en défendant le nouveau Conseil de déontologie des médias, qu’Acrimed n’intégrera pas. Cette nécessité de trier vrai et faux journalistes est commandée par « une lutte, celle contre les fausses informations ». Dès 2017, nous avions déjà souligné les limites du concept de « fausses informations », surtout la mobilisation qu’en font les médias dominants. Aujourd’hui, il faut à nouveau insister sur le danger qu’il y a, pour un gouvernement, à vouloir trier vraie et fausse information. Cette volonté présidentielle n’est pas seulement dangereuse, elle est aussi absurde : les ministres du gouvernement actuel ne sont pas avares en « fausses informations ». Franck Riester, par exemple. Le 7 janvier 2020, le ministre de la Culture a menti à propos du mouvement social à Radio France. Ainsi, M. Riester avait déclaré sur Twitter que « quelques grévistes de Radio France font annuler sur les antennes du service public des émissions traitant de la liberté d’expression et de la presse ». Or, selon Arrêt sur images, « un seul programme a été annulé : la tranche du 17/20 h avec une interview de... Franck Riester sur France Info ». Et sur France Culture et France Inter, aucune émission concernant la commémoration des attentats contre Charlie Hebdo n’a été annulée. Emmanuel Macron va-t-il s’inquiéter de ce fléau en lançant un Conseil de déontologie des déclarations ministérielles ?

- Polémique autour des chiffres de manifestants donnés par Occurrence – Les chiffres du nombre de manifestants fournis par le cabinet Occurrence sont-ils fiables ? Pour mémoire, comme le rappelle Arrêt sur images, « depuis novembre 2017, environ 80 médias collaborent avec le cabinet privé Occurrence, spécialisé dans le comptage des flux de personnes, lors des grandes manifestations parisiennes ». L’objectif : donner non pas « une vérité de plus, mais la réalité » selon Thomas Legrand, éditorialiste à France Inter et un des initiateurs du recours à cette méthode. Problème : selon Arrêt sur images, deux chercheurs en physique statistique « pointent diverses failles dans la méthodologique d’Occurrence ». Fin décembre 2019, le chercheur Bruno Andreotti a en effet publié un rapport qui pointait notamment la possibilité que « l’erreur pour certaines grosses manifestations très denses soit très au-dessus de 30 %, avec un biais systématique de sous-estimation ». Bref, comme nous l’avons écrit, « les ambitions "d’objectivité" du comptage d’Occurrence [...] témoignent également d’une certaine idéologie journalistique, celle d’une information purement factuelle, objective, neutralisant la conflictualité du monde social... et évacuant la nécessité d’un pluralisme des points de vue ».

- Franz-Olivier Giesbert divise France 3 Provence-Alpes – Dans un communiqué relayé par Marsactu, les syndicats CGT, SNJ et Sud de France 3 Provence-Alpes dénoncent l’arrivée prochaine du directeur de La Provence Franz-Olivier Giesbert à l’animation des débats des prochaines élections municipales. La raison ? La partialité affichée régulièrement par FOG en faveur de la candidate LR Martine Vassal dans la course à la mairie de Marseille [5]. D’après Marsactu, une large majorité des journalistes de France 3 Provence-Alpes s’inquiète ainsi d’une mise en péril « de la crédibilité de leur rédaction », et déclare : « Au nom de notre devoir de neutralité, nous nous opposons à la présence de Franz-Olivier Giesbert sur notre antenne. Il en va de notre image et de la garantie de notre impartialité dans le traitement de l’information ». À suivre...

- La directrice de l’école de journalisme de Sciences Po Paris prise en flagrant délit de fake news – Sur son compte Twitter, Alice Antheaume a relayé le message suivant : « Passer une heure coincée dans les couloirs de métro de Châtelet sans pouvoir avancer ni reculer. Sans pouvoir sortir, bien sûr. Une femme est tombée sur la voie, poussée par la foule. Elle est très gravement blessée. Franchement, les agents @RATPgroup, vous êtes irresponsables… » La directrice de l’école de journalisme de Sciences Po aurait sans doute mieux fait de recouper ses sources, car le compte Twitter de la RATP a immédiatement démenti la fausse nouvelle : « Bonjour, il n’y a pas eu d’accident grave de voyageur à Châtelet et il n’y a aucun blessé [...]. Il y a bien eu un suicide à Gare de Lyon #RERA à 6 h 56. Personne n’a été poussé par la foule sur les voies comme votre premier tweet l’indique. » Ironie du sort, relevée par Le Monde diplomatique, le même jour « se tenait la réunion inaugurale du “comité d’experts sur la désinformation en ligne”, tout juste installé par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) français pour lutter contre les fake news. Un pas vers le triomphe de la vérité ? » À n’en pas douter.


Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires


- France Télévisions : la gestionnaire Delphine Ernotte candidate à sa propre succession – Comme Radio France, France Télévisions est dirigée par une gestionnaire. En l’occurrence, Delphine Ernotte, élue par le CSA en avril 2015. Mme Ernotte a annoncé début janvier 2020, selon Libération, renouveler sa candidature pour la direction de France TV. Une candidature sous de bons auspices, puisque Mme Ernotte, malgré quelques déclarations sans conséquence, s’est toujours pliée aux volontés du gouvernement. À savoir : poursuivre le démantèlement de France Télévisions (qui, forcément, coûte trop cher). Mme Ernotte réélue, tout continuera donc comme avant ? Pas vraiment, comme l’explique Libération : « Ce mandat, prévu pour démarrer en août [2020], sera transitoire. Car la loi de réforme de l’audiovisuel, qui sera discutée au Parlement en avril, va modifier en profondeur la gouvernance des médias publics. Une nouvelle holding commune, baptisée “France Médias” et dirigée par un grand patron tout-puissant qui reste à trouver, regroupera sous sa coupe les sociétés France Télévisions, Radio France et France Médias Monde et l’Institut national de l’audiovisuel. Par cette loi, les présidents de ces entités seront ramenés au rang de simples “directeurs généraux” et leurs mandats s’achèveront automatiquement fin 2022. »

- Grève des salariés de Radio France : 50 jours de mépris – Du dialogue pour rien. Pour mémoire, les salariés de Radio France sont en grève depuis le 25 novembre 2019. Une grève contre les centaines de suppressions de postes souhaitées par Sibyle Veil. Des suppressions de postes envisagées pour satisfaire l’habituelle obsession comptable du gouvernement : l’audiovisuel coûte trop cher. Deux mois et demi plus tard, malgré le semblant de discussion ouverte, la présidente de Radio France ne bouge pas ses objectifs comptables d’un iota : « La présidente de Radio France ne démord pas de son objectif de 223 suppressions de postes net », relate Libération. Seule concession, toujours d’après Libération : « La direction de Radio France a indiqué aux syndicats qu’elle était d’accord pour changer la forme juridique de son projet de réorganisation. Le plan de départs volontaires pourrait devenir une rupture conventionnelle collective (RCC). » Autrement dit, tant que la démolition de Radio France reste en marche, qu’importe le flacon...

- Mélange des genres à l’AFP – Les activités d’AFP-Services, une filiale injustement méconnue de l’Agence France-Presse, a déclenché une polémique début janvier. En cause : un mélange des genres savamment entretenu par AFP-Services dans la réalisation de clips publicitaires pour de grandes multinationales comme McDonald’s, AG2R, Tencent, Coca-Cola, Publicis ou encore la Commission européenne et le gouvernement du Qatar. Le Canard enchaîné du 31 décembre détaille : « Même logo, même habillage, même typo, même coloris que celui de l’agence de presse, mais à la sauce réclame. Et avec un vilain risque de confusion que les journalistes de la maison ont du mal à digérer... » Si bien que des élus du personnel ont saisi le conseil supérieur de l’AFP, qui devra trancher. Dans un article, Arrêt sur images a enquêté sur cette filiale entretenant le flou entre journalisme et communication. Dans la foulée, d’après Le Canard enchaîné du 15 janvier, le patron de l’AFP Fabrice Fries a déjà indiqué que « le nom d’AFP-Services est appelé à changer, pour ne plus comprendre la mention d’AFP ».

- France-Antilles en liquidation judiciaire – En redressement judiciaire depuis juin 2019, le groupe France-Antilles a été placé fin janvier en liquidation judiciaire sans poursuite d’activités par le tribunal de commerce de Fort-de-France. Ce dernier n’a pas été convaincu de la viabilité du plan de reprise présenté par AJR Participations (tenu par la petite-fille de Robert Hersant, Aude Jacques-Ruettard), qui prévoyait le départ de 110 salariés sur 235. Dans sa dernière Une, France-Antilles pointe que « les Antilles et la Guyane seront les premières et donc les seules régions de France à être privées d’un journal quotidien », et parle d’un véritable « cataclysme social » qui « jette à la rue 235 salariés et leurs familles, de Martinique, Guadeloupe et Guyane ».

- Claude Perdriel reprend à Renault ses parts dans Challenges – Fin 2017, Renault annonçait avoir acquis 40 % des parts du groupe de presse Challenges (Challenges, Science et Avenir, L’Histoire, Historia, La Recherche) auprès de son propriétaire Claude Perdriel. Deux ans plus tard, ce dernier vient d’annoncer qu’il rachetait ces parts. Dans un éditorial paru dans Challenges, Perdriel explique ce retour en arrière par le départ précipité de Carlos Ghosn de la direction de Renault : « Ce projet nécessitait une énorme énergie et un financement considérable. Lui parti, Renault, ce que l’on peut comprendre, l’a mis en sommeil ou tout au moins en attente. Les conditions originales du partenariat n’avaient plus lieu d’être et, d’un commun accord, en décembre, Challenges a repris son autonomie ». D’après 20 Minutes, la situation du groupe Challenges reste fragile, « même si les pertes ont été réduites de 4 millions d’euros il y a deux ans à 2,6 millions aujourd’hui, pour un chiffre d’affaires d’une cinquantaine de millions. Dans un marché des magazines en crise, la diffusion de l’hebdomadaire économique était en légère baisse en 2019, autour de 190 000 exemplaires. » Cette opération s’avère tout de même une bonne affaire pour Claude Perdriel, qui avait vendu ses parts à Renault pour 12 millions d’euros, avant de les racheter aujourd’hui pour 6 millions.

- Têtu lève un million d’euros – Le trimestriel Têtu a annoncé une levée de fond d’un million d’euros auprès du monde des affaires. D’après Les Échos, « l’appel de fonds a été souscrit auprès de Groupe SOS Participations, qui se définit comme la première entreprise sociale européenne, Banijay, nouveau leader mondial de la production audiovisuelle [6], et l’homme d’affaires Frédéric Biousse ». Deux investisseurs aux motivations politiques assez transparentes, comme l’illustre un tweet du journaliste Marc Endeweld : « Parmi les nouveaux investisseurs dans le magazine Têtu, le groupe SOS, fondé et présidé par Jean-Marc Borello, délégué national LREM, et visiteur du soir du PR, et le groupe Banijay (propriétaire d’Endemol) dont l’actionnaire principal est Vivendi (Bolloré, propriétaire de CNews) ».


Du côté des publications sur les médias


Note : cette rubrique ne constitue pas une sélection, mais recense les ouvrages parus dans le mois sur la question des médias, qu’il s’agisse de bonnes et de moins bonnes lectures.


- Adala (Hermenegildo), Le Cameroun vu par la presse (1944-1955), L’Harmattan, janvier 2020, 216 p., 22,50 euros.

- Blanvillain (Caroline) et Boutevin (Christine), Voir/montrer la guerre aujourd’hui, L’Harmattan, décembre 2019, 140 p., 17,50 euros.

- Daviet (Emmanuelle), Interclass’. Éducation aux médias et à la citoyenneté, ESF, janvier 2020, 160 p., 12,90 euros.

- Delgado (Marie), La caricature... et si c’était sérieux. Décryptage de la violence satirique, Editions du Nouveau monde, janvier 2020, 14,90 euros.

- Gaudin (Iris), Face à la Ligue du LOL. Harcèlement et sexisme dans les médias, Florent Massot, janvier 2020, 196 p., 18,90 euros.

- Lapointe (Pascal) et Dupont (Christiane), Les nouveaux journalistes, Hermann, janvier 2020, 342 p., 28 euros.

- Mboula (Fortuné Matsiegui) et Tonda (Joseph), Les médias gabonais. Regards croisés, L’Harmattan, janvier 2020, 224 p., 21,50 euros.


Jérémie Fabre, et Benjamin Lagues, grâce au travail d’observation collective des adhérentes et adhérents d’Acrimed

 

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