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Une fable : le dir’com’ de Saint Nazaire et le journaliste pigiste

Une petite histoire de mesure de rétorsion pour écrits non conformes. A méditer pour nos acrobaties usuelles entre revenus de la presse et compléments dans la com’ [1].

L’information ne fait pas bon ménage avec la propagande municipale et les intérêts du grand capital. Les papiers que j’ai signés depuis un an dans Le Marin et dans Libé sur les Chantiers de l’Atlantique à Saint Nazaire n’ont pas plu du tout au directeur de la communication de la ville. Grèves des salariés étrangers des boîtes sous traitantes de la construction navale, accident de
la passerelle et 15 morts pas vraiment victimes de la fatalité, mais de responsabilités industrielles. Mauvais pour l’image, tout ça.

Résultat, je viens de me voir congédier d’un petit boulot alimentaire (une bande dessinée mensuelle, 10 fois pas an, payée 380 euros chaque, et qui n’a jamais posé de problème auparavant). Un petit boulot effectué depuis des années en complément de mes piges, comme le font beaucoup d’entre nous, pas forcément fièrement, mais faut bien vivre.

Ancien du PSU devenu chevènementiste comme son maire, le dir’ com’ de Saint Nazaire m’a dit ne plus vouloir comme collaborateur dans le journal quelqu’un qui signe des articles à la lecture desquels des gens ont été « fortement choqués » (sic). Exemple de choc : avoir parlé de « racket » dans un papier récent sur la course contre la montre pour bâtir le paquebot Queen Mary 2. Le racket en question concerne les 600 euros (six mois de boulot en Roumanie) exigés aux salariés roumains d’une boîte de ventilation pour avoir le droit de travailler à Saint Nazaire.

Ces " mauvais " articles sur l’exploitation de travailleurs étrangers dans la sous-traitance « généralisent et donnent une trop mauvaise image de St Nazaire », selon le fameux dir’ com’ qui, en version municipale, tient le même discours qu’Alsthom marine, la quasi mono industrie de la ville. Le revers de la médaille du prestigieux paquebot trouble la présentation avantageuse qui voudrait que Saint Nazaire ne soit plus présentée comme ville rouge de prolos faisant de la métallurgie (sale, obsolète, pas vendeur, tout ça), mais comme une ville qui bâtit du rêve, des unités de prestige pour la croisière. Que les faits rappellent que tout ce rêve se bâtit dans un cadre d’entreprises libérales tenues à des acrobaties entre délais, qualité et coûts salariaux, voire sécurité, et ce sont les journalistes qui désespèreraient l’industrie dans un vaste complot de dénigrement.

Le chargé de com’ des Chantiers de l’Atlantique (Alsthom marine) a, au même moment, fait savoir que je suis persona non grata aux Chantiers. Tout se tient. Toujours selon le dir com de la Mairie, j’aurais manqué à mon « devoir de réserve » en tant qu’employé par son journal municipal. De plus, que j’intervienne dans le magazine municipal n’aurait eu « aucun avantage » pour eux. Avantage ? Je fais préciser : il veut dire qu’il n’y a pas vu de retombées, de bons papiers favorables à l’image de Saint Nazaire en forme de retour d’ascenseur. En gros, ça s’appelle un défaut de retour sur investissement... Ou alors un bug dans la fonction « acheter des journalistes ».

Cette petite histoire met en lumière la fragilité des journalistes pigistes, obligés de recourir à des travaux annexes pour faire bouillir la marmite à côté des piges, et qui s’exposent ainsi à des « mises en laisse » pour raisons économiques, avec à la clé, soit le clash, soit l’autocensure et la soumission d’écrits mis en veilleuse pour ne pas choquer les pouvoirs, employeurs et donneurs d’ordres

Et dire qu’on reproche souvent aux journalistes d’avoir une vision servile, obsolète paraît-il, de la communication des villes...

Nicolas, journaliste de Nantes, pigiste et correspondant de journaux nationaux.

 

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Notes

[1Titre d’Acrimed.

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