Acrimed : Est-ce que vous pouvez nous raconter en quelques mots comment est née votre initiative ?
Sophie : Notre initiative dĂ©coule de discussions que nous avions avec nos collègues et nos amis journalistes depuis plusieurs annĂ©es. Le devoir de productivitĂ©, la prĂ©caritĂ©, le manque de temps pour vĂ©rifier nos infos et le manque de moyens pour aller sur le terrain... toutes ces dĂ©rives, nous sommes nombreux Ă les dĂ©noncer. D’oĂą ce sentiment de malaise ressenti dans tous les mĂ©tiers du journalisme et de l’information en gĂ©nĂ©ral.
Julien : Nous sommes Ă©galement sensibles aux critiques lĂ©gitimes du public sur la dĂ©gradation de la qualitĂ© de l’info en France ces dernières annĂ©es. Cependant, les consommateurs de mĂ©dias ne connaissent pas forcĂ©ment les coulisses de la production de l’information et les dĂ©rives du système mĂ©diatique. Ce sont donc parfois les journalistes sur le terrain, confrontĂ©s aux pressions et conditions prĂ©caires que nous dĂ©nonçons, qui sont contraints d’encaisser... et ce n’est clairement pas pour nous les bonnes cibles. C’est comme si pour vous attaquer au capitalisme, vous alliez cogner un serveur chez McDo, c’est Ă la fois inutile et injuste !
- Vous envisagez de publier un « Manifeste des journalistes debout ». Quel serait le but de ce manifeste ?
Julien : Notre volontĂ© est aussi d’affirmer que l’information libre et indĂ©pendante n’est pas nĂ©gociable, c’est un prĂ©-requis Ă une dĂ©mocratie saine et Ă©quilibrĂ©e. Or en 2016, soit plus de 200 ans après la RĂ©volution française, ces conditions ne sont clairement pas rĂ©unies et la situation favorise naturellement la reproduction des Ă©lites et les mĂŞmes schĂ©mas de pensĂ©e. Le contrĂ´le qu’opèrent aujourd’hui, et depuis bien trop longtemps, les puissances financières sur les mĂ©dias est un obstacle Ă©vident Ă de vĂ©ritables alternatives. Si on ne peut pas « changer le système », commençons par changer les mĂ©dias ! C’est dans ce but que nous commençons notre projet de « manifeste des journalistes debout ». Les mĂ©dias libres doivent devenir la norme et non plus l’exception.
- Pourquoi avoir choisi d’intituler votre collectif « Journalistes debout » ?
Sophie & Julien : Au dĂ©but, nous nous Ă©tions nommĂ©s « Les journalistes atterrĂ©s », en rĂ©fĂ©rence aux Ă©conomistes atterrĂ©s, qui ont publiĂ© un Manifeste suite Ă la crise des subprimes de 2007. Notre adresse mail en est l’hĂ©ritage (lesjournalistesatterres@gmail.com).
Comme nous sommes aussi engagĂ©s au cĂ´tĂ© de Nuit Debout et mobilisĂ©s contre la Loi travail, on s’est dit qu’il Ă©tait plus cohĂ©rent de nous renommer Journalistes Debout. Cela donne une connotation plus combative Ă notre initiative, qui compte bien dĂ©passer le simple constat d’une situation dĂ©gradĂ©e en proposant des solutions pour en sortir dĂ©finitivement.
Et on ne peut pas le nier, le mouvement Nuit Debout avec l’idĂ©e de convergences des luttes et le film Merci Patron ! nous ont donnĂ© l’impulsion pour nous lancer dans ce projet. C’est surement lĂ la force du film de François Ruffin, de nous responsabiliser en tant que citoyens et de nous faire prendre conscience que nous avons des moyens d’agir, Ă notre niveau.
- Quelles relations entretenez-vous avec les mĂ©dias de « Nuit debout » ?
Sophie : J’ai publié deux tribunes dans Gazette Debout, c’est un espace d’expression bienvenu et les bénévoles qui gèrent le site font un super boulot. Radio Debout fait aussi un beau travail.
Je suis cependant moins enthousiaste face aux productions des périscopeurs. À mon sens, ils reproduisent les pratiques de ITélé et BfmTV, c’est à dire de l’info en continu, à chaud, sans analyse ni hiérarchie de l’information. Leur motivation est de contrecarrer la désinformation véhiculée par les grands médias sur Nuit Debout en créant des médias alternatifs. Mais pour nous, il n’y a pas besoin de plus de médias alternatifs, c’est l’industrie médiatique actuelle qu’il faut changer intrinsèquement.
Les mĂ©dias alternatifs et indĂ©pendants sont des grains de sable indispensables dans le système. L’existence de tels contre-pouvoirs mĂ©diatiques ne peut toutefois pas compenser ni nous excuser du laisser-faire de nos institutions face Ă la privatisation globale et la liquidation de la majoritĂ© des mĂ©dias par leurs actionnaires.
Julien : Je n’ai rien Ă reprocher aux blogueurs, pĂ©riscopeurs et tous ceux qui font un travail de journalisme citoyen. Mais je pense qu’il ne faut pas tout confondre, et lorsque certains sous-entendent que les mĂ©dias sont devenus « inutiles » et que les rĂ©seaux sociaux remplissent aujourd’hui ce rĂ´le de transmission de l’information, je suis en total dĂ©saccord. Pour produire une information de qualitĂ©, il faut se donner les moyens humains et financiers, c’est Ă dire payer les journalistes Ă leur juste valeur et arrĂŞter de rĂ©duire les effectifs des rĂ©dactions. La pression Ă©conomique et les nouvelles exigences de rentabilitĂ© ne sont pas compatibles avec une information de qualitĂ©. Les puissances financières Ă la tĂŞte des grands mĂ©dias seront sans doute ravies de pouvoir compter Ă l’avenir sur une armĂ©e de journalistes bĂ©nĂ©voles en se contentant de relayer tweets et vidĂ©os en direct ! Mais ce n’est pas notre vision d’une information saine et Ă©quilibrĂ©e.
- Comment vous positionnez-vous par rapport au rĂ´le traditionnel des syndicats de journalistes ?
Sophie : Nous sommes en contact avec eux, ce sont des interlocuteurs importants pour nous. Ils connaissent bien les problématiques que nous soulevons et travaillent là -dessus depuis des années.
Julien : Je pense que c’est Ă©galement ce qui nous a rapprochĂ©s du mouvement Nuit Debout : n’Ă©tant pas rattachĂ©s Ă un syndicat ou Ă un parti politique, nous voulons porter la voix de ces ouvriers de l’information dont nous faisons partie. Notre combat pour une information libre est une cause citoyenne qui dĂ©passe la simple dĂ©fense de la profession et de ses intĂ©rĂŞts particuliers. Si les syndicats peuvent parfois ĂŞtre perçus comme corporatistes, nous restons dans une posture de dialogue et pensons qu’ils reprĂ©sentent des alliĂ©s incontournables et lĂ©gitimes dans notre lutte.
- Vous avez commencé à collecter les témoignages et les doléances de vos consœurs et confrères, quelles sont leurs principales préoccupations ?
Sophie & Julien : Tout d’abord, il faut le dire, nous sommes très touchĂ©s des tĂ©moignages que nous recevons, que l’on sent Ă©crit sur le vif, comme si un abcès s’Ă©tait percĂ©. Ce qu’il en ressort pour l’instant, c’est un ras-le-bol gĂ©nĂ©ral face Ă la rationalisation Ă©conomique. C’est particulièrement vrai pour les pigistes et les photographes indĂ©pendants, dont le travail n’est pas payĂ© Ă sa juste valeur. Le temps passĂ© sur le terrain, en repĂ©rage et Ă enquĂŞter n’est pas payĂ©. C’est du boulot gratos, en somme... Et pour les journalistes en poste, la situation est aussi loin d’ĂŞtre idyllique, le nombre de postes fond comme neige au soleil.
En région, la censure due aux pressions des annonceurs ou des politiques locaux inquiète et révolte les journalistes. L’état de la liberté de la presse régionale est vraiment préoccupant.
Le tableau dressĂ© par les premiers tĂ©moignages reçus est logiquement dĂ©primant mais il nous conforte dans notre projet. Les journalistes « en souffrance » ne sont pas des cas isolĂ©s et chaque histoire a sa singularitĂ© et est intĂ©ressante. Journalistes de presse Ă©crite print/web, radio, tĂ©lĂ©, JRI, photographes, SR et tous les mĂ©tiers de l’information, n’hĂ©sitez vraiment pas Ă contribuer ! Il est d’ailleurs important de rappeler que nous protĂ©geons nos sources, les tĂ©moignages mĂŞmes anonymes ne seront pas publiĂ©s sans l’accord de leurs auteurs. C’est un travail de terrain auquel nous tenons, pour donner corps Ă cet Ă©tat des lieux des mĂ©dias en France.
- Comment voyez-vous la suite de la mobilisation ?
Sophie : Ă€ court terme, nous voulons organiser une journĂ©e de dĂ©bats Ă Nuit Debout Ă Paris. Nous serons aussi prĂ©sents aux 48h de la pige Ă Montpellier (29 et 30 juin). Et Ă plus long terme, nous souhaitons mobiliser nos consĹ“urs et confrères pour imposer aux actionnaires et Ă l’État une refonte de l’industrie mĂ©diatique, et un modèle Ă©conomique qui garantisse l’indĂ©pendance Ă la fois vis Ă vis de l’État et des intĂ©rĂŞts privĂ©s des actionnaires. On n’invente rien. C’est ce que demandait le Conseil national de la RĂ©sistance Ă la libĂ©ration : « Assurer la libertĂ© de la presse, son honneur et son indĂ©pendance Ă l’égard de l’État, des puissances de l’argent et des influences Ă©trangères. »
Julien : Notre travail des prochains mois visera donc Ă finaliser notre Ă©tat des lieux de la situation des mĂ©dias en France, qui passe notamment par la collecte des tĂ©moignages, pour pouvoir nous concentrer sur les deux autres parties du manifeste : comment « rĂ©sister » Ă l’heure actuelle et quel modèle rĂ©aliste proposer pour garantir la libertĂ© d’informer.