L’information ne fait pas bon mĂ©nage avec la propagande municipale et les intĂ©rĂŞts du grand capital. Les papiers que j’ai signĂ©s depuis un an dans Le Marin et dans LibĂ© sur les Chantiers de l’Atlantique Ă Saint Nazaire n’ont pas plu du tout au directeur de la communication de la ville. Grèves des salariĂ©s Ă©trangers des boĂ®tes sous traitantes de la construction navale, accident de
la passerelle et 15 morts pas vraiment victimes de la fatalitĂ©, mais de responsabilitĂ©s industrielles. Mauvais pour l’image, tout ça.
RĂ©sultat, je viens de me voir congĂ©dier d’un petit boulot alimentaire (une bande dessinĂ©e mensuelle, 10 fois pas an, payĂ©e 380 euros chaque, et qui n’a jamais posĂ© de problème auparavant). Un petit boulot effectuĂ© depuis des annĂ©es en complĂ©ment de mes piges, comme le font beaucoup d’entre nous, pas forcĂ©ment fièrement, mais faut bien vivre.
Ancien du PSU devenu chevènementiste comme son maire, le dir’ com’ de Saint Nazaire m’a dit ne plus vouloir comme collaborateur dans le journal quelqu’un qui signe des articles Ă la lecture desquels des gens ont Ă©tĂ© « fortement choquĂ©s » (sic). Exemple de choc : avoir parlĂ© de « racket » dans un papier rĂ©cent sur la course contre la montre pour bâtir le paquebot Queen Mary 2. Le racket en question concerne les 600 euros (six mois de boulot en Roumanie) exigĂ©s aux salariĂ©s roumains d’une boĂ®te de ventilation pour avoir le droit de travailler Ă Saint Nazaire.
Ces " mauvais " articles sur l’exploitation de travailleurs Ă©trangers dans la sous-traitance « gĂ©nĂ©ralisent et donnent une trop mauvaise image de St Nazaire », selon le fameux dir’ com’ qui, en version municipale, tient le mĂŞme discours qu’Alsthom marine, la quasi mono industrie de la ville. Le revers de la mĂ©daille du prestigieux paquebot trouble la prĂ©sentation avantageuse qui voudrait que Saint Nazaire ne soit plus prĂ©sentĂ©e comme ville rouge de prolos faisant de la mĂ©tallurgie (sale, obsolète, pas vendeur, tout ça), mais comme une ville qui bâtit du rĂŞve, des unitĂ©s de prestige pour la croisière. Que les faits rappellent que tout ce rĂŞve se bâtit dans un cadre d’entreprises libĂ©rales tenues Ă des acrobaties entre dĂ©lais, qualitĂ© et coĂ»ts salariaux, voire sĂ©curitĂ©, et ce sont les journalistes qui dĂ©sespèreraient l’industrie dans un vaste complot de dĂ©nigrement.
Le chargĂ© de com’ des Chantiers de l’Atlantique (Alsthom marine) a, au mĂŞme moment, fait savoir que je suis persona non grata aux Chantiers. Tout se tient. Toujours selon le dir com de la Mairie, j’aurais manquĂ© Ă mon « devoir de rĂ©serve » en tant qu’employĂ© par son journal municipal. De plus, que j’intervienne dans le magazine municipal n’aurait eu « aucun avantage » pour eux. Avantage ? Je fais prĂ©ciser : il veut dire qu’il n’y a pas vu de retombĂ©es, de bons papiers favorables Ă l’image de Saint Nazaire en forme de retour d’ascenseur. En gros, ça s’appelle un dĂ©faut de retour sur investissement... Ou alors un bug dans la fonction « acheter des journalistes ».
Cette petite histoire met en lumière la fragilitĂ© des journalistes pigistes, obligĂ©s de recourir Ă des travaux annexes pour faire bouillir la marmite Ă cĂ´tĂ© des piges, et qui s’exposent ainsi Ă des « mises en laisse » pour raisons Ă©conomiques, avec Ă la clĂ©, soit le clash, soit l’autocensure et la soumission d’Ă©crits mis en veilleuse pour ne pas choquer les pouvoirs, employeurs et donneurs d’ordres
Et dire qu’on reproche souvent aux journalistes d’avoir une vision servile, obsolète paraĂ®t-il, de la communication des villes...
Nicolas, journaliste de Nantes, pigiste et correspondant de journaux nationaux.