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Sur la toile

" A prendre au conditionnel "

Une " chronique du Menteur " de P. Lazuly (24 mars)

« Le monde offre un spectacle confus. On l’aperçoit Ă  travers la presse comme Ă  travers une vitre embuĂ©e », avait un jour Ă©crit Vialatte. Et c’est l’impression que l’on a, ces jours-ci, en essayant de dĂ©crypter le vrai du faux et le probablement vrai du probablement faux.

[...]

On a tellement reprochĂ© aux mĂ©dias leur couverture de la prĂ©cĂ©dente Guerre du Golfe qu’ils ne manipulent plus l’information qu’avec des pincettes. Jamais les agences de presse n’auront Ă©tĂ© autant citĂ©es ; on connaĂ®t dĂ©sormais le nom des journalistes de l’AFP et de Reuters. Le reste de l’annĂ©e, on reprend mot Ă  mot leurs dĂ©pĂŞches sans les citer ; aujourd’hui, leurs informations sont donnĂ©es « selon un reporter de Reuters incorporĂ© dans telle division de l’armĂ©e amĂ©ricaine ». C’est ma foi fort louable, mais il devrait en ĂŞtre ainsi toute l’annĂ©e.

Enfin ne nous plaignons pas : ici, ce n’est que d’informations de persuasion massive que nous sommes bombardĂ©s. Par un dĂ©luge de dĂ©clarations plus ou moins mensongères et de faits constatĂ©s. Mais comme l’Ă©crit Will Salama : « cette surinformation apparente dissimule une sous-information effective. L’importance des enjeux est masquĂ©e par le simulacre de "la guerre en direct". Ce n’est plus de l’information explicative, mais du remplissage, comme si la longueur des temps d’antenne garantissait l’Ă©paisseur de l’information »  [1].

La vitre est embuĂ©e, mais les « Ă©ditions spĂ©ciales » se multiplient nuit et jour pour nous inciter Ă  voir Ă  travers, Ă  rester dans notre salle de bains emplie de conditionnels. « Rien qui nous permette d’ĂŞtre efficacement informĂ©s, voire captivĂ©s. D’oĂą l’importance d’articuler, Ă  partir du rien disponible, des discours basĂ©s sur l’ignorance des faits : la recherche d’information, en se faisant en direct, crĂ©e ainsi une situation d’attente tendue qui dĂ©courage le zapping. Un vide actif, en quelque sorte », comme le rĂ©sume très bien Lucas  [2]. C’est cette obsession de l’actualitĂ©, du « tĂ©moignage en temps rĂ©el », qui nous enchaĂ®ne Ă  cette succession frĂ©nĂ©tique d’informations « Ă  prendre au conditionnel ».

[...]

Et l’on se demande s’il ne serait pas prĂ©fĂ©rable d’expliquer calmement l’information que l’on a plutĂ´t que d’essayer de maĂ®triser en temps rĂ©el l’information que l’on n’a pas. Et ce que l’on perçoit finalement dans notre salle de bains, c’est « une incapacitĂ© totale Ă  reprĂ©senter les Ă©vĂ©nements, leurs enjeux, leurs causes et leurs consĂ©quences. En guise d’informations, une exaltation fallacieuse d’un factuel insignifiant ; et, plus pathĂ©tique encore, en guise de prĂ©sentateur, un journaliste excitĂ©, se dĂ©carcassant Ă  amplifier le nĂ©ant pour capter ses tĂ©lĂ©spectateurs »  [3].

Vendredi soir, la pression Ă©tait un peu retombĂ©e sur France Inter. Entre deux flashs d’info, Jean-Louis Foulquier avait eu la bonne idĂ©e de consacrer son Ă©mission « Pollen » aux textes des poètes. Il nous fit redĂ©couvrir « La prière » de Francis Jammes, mise en musique par Georges Brassens, mais cette fois dans une interprĂ©tation de ValĂ©rie Lagrange, sur un très bel accompagnement d’instruments arabes. Et cette Prière Ă  Marie sur une musique arabe, cette Prière que George Bush ne ferait pas, cette Prière Ă©tait autrement plus parlante que toute cette information que nous n’avions pas. La vitre Ă©tait dĂ©sembuĂ©e, et on voyait un enfant qui pleurait.

Par le petit garçon qui meurt près de sa mère
Tandis que des enfants s’amusent au parterre
Et par l’oiseau blessĂ© qui ne sait pas comment
Son aile tout Ă  coup s’ensanglante et descend
Par la soif et la faim et le délire ardent
Je vous salue Marie !

Pierre Lazuly

Lire aussi ces deux excellentes analyses d’Acrimed : « TF1, 22 mars : fragments de propagande tĂ©lĂ©visĂ©e », par Alain Thorens [4] et « La tĂ©lĂ©vision subjuguĂ©e par la guerre et la puissance », par Henri Maler [5]. D’autres informations sur le blog, rĂ©actualisĂ© frĂ©quemment.

(Note d’Acrimed : Lire toute cette chronique, consulter le site.)

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