" En substituant une consonne au nom de l’arme ayant servi Ă tuer le jeune Romain sur l’Ă®le de la Barthelasse, les mĂ©dias ont inconsciemment privilĂ©giĂ© un coupable venu d’ailleurs.
(...) Pour qui Ă©coutait attentivement la radio dans les journĂ©es qui suivirent le 17 juillet dernier, un dĂ©tail singulier apparut sur les ondes et, par la suite, rebondit de proche en proche comme un Ă©trange petit bruit. Au sujet du crime commis sur l’Ă®le de la Barthelasse, près d’Avignon ; Ă propos de ce jeune garçon, Romain, tuĂ© pour avoir refusĂ© une cigarette Ă un inconnu, on nous parla de " coups de machette reçus sur la nuque " . A plusieurs reprises.
(...) En rĂ©alitĂ©, c’est d’une hachette (petite hache) qu’il s’agissait (comme les premières investigations policière en apportèrent bientĂ´t la preuve).
(...) Avec l’emploi de l’un ou l’autre vocable, l’imaginaire convoquĂ© est tout autre. Le mot machette rameute spontanĂ©ment en nous des songeries exotiques, latino-amĂ©ricaines, africaines ou autres. Une indicible sauvagerie le connote ; une sauvagerie que nous rattachons instinctivement Ă un ailleurs menaçant. La machette Ă©voque une Ă©trangetĂ© Ă la fois situĂ©e et inquiĂ©tante. Mine de rien, il dirige notre esprit vers une autre partie du monde, vers on ne sait quelle violence allogène. Et d’ailleurs, ne gardons-nous pas, rangĂ© dans ce qu’on pourrait appeler notre mĂ©moire mĂ©diatique, le souvenir d’une Ă©pouvante rĂ©cente (celle du Rwanda) oĂą, prĂ©cisĂ©ment, la machette occupa la première place ? (Qu’on se souvienne du rĂ©cit de Jean Hatzfeld au titre explicite : " Une saison de machettes " !) A lui seul, l’usage - abusif - de ce petit mot ajoutait ainsi de l’horreur Ă l’horreur, du fantasme au fantasme.
(...) Alors que le mot machette nous incline Ă imaginer un assassin venu d’ailleurs, un Ă©tranger, un basanĂ©, le mot hachette quant Ă lui suggère l’idĂ©e d’un coupable qui pourrait bien, après tout, ĂŞtre notre semblable...
(...) Par les temps qui courent, dans ce climat barricadé et apeuré qui prévaut, gageons que ce passage machinal de la hachette à la machette avait quelque chose à voir avec les tréfonds de notre inconscient collectif... "
Jean-Claude Guillebaud
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