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« Sois belle ! Garde la ligne ! Travaille ! Éduque ! » Les injonctions assourdissantes des féminins (2/2)

par Alain Geneste , Denis Perais, Elsa Tremel, Kahina Seghir, Olivier Moreau, Pauline Perrenot,

Dans le premier volet consacré au « meilleur du pire » des magazines féminins, nous passions en revue les injonctions à « être belle » et à « garder la ligne ». Des injonctions certes traditionnelles, mais dont le confinement – et donc la présence d’un certain nombre de femmes à la maison – a décuplé le potentiel. Cette forme de « journalisme de solutions », qui mélange publicité, communication et récit personnel, s’impose partout comme un modèle dominant et renforce, dans la majorité des magazines, certains des piliers les mieux ancrés de l’aliénation de genre et de classe.

Cette seconde partie, consacrée à l’analyse des articles portant sur le travail professionnel et domestique, aboutit aux mêmes conclusions. Par leurs choix éditoriaux, leurs injonctions permanentes à la « productivité » appliquées à toute activité, et leur fonction de vase communicant avec le monde de la publicité, les magazines confirment leur adhésion aux modèles libéraux dominants. Des modèles en capacité de passer à la moulinette à peu près tout et n’importe quoi, l’émancipation des femmes y compris. Car si ces magazines prétendent encore s’en soucier, ils expliquent surtout à leurs lectrices comment ne jamais remettre en cause l’exploitation. Quand ils ne leur donnent pas tout simplement des « conseils » pour, en définitive, s’exploiter elles-mêmes (et les autres) comme il se doit !

Comme toutes les travailleuses et travailleurs, les lectrices de féminins sont appelées à rester « productives » en cette période de crise. Les magazines se donnent ainsi pour mission d’« accompagner » les femmes dans leurs quotidiens… en tout cas, celles qui télétravaillent [1] ! Quant aux travailleuses qui continuent à mener à bien les activités dites « essentielles », en particulier les services à la personne, elles font l’objet d’un intérêt très limité.

Ainsi les féminins regorgent-ils de conseils pour bien « gérer » le quotidien, et jongler au mieux entre télétravail, vie sociale et obligations familiales. Pour les femmes-type qui intéressent des magazines soucieux d’offrir un « journalisme de solutions », « productivité » et « efficacité » semblent être les mots d’ordre indépassables, reconduisant tous les travers irriguant d’ordinaire le champ du « développement personnel » : « l’empowerment » auto-centré et dépolitisé. Celui-là même qui veille à faire de chaque individu un « gestionnaire » de sa propre vie déconnectée des problématiques collectives en général, et de son milieu professionnel en particulier.

Une vision qui n’est pas sans rappeler celle que porte le gouvernement via le secrétariat d’État chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes. Dès mars, et comme le signalait la journaliste Ellen Salvi de Mediapart, l’équipe de Marlène Schiappa éditait en effet un « Guide des parents confinés », listant, à la manière des féminins, « 50 astuces de pro ». À juste titre, Ellen Salvi, mettait en relief un extrait pour le moins éloquent, invitant à « faire sortir en chacun l’entrepreneur qui est en lui » [2]...

Un magazine féminin n’aurait pas mieux dit ! Certains d’entre eux avaient même anticipé, à l’instar de Grazia qui, dès le 13 mars, adoptait cette ligne :



On a listé des tips pour continuer à bien travailler et être productif.ve de chez soi. […] Toutefois, ne traîner (sic) pas trop sur Instagram ou Twitter [...]. Vous vous rendrez bien vite compte que vous avez passé 3 heures dessus plutôt qu’à faire quelque chose de productif, utile à votre travail.

Le précepte est donc clair : vous n’êtes que « travail ». Hormis l’écoute de podcasts, les pré-requis édictés par le magazine ne concèdent aux femmes aucun temps-mort, ou plutôt, aucune activité qui soit déconnectée d’intérêts primaires ou strictement utilitaristes. En d’autres termes, le monde social n’existe pas en dehors de sa propre sphère personnelle.

Dès le 16 mars, date de l’annonce formelle du confinement, la relève ne tarde pas avec – entre autres – Elle, Marie Claire et Madame Figaro :



Si Marie Claire et Elle enjoignent de manière indifférenciée leurs lectrices de « télétravailler efficacement » pour la première, et « rester productive » pour la seconde, Madame Figaro assume plus frontalement le ciblage des « managers », des « cadres »… et leur fantaisie coutumière : « Comment remplir ses objectifs de performance vu le contexte ? » Conseillé par un expert psychologue, le magazine propose donc aux femmes de suivre les « recommandations de l’État et de [leur] hiérarchie » (bon courage !) tout en « faisant preuve d’exemplarité ». Tout ce qu’on attend d’une cadre aux ordres !

Dans un autre article, Madame Figaro (1/04) ne se prive pas pour vanter « l’adaptation aux standards patronaux – être disponible à toute heure » dont nous parlions dans notre premier volet. Le magazine répercute en effet cette injonction sur les dirigeantes, sans oublier de les appeler à faire de même vis-à-vis de leurs subordonné(e)s (une forme de harcèlement au travail, formulée, évidemment, avec tous les froufrous de la novlangue managériale) :

En tant que manager, dire à ses équipes « appelez-moi dès que vous voulez » est nécessaire, mais pas suffisant. La stimulation des équipes est à déclencher. C’est en étant proactif, en sollicitant les salariés, qu’on les aide à rester motivés et engagés.

Un paternalisme que Madame Figaro relie aux « valeurs de l’entreprise »« lieu de partage comme les autres » (sic) : vive la « start-up maison » ! Valeurs dont le magazine fait en outre la propagande à travers quatre axes éditoriaux principaux : « communiquer », « réfléchir à court-terme », « rester flexible » et « miser sur la solidarité » – la « solidarité » étant entendue, pour le magazine, comme l’injonction à faire le travail des autres (« Remplacer au pied-levé un collègue, prendre sa relève sur un dossier urgent ») ! Ou comment un dépliant de start-up se transforme, par magie, en article « journalistique » !

Du côté de MadmoiZelle, pureplayer destiné aux femmes de 18-30 ans, on ne rate pas le coche non plus, et la philosophie productiviste s’adapte donc à ses lectrices, encouragées à être efficaces… dans leurs études :



Et là encore, le registre et les champs lexicaux employés par la rédactrice en chef ne diffèrent guère de ceux d’autres magazines : « [sois] efficace », « note les tâches que tu auras à accomplir dans la journée, définis un ordre et un temps pour chaque tâche », « réalise tes missions », « accomplis une ou plusieurs tâches, et quand tu sens ta productivité s’amoindrir, pose-toi dans ton lit ». Sans oublier le dépliant publicitaire : une dizaine de réclames s’insèrent entre les paragraphes pour des bureaux, ballons de yoga, « cookies bio », plaids, lunettes ou repose-poignets ergonomiques dont les liens renvoient directement, pour les deux derniers, à une commande… sur Amazon ! Vous avez dit « déconnecté » ?

Et il en va des préceptes « travail » comme des préceptes « beauté » : l’espace-temps des femmes est parfaitement quadrillé par les magazines féminins. C’est pourquoi, dans les jours qui suivent, les conseils continuent d’affluer sur l’organisation du fameux « espace de travail » à la maison. De la même manière que les magazines attendent des femmes qu’elles se « rendent belles » en prévision des visio-conférences (voir notre précédent volet), ils préconisent qu’elles « rendent beau » leur environnement. S’entrecroisent ainsi les injonctions de tout ordre, au nom de la sacro-sainte productivité. Ainsi, chez Marie Claire (16/03) :

Travailler chez soi efficacement quand l’entreprise l’autorise nécessite la mise en place d’une nouvelle routine de travail mais aussi de quelques aménagements pour réussir à se créer une bulle de travail confortable et rassurante […]. Comment agencer l’espace, le décorer et bien travailler ? Changer les meubles de place, décorer les murs, isoler vous (sic) avec style !

« Travail, beauté, achat ». C’est aussi le triptyque de rêve que vend le magazine Elle à ses lectrices, proposant des « astuces déco pour un bureau agréable », doublées d’une invitation peu subtile à consommer : LA liste de 50 objets à acheter, « à la rentrée, promis », figure au pied de l’article. Il est vrai que les intérieurs photographiés font tous peine à voir.



À ce stade, il devient fort difficile de distinguer un magazine féminin bourgeois du catalogue haut-de-gamme d’une boutique d’ameublement.

Du côté de MadmoiZelle (27/03), l’article « 4 conseils de médecin pour étudier chez toi sans t’abîmer la santé » a pu faire illusion l’espace d’un instant : faire appel à un médecin du travail, un réflexe inhabituel et donc intéressant ! Mais qu’on ne s’y trompe pas : pour chaque conseil donné, une invitation à consommer ! Attention à ta posture : achète un coussin « Maison du Monde » ; protège-toi des bruits : achète un casque anti-bruit ; hydrate-toi : achète une « bouteille isotherme zéro déchet Nature & Découvertes » ! Et surtout, fais des exercices et abonne-toi à Fizzup (partenaire commercial de MadmoiZelle pour les applications sportives). Difficile, dans un tel gloubi-boulga éditorial, de ne pas voir dans ce pauvre médecin du travail un prétexte et un appât publicitaire de plus…


« Éduque les enfants » !


Au fil des articles, on perçoit parfois combien le confinement réactive, chez les magazines féminins, l’imaginaire rétrograde de la « ménagère parfaite »… Et que les magazines trouvent là un terrain éditorial très fertile ! Car une nouvelle fois, les préoccupations des rédactrices renvoient les lectrices à un « champ des possibles » fort restreint. « Garde des enfants, télétravail, gestion du quotidien, nos conseils pour survivre au confinement », résume ainsi Madame Figaro. Et de poursuivre : « Fixez-vous un emploi du temps (travail, gestion de la maison et des enfants) afin de gagner en efficacité ». Ou encore : « Courses, préparation, ménage : mettez les enfants à contribution afin de les responsabiliser et les occuper ». Voilà ce que l’hebdomadaire attend globalement des femmes en cette période de confinement !

« Gérer les enfants » semble être une tâche qui incombe d’ailleurs spécifiquement aux femmes, en tout cas si l’on s’en tient au nombre d’articles dédiés à cette thématique dans la plupart des magazines [3] ! Loin de nous l’idée de nier le fait qu’elles sont très nombreuses à être, encore plus que d’ordinaire, confrontées à cette problématique ! Toutefois, et quand bien même certains de ces articles font appel à la responsabilité des parents (et pas seulement des mères), force est de constater qu’une fois de plus, l’injonction est à destination des femmes – qu’elles soient encouragées par les magazines à « prévoir », « imaginer l’organisation » ou tout faire tout court.

Dans le registre de l’école à la maison par exemple, Femme Actuelle reconnaît qu’il est « inutile de se mettre la pression et de s’imposer trop de rigueur » (19/03). C’est pourquoi les 17, 18, 19, 24 et 25 mars, le magazine montre l’exemple, et s’applique à lui-même le « relâchement » tant préconisé… :



D’autres emboîtent le pas, comme Marie Claire les 16/03, 23/03, 2/04, 6/04 :



Ou encore Madame Figaro les 20/03 et 27/03 :



Le même ton est partagé par les magazines ayant recours au « journalisme de solutions » : enseigner comment s’organiser à toutes celles décidément incapables de le faire. De là à (ré)éduquer les femmes, il n’y a qu’un pas, que Madame Figaro (31/03) semble toujours prêt à franchir :

[Nous sommes dans] une période contrainte qui nous oblige à nous adapter. Comment garder un rythme de vie normal sans sortir de chez soi ? Télétravailler efficacement tout en s’occupant des enfants ? Que lire, regarder, écouter pour comprendre la crise ? Et pour évacuer un peu de l’angoisse que provoque la pandémie ? Cinq entrepreneures et dirigeantes nous racontent leur routine du confinement et nous livrent leurs conseils pour mieux les vivre.

Aux grands maux, les grands remèdes : les magazines féminins n’hésitent pas à ériger en symbole des « modèles d’autorité » parfaitement en phase avec les dogmes dominants, alliant sans cesse le paternalisme à l’infantilisation. Car on saura tout de ces femmes vraiment exceptionnelles aux yeux des rédactrices. Capables non seulement de continuer à diriger leurs entreprises, de s’occuper de l’éducation des enfants quand elles en ont, d’entretenir des liens avec leurs proches à distance, de faire la cuisine, tout en dégageant quand-même du temps pour des activités d’évasion : s’adonner à la lecture, écouter de la musique, construire un potager, confectionner des albums photos, faire un footing ou du yoga, etc. ! Un éloge de « super-femmes » en somme, mais de « super femmes » dans les clous : rien ne perturbe jamais l’ordre établi. Celui qui impose une productivité maximale à tous les niveaux et qui ne cesse de rappeler aux femmes qu’au bout du compte, la « bonne marche » du foyer reste leur chasse gardée. Vous avez dit « émancipation » ?


La charge mentale : l’errance des magazines


Ces mêmes rédactions, qui s’intéressaient quelques mois plus tôt à la question de la charge mentale des femmes, semblent ainsi faire preuve d’une curieuse amnésie en cette période de crise du coronavirus. Seuls quelques articles, noyés au milieu de centaines d’autres, tentent d’aborder frontalement le sujet.

Le 8 avril, Marie Claire élargit par exemple un peu son horizon éditorial, en commentant un sondage consacré à la répartition des tâches, lui permettant en outre d’entrevoir des situations économiques et sociales hétérogènes :



Mais l’assimilation du concept ne va pas de soi, semble-t-il. Ainsi le même Marie Claire republie-t-il le 31 mars un article vulgarisant le travail d’une « coach professionnelle » proposant « 7 clés pour répartir au mieux la charge mentale au sein du couple ». Toutes reposent sur des actions à mener… par les femmes, à qui l’on propose entre autres d’ « apprendre à communiquer » ou d’apprendre à « gérer son stress » ou à « gérer son temps ».

Même tropisme chez Elle, qui interroge une psychiatre le 1er avril. Une interview en trois questions dont l’une est : « Justement, comment optimiser son espace de travail ? Le rangement a-t-il un rôle à jouer dans la gestion de cette charge mentale ? » Donc pour mieux organiser la répartition des tâches du foyer, il faut réorganiser son foyer… Elle ne précise pas qui assurera le rangement et l’ameublement ! Quant à Femme Actuelle, on peut dire, à la seule lecture du titre d’un article du 19 mars, que les rédactrices ont tout compris à la charge mentale !



Le concept est dévoyé dès le titre même, et la suite de l’article est à l’avenant : « J’instaure des routines familiales » ; « Je fais de mon conjoint et de mes enfants des co-équipiers » et surtout, « Je passe en mode zen ». Ou comment être une bonne « manageuse de maison », en somme.

Même sentiment à la lecture de Grazia (13/03) :

En passant vos journées entières chez vous, vous vous rendrez vite compte qu’il y a beaucoup de choses à faire : vider le lave-vaisselle, nettoyer vos carreaux, faire la poussière sur l’étagère… Ne laissez pas toutes ces tâches ménagères vous envahir : faites-vous un programme. Décidez à quelle heure vous prendrez une pause pour mettre votre linge à laver. Le télétravail ne devrait pas changer le déroulement de vos journées.

Ainsi certains magazines réhabilitent-ils, sans vergogne, la double voire triple journée de besogne pour les femmes, reconduisant ainsi les clichés les plus rétrogrades au lieu de les questionner, voire – on peut rêver … – de les critiquer !

Quant à Madame Figaro, au travers de l’article « Charge mentale en confinement : "L’impression de vivre la vie d’une femme au foyer des années 1950" » (23/03), l’analyse se heurte à un fort prisme de classe. Si la surcharge de travail (domestique, professionnel, etc.) des femmes est sans conteste bien exposée, les témoignages recueillis concernent une femme travaillant dans un « cabinet de conseil », une seconde « à la tête d’une agence de design », une troisième « mère célibataire […] [ayant] préféré quitter la capitale le temps du confinement pour gagner sa maison de campagne en Normandie » et une quatrième « salariée » dont l’article ne dit rien du travail, contrairement à celui de son conjoint : « Lui ne peut pas mettre son travail entre parenthèses. » Évidemment...

Et si la « charge mentale » est traitée dans l’article, elle tend (souvent) à être assimilée à un phénomène « exceptionnel », qui ne serait que la conséquence (certes exacerbée) de la situation « extraordinaire » de confinement. Comme le démontre toute une série de témoignages, parfois teintés de mépris de classe, et vis-à-vis desquels la journaliste ne prend jamais aucun recul : « Sa routine [a] bascul[é] en quelques jours » ; « "J’ai l’impression de vivre la vie d’une femme au foyer des années 1950, entièrement dévouée et dédiée à la maison et aux enfants" » ; « Avant la quarantaine, Clémence pouvait compter sur les services d’une aide ménagère mais aussi d’une "nanny" pour s’occuper de ses enfants », etc., Madame Figaro se borne à constater que « la crise fait ressortir les inégalités ». Viendrait-il donc à l’esprit du magazine de parler des conditions de vie de l’aide-ménagère et de la « nanny » de Clémence ? Eh bien non ! Nous en resterons au « quotidien chamboulé » de la bourgeoisie [4] !

Globalement, les articles cherchant à prendre des distances avec les injonctions/conseils, etc. sont rares. Et quand ils existent, ils sont donc souvent empreints de biais, voire de vives contradictions. Tel ce billet de blog d’Élodie Petit (2/04), cheffe de service culture people à Elle (qui se décrit comme « diplômée en famille royale britannique et docteur ès enfants des stars ») où la journaliste crie « stop aux injonctions : il n’y a pas de bon ou mauvais confinement ». Apparemment réticente aux injonctions de ses consœurs, elle termine tout de même son article par une dose de culpabilisation (comment faire sinon ?) : « Mais attention, je ne suis pas une larve passive qui vit dans le sale. Non, je fais ma vaisselle, je travaille, j’appelle mes amis sur Houseparty, je suis scotchée à Amazon Prime Video, je me suis même coupé les cheveux moi-même ». Nous voilà nettement plus rassurés...

Pour sa part, au milieu de multiples « publications-conseils », Marie Claire appelle tout de même judicieusement ses lectrices à s’affranchir des diktats productivistes : « To-do list et planning surchargé en confinement : et si on se fichait la paix ? » (26/03) Citant un tweet de Mona Chollet en introduction, le magazine semble lâcher du lest : « Si on se laissait un peu vivre ? » ; « Profitons-en pour nous poser, faire chez nous ce que nous aimons mais que nous avons abandonné par manque de temps. » Sans aller jusqu’à inclure les femmes des classes laborieuses continuant d’aller au travail ni remettre en cause la surveillance managériale accrue des entreprises via le télétravail, la conclusion de l’article tranche avec bon nombre de publications : « Vous l’aurez compris, le confinement n’est pas un stage de développement personnel, et personne ne viendra évaluer votre productivité à la fin – sauf si vous êtes en télétravail. Sans injonction, aucune : n’hésitez donc pas à vous ficher la paix. »

Nous ficher la paix : une ligne que devraient s’appliquer les magazines féminins.


***


Car une chose est claire : la situation de crise actuelle ne fait nullement vaciller les deux piliers idéologiques des sociétés libérales, et allègrement reconduits par les magazines féminins, que sont la « productivité » et « l’efficacité ». Des injonctions que les magazines appliquent au travail professionnel, mais également au travail domestique, renforçant ainsi les carcans sociaux et genrés, tout en prétendant fournir aux femmes des « clés » et des « conseils » pour les comprendre, voire, chez certains, les dépasser… Sans oublier les biais de classe, omniprésents. Ces derniers laissent dans l’angle-mort les travailleuses des classes populaires et témoignent du cercle socio-économique restreint dans lequel évoluent les journalistes. En définitive, les articles « journalistiques » se proposant d’analyser voire de s’affranchir de ces injonctions sont rares, souvent noyés dans le flux publi-rédactionnel que produisent les magazines au nom de la machine à clic.

À ce sujet, la crise met d’ailleurs en lumière la manière dont sont produits certains magazines papiers. Des produits conçus d’abord et avant tout comme de simples marchandises et de vulgaires dépliants publicitaires, où le « rédactionnel » n’est bien souvent qu’un prétexte. Exemple : le dernier numéro papier de Marie-France, daté de mai et paru le 3 avril, ne comporte de nouveau [5] rigoureusement aucune allusion à la crise actuelle ! Pas même dans l’édito. Quant au carnet de sorties (cinéma, théâtre, expositions, etc.), il reste absolument inchangé. Un décrochage complet avec la réalité, à peine croyable, qui dévoile en creux la précarité d’une production archi-cadenassée, tellement tenue – contractuellement – par les donneurs d’ordre que rien ne semble pouvoir être retouché… Si le web permet à cet égard une liberté plus grande, il est aussi le lieu qui génère le plus de recettes publicitaires pour les magazines. L’un dans l’autre, ce secteur n’a donc plus grand-chose à voir avec le journalisme, et encore moins avec une quelconque émancipation féministe [6]


Elsa Tremel, Kahina Seghir, Pauline Perrenot, Olivier Moreau, Alain Geneste, Denis Pérais

 

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Notes

[1Comme nous l’écrivions dans notre premier volet, « la crise sanitaire mondiale semble [ne] pas exister dans les magazines, hormis à travers une seule de ses conséquences : le confinement ».

[2« Dans un premier temps, définissez une organisation à mettre en place sur votre lieu de confinement, qui respecte et s’adapte aux besoins de chacun, il est important de retrouver des repères, un centrage. Puis établissez un plan d’actions, step by step, en faveur d’une reprise immédiate de l’activité dès que la situation nous le permettra. C’est la voie à prendre. À la fin du chemin, c’est l’état d’esprit qui compte ! C’est (souvent) au pied du mur que l’on découvre l’ampleur de nos capacités et du champ des possibles. Les crises constituent un moment exceptionnel pour faire sortir en chacun l’entrepreneur qui est en lui. » (Le surlignage n’est pas de notre fait !)

[3Les articles « conseils » à ce sujet sont nettement moins présents dans la presse dite « masculine », voire inexistants. On ne relève, par exemple, qu’un seul entretien avec un psychiatre dans GQ (19/03), visant à donner « quelques conseils pour divertir vos petits et leur parler du coronavirus. »

[4Une focale qui peut être justifiée, tant les inégalités de genre transcendent relativement les classes sociales, mais à condition de ne pas occulter les secondes... ce qui est le cas ici.

[5Il en allait de même pour le précédent.

[6Pour aller plus loin, on peut se référer à nos différentes rubriques : « La presse féminine, laboratoire de "l’information" publicitaire » et « La presse féminine ».

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