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« Sauvons nos forêts » : sur France 2, l’écologie derrière un écran de fumée

Le 15 septembre, France 2, en partenariat avec France Inter, consacrait une grande soirée aux incendies qui ont frappé la France durant l’été. Des pompiers héroïques, des murs de flammes, des animaux hagards, des sinistrés éplorés, des experts recyclés, des forêts qui reverdissent et, toutes les 15 minutes, des appels aux dons pour une grande association environnementale : pendant près de 2h30, l’écologie fut omniprésente. Ou plutôt, le spectacle de la catastrophe. Ses ressorts, ses causes et ses conflits étaient quant à eux relégués hors du cadre, au profit de « solutions » dépolitisées.

Les intentions affichées par France 2 étaient ambitieuses : « Quelles sont les causes de ces incendies incontrôlables ? Quelles solutions concrètes pour les prévenir ? » se demandait la chaîne de service public. La rédaction promettait des « réponses, solutions et actions » au niveau « de nos institutions, de nos entreprises [et] de nos citoyens », un « constat exhaustif des dégâts » et un retour « sur le manque de moyens rencontré ». Aux manettes, deux animateurs stars : Léa Salamé et Hugo Clément – ce dernier étant également producteur de l’émission via sa société « Winter productions ». Enfin un débat « pluraliste » sur l’environnement ? Un simple tour d’horizon du plateau laisse sceptique : aucun porte-parole syndical, aucun responsable politique, aucun acteur économique de la filière bois ; un seul militant, Thomas Brail, cantonné au rôle d’activiste de service.

À 21h, Léa Salamé donne le ton – ce ne sera pas celui de la critique, mais celui de l’emphase : « Toutes les antennes de France TV sont mobilisées pour sauver nos forêts ». C’est que « nos forêts sont vitales, elles nous permettent de respirer, elles nous apaisent ». Et « ce soir, on va agir pour elles, en finançant des actions très concrètes dans toute la France », précise-t-elle, enthousiasmée par le Téléthon environnemental qui s’annonce.

À l’image, plusieurs rangées de pompiers en uniforme : « Venus de la France entière, ils ont combattu le feu tout l’été ». Cette émission, c’est aussi pour leur « rendre hommage ».



Les flammes, les héros et « Bobby »


Dès les premières minutes, France 2 sort l’artillerie lourde. Des images de feu saturent le conducteur, une gamme chromatique rouge-orangée inonde l’écran. On voit des Canadairs plonger dans les bassins du château de Fontainebleau, des pompiers avancer devant des trombes de feu. « On fait comme on peut, parce que là c’est la guerre », témoigne l’un d’entre eux.

« Des images inédites en région parisienne » défilent sur une musique grandiloquente. Mais le « pire est encore à venir », annonce Hugo Clément : direction la Gironde et les Landes. Des camions cernés par les flammes, des silhouettes de pompiers au brasier, des files de voitures fuyant dans la nuit. Puis, des images d’habitants en pleurs : « Pour cette émission, nous sommes allés à la rencontre de ceux qui ont tout perdu en quelques minutes », annonce Léa Salamé. Il y a aussi les animaux, blessés, apeurés, privés de leur habitat. Une séquence entière est consacrée à la photographie d’une biche ; celui qui a pris la photo, encore un pompier, est invité à livrer « ce qu’il a vu et ressenti » pendant plusieurs minutes.

En plateau, l’ambiance est émue et solennelle. Les récits et les anecdotes touchantes se succèdent, dans une surenchère d’incarnations meurtries. Applaudissements, standing ovation. Tout un rang de pompiers – les « héros de l’été », appuie Salamé – est invité à décrire ce qu’ils viennent de vivre. Le concours de superlatifs s’ouvre : « extrême », « hors-norme », « historique ».

Puis, quand Léa Salamé s’improvise grand reporter de la 25e heure auprès d’une famille dont la maison a brûlé, au Porge, la mécanique du pathos franchit un nouveau cap. En plateau, Morgane, six ans, serre une peluche plus grosse qu’elle. France 2 diffuse d’abord les images de la caméra de surveillance montrant les premières flammes aborder la propriété – « on entend le feu qui crépite » commente Salamé, qui témoigne : « Franchement j’ai été choquée, comme tout le monde quand on voit les incendies à la télé ; mais quand on y va, même un mois plus tard, on se rend compte de l’ampleur des dégâts. »

Vient le reportage : route entre les forêts carbonisées, petite musique mélancolique, visites des ruines familiales, souvenirs consumés. La réalisation nous gratifie d’un plan dans lequel la fillette fait un câlin à l’animatrice. Pendant la diffusion, son visage est incrusté à l’écran pour que le spectateur ne perde pas une miette de ses réactions. « Il y a aussi des souvenirs qui ont brûlé, j’imagine », relance Salamé devant les décombres. À l’image, un vélo d’enfant calciné.

Retour plateau : la fillette est en larmes. « Oh non poulette, elle pleure », constate Hugo Clément. Léa Salamé en rajoute une couche et lui demande ce que lui « a fait » le visionnage : « Ça m’a fait pas très du bien », bafouille l’enfant, tandis qu’une journaliste de France 3 essuie ses propres larmes. Puis vient l’histoire de Bobby, l’ourse en peluche oubliée pendant l’évacuation, puis remplacée par les pompiers. « Comment on trouve les mots pour dire à sa fille de six ans que la maison a brûlé ? », enchaîne Léa Salamé, délicate. Le père n’en sait rien. Petit malaise en plateau. Violence ordinaire du spectacle.

Dans « Sauvons nos forêts », l’information cultive le voyeurisme. Les conséquences ont des noms, des visages et des histoires ; des uniformes et des larmes. Les causes, nettement moins. Quelles entreprises organisent la sylviculture en France ? Qui sont les dirigeants politiques qui décident du niveau de risque et des moyens de prévention ? Quels sont les intérêts qui traversent la forêt française ? L’émission n’en dira mot. Les conséquences sont sur-incarnées en proportion de la désincarnation des causes [1]. L’hypervisibilité des unes dresse un écran de fumée devant les autres.



« Les gens », « le cerveau humain » et le mystère de l’inaction


Les responsabilités sont en effet présentées sous forme d’abstractions commodes, dont les experts de plateau sont les médiums chevronnés. À commencer par Jérôme Fourquet, l’une des figures bien connues de l’entreprise de sondages et de marketing Ifop. Hugo Clément le présente d’emblée comme « l’homme qui connaît les Français et les Françaises mieux que personne ».

« Est-ce que les gens vont zapper ? » lui demande Léa Salamé, à propos des incendies et du changement climatique. Fourquet observe que l’attention s’est déjà déplacée vers les prix du carburant (comme si « les gens » ne pouvaient pas avoir une conscience composée de différentes préoccupations : être inquiets de la situation écologique et avoir besoin d’un véhicule pour aller bosser). Puis viennent climatiseurs, piscines privées et cette grande découverte : le « cerveau humain » serait ainsi fait que « très vite, on repasse à autre chose ». Ainsi, à la question « pourquoi l’action politique demeure-t-elle défaillante malgré des décennies d’alertes scientifiques ? », s’en substitue une autre : « Pourquoi les gens ne comprennent-il pas durablement ? » Dans ce déplacement, les responsabilités politiques réelles disparaissent. Le problème écologique devient un problème cognitif.

La manière dont Fourquet est mobilisé par les animateurs lui confère une fonction performative bien précise : laisser croire qu’il y aurait un lien direct entre l’opinion, « la prise de conscience » et la conduite concrète des politiques publiques, manière d’appuyer le registre émollient de la « sensibilisation » dont raffolent les médias, pour finalement renvoyer l’impuissance vers la population elle-même. Puisque « les gens » ne sont plus dans le déni – « ils ont deux yeux », rappelle Fourquet – il faut bien leur trouver d’autres déficiences : le cerveau serait mal équipé pour prendre la mesure du problème.

Il y a là un joli tour de passe-passe médiatique : pendant plus de deux heures, France 2 construit un dispositif uniquement gouverné par l’événement – images chocs, émotions, victimes biographiées. Puis elle invite un sondeur pour expliquer que le problème viendrait du caractère volatil et « saisonnier »… du public. La télévision stigmatise ainsi chez les spectateurs l’attention intermittente qu’elle contribue elle-même à façonner. Au passage, la responsabilité des faiseurs d’opinion est escamotée. Et la climatologue Françoise Vimeux aura beau jeu de s’étonner que les incendies de l’été soient traités comme une « crise » davantage que comme une « trajectoire ».

Incidemment, Fourquet fournit pourtant une autre piste, qui restera inexploitée. Interrogé par Salamé sur le « besoin des Français de se reconnecter à la nature », le sondeur rappelle qu’il existe 3,3 millions de de propriétaires forestiers privés en France, des « gens qui ont investi ou hérité ». Une information qui aurait pu ouvrir sur la structure de propriété de la forêt française et des politiques de gestion afférentes. Mais pas du tout : psychologisée à son tour, la propriété reste codée comme la preuve d’un lien affectif. Tout au long de l’émission, la forêt restera un milieu sans économie.


Françoise Vimeux rappelle ensuite que des plans d’action existent et que les armoires en sont déjà « remplies ». Mais à la question de savoir pourquoi ils ne sont pas appliqués, elle « n’a pas la réponse ». Peut-être est-ce pour cela qu’elle a été invitée ? Lorsque Hugo Clément lui demande si les politiques prennent la question au sérieux, elle juge la question « difficile » : « Ce qui se passe là, ça fait des décennies que les climatologues le rabâchent. […] J’ai quand même l’impression que nos politiques, ils comprennent ce qu’on leur raconte. […] Mais donc, je pense qu’il y a une grande incompréhension sur la compréhension. » Les rapports de force économiques, les antagonismes sociaux et le poids de la propagande disparaissent alors derrière une aimable « incompréhension » générale.

François Gemenne produit une dilution à peine plus subtile. Lorsque Hugo Clément lui demande pourquoi « nous reproduisons les erreurs du passé », au lieu de questionner ce « nous », il se fait philosophe : « La grande leçon de l’Histoire, c’est que nous n’apprenons jamais rien de l’histoire. » Un nous si vaste qu’il ne désigne plus personne.

En définitive, France 2 a décidé de construire un plateau où l’expertise est chargée d’authentifier un problème (la crise écologique), mais sans lui adjoindre les savoirs et les protagonistes capables d’en instruire les coordonnées politiques. L’expertise fonctionne alors comme un dispositif de clôture, de verrouillage.

Tout le paradoxe de la « sensibilisation » s’exprime ici : au lieu de demander quels rapports de pouvoir empêchent l’appropriation des savoirs scientifiques et la traduction de ces derniers en politiques publiques, on continue de chercher un déclic psychologique par essence intangible. Ou la « prise de conscience » comme politique par défaut.


Des solutions « concrètes » – pourvu qu’elles ne soient pas politiques


Heureusement, Hugo Clément nous avait prévenus : malgré ce brouillard politique envahissant, « des solutions existent ». Il y a même « de l’espoir ».

Jamy Gourmaud commence par le commencement : « la culture du risque ». Les comportements comptent ; il faut apprendre les bons gestes et ne pas jeter ses mégots. « 90 % des feux sont d’origine humaine », amalgame Léa Salamé [2]. L’apprentissage des écogestes doit commencer « tout de suite », jusque « dans les écoles » : « pas besoin d’imaginer des solutions pour dans 10 ans ». Pas besoin de vision politique ?

Dès lors, l’émission va pouvoir dérouler un catalogue de solutions « clé en main », sans plus s’attarder sur les causes structurelles de l’incendie climatique. Et dès que ces solutions cessent d’impliquer immédiatement conflits et distribution du pouvoir, « Sauvons nos forêts » se fait étonnamment exhaustive et précise : pastoralisme ; « hydrologie régénérative » ; ensemencement des nuages à l’iodure d’argent ; capteur sur les arbres ; caméras « dopées » à l’IA… Jusqu’aux Reapers de l’armée utilisés à des fins de surveillance, avec cette précision joviale : « Ça vous plaît ? C’est français ».

Les solutions techniques sont mises en images et montrées à l’écran. Mais on ne saura pas quels intérêts se cachent derrière ni comment les développer (comme le pastoralisme) ou les encadrer (comme l’IA) : un « journalisme de solutions » désincarné et dépolitisé. « L’IA, elle va vous aider, les pompiers ? », interroge Salamé. Jamy Gourmaud affirme alors que l’IA permet déjà d’améliorer les prévisions. Thomas Brail s’empare du micro : « L’IA ça consomme de l’eau et les pompiers ont besoin d’eau. Voilà, merci ». Mais Jamy reprend la main pour soutenir que « dans l’immédiat », l’outil existe. Fin de la discussion.

Même lorsqu’un sujet politiquement inflammable surgit – le nombre de Canadairs – la discussion bascule immédiatement dans la logistique industrielle. « Pas assez de Canadairs, c’est pas sûr », finasse Jamy Gourmaud, devenu expert en protection civile. Hugo Clément signale bien une commande annulée en 2024 par « le gouvernement de l’époque », lequel restera sans nom – il s’agissait de celui de Gabriel Attal. Il faudra ensuite plusieurs relances pour que le colonel sur le plateau admette un « manque » indéterminé.

Puis l’espoir renaît.

Au moment même où l’émission aurait pu faire atterrir politiquement ces solutions (qui les revendiquent, qui les freinent, quel budget, quelle hiérarchie, quelles évolutions normatives ?), Salamé annonce autre chose de « très important » : « Comment on passe du drame à la vie ». L’émission choisit alors d’envoyer Hugo Clément en forêt avec des agents de l’ONF, sur des parcelles qui ont brûlé en 2022 et en 2024. Et là, surprise : la forêt repousse.

Premier site : des arbres calcinés. Mais déjà une pousse vert fluo ! « Regardez, ça repart déjà ». Deuxième site : « Donc voilà à quoi ça ressemble après un incendie : donc ça repousse. » Même que de nouvelles essences sont apparues « toutes seules ». Retour plateau : « Ça marche ». À la question « la nature reprend toujours ses droits », l’expert de l’ONF répond : « la nature a horreur du vide ».

La boucle narrative est bouclée. Après l’apocalypse, la renaissance. La « trajectoire » dont parlait Vimeux a disparu : France 2 l’a transformée en crise, avant d’offrir à cette crise sa résolution, sous forme de happy end. D’ailleurs, les sinistrés du Porge vont pouvoir reconstruire leur maison grâce aux assurances. Le solutionnisme très feel good de France 2 parvient à dénouer un péril historique tout en restant à la surface des choses.



Éteindre les polémiques


Du reste, la gymnastique rhétorique à laquelle se plie « Sauvons nos forêts » consiste à désarmer sans cesse les polémiques qui pourraient traîner dans l’esprit du téléspectateur. Si des controverses apparaissent, ce n’est jamais de façon suffisamment précise ou durable pour organiser la discussion, qui reste à bonne distance du débat contradictoire.

La séquence Porge en fournit une bonne illustration. Après les larmes de Morgane (la fille) et l’histoire de Bobby (la peluche), Léa Salamé demande à Justine (la mère) si elle s’est sentie abandonnée par les pompiers au profit du Cap Ferret, « comme on l’a dit cet été » : « Moi, je partage ce sentiment, y a beaucoup de colère chez nous, beaucoup d’incompréhension […] Ce qui sûr, c’est que les habitants encore sur place ont vu les colonnes de pompiers être démobilisées. » Hugo Clément actionne la lance à incendie : « Justine, qu’on soit clairs, vous n’en voulez pas aux pompiers mais aux décisions qui auraient été prises. » Puis il passe la parole au colonel, figure d’autorité, qui va s’évertuer à contredire la version de Justine et justifier le conditionnel de l’animateur, sans que le débat rebondisse. Polémique ouverte, polémique refermée.

Même chose sur la grève des pompiers. Elle est « mentionnée » par Hugo Clément, et quelques revendications finissent par affleurer : hausse du nombre de professionnels de 43 000 à 50 000 et de volontaires de 200 000 à 250 000. Mais comment y parvenir ? Quels arbitrages budgétaires impliqués ? Nouveau mystère. Aucun syndicaliste n’est présent en plateau pour étayer les revendications portées par les fédérations. Mais « voilà, c’était important de mentionner qu’une partie d’entre vous […] était en grève », conclut Salamé. « Mentionner » : un mot qui s’applique à toutes les controverses poliment traitées dans l’émission, tant il s’agit de cocher des cases.

Celle de l’activiste de service est cochée par la présence de Thomas Brail, fondateur du GNSEA, le Groupe national de surveillance des arbres. D’abord relégué au fond de la salle, il aborde (un peu) les mots qui fâchent : légiférer, propriétaires, coupes rases, monoculture, modèle économique. Mais sa première intervention est rapidement coupée par Léa Salamé, qui l’empêche de développer.

Puis viens la seconde, sur les monocultures (cette fois, il est au premier rang). Elle amorce (presque) une critique de l’émission elle-même, de ses déplacements sémantiques : « Si dans deux ans vous voulez qu’on fasse encore des émissions comme ça pour récupérer des dons […], il faut continuer à faire ce modèle de plantations. […] Et le traitement médiatique aujourd’hui, je trouve qu’il est… C’est dommage parce qu’on parle de forêt en permanence. Ce ne sont pas des forêts. » Il parle encore « modèle économique » et interpelle « l’État ». Hugo Clément nuance en invoquant le cas particulier du sol landais et Léa Salamé rappelle que c’est Napoléon III qui a initié ces monocultures de pins. Circulez…

Puis l’émission lance opportunément une archive de l’INA, sur les incendies historiques de 1949. Et là, miracle. Revenant sur les coupables de l’incendie, le journaliste de l’époque est sans appel. Les responsables « se nomment l’homme, l’argent, le pin ». L’argent. Il aura fallu une archive de 77 ans pour qu’apparaisse, aussi brièvement qu’un mirage, le principal absent de la soirée.

Jamais les procédures répressives en cours contre Thomas Brail (il sera même arrêté quelques jours plus tard) n’auront quant à elles été « mentionnées » – ni d’ailleurs les remontrances du rapporteur de l’ONU au sujet des politiques de maintien de l’ordre brutales à l’encontre des militants écologistes, comme par exemple sur le chantier de l’A69. Il aura été toléré comme personnage ; jamais comme protagoniste de la lutte.


Faites un don et regardez la pub


C’est qu’il existe une solution moins coûteuse que la lutte pour « agir » : donner de l’argent. À peine cinq minutes après le début de l’émission, Hugo Clément propose aux téléspectateurs quelque chose de « très concret » : « Vous pouvez agir »… en donnant de l’argent à une grande association environnementale, France Nature Environnement (FNE). Léa Salamé rappelle qu’une émission précédente avait déjà permis de lever plus de 2 millions d’euros. « Vous pouvez changer les choses », assure-t-elle, allant jusqu’à demander aux enfants présents devant l’écran d’inciter leurs parents à donner. Un QR code apparaît à l’écran. On peut changer le monde et « sauver les forêts » sans sortir du dispositif télévisuel, avec un simple smartphone. Chic !

Puis le QR code et l’appel aux dons reviennent. Ils scandent l’émission toutes les quinze minutes en moyenne – au total, pas moins d’une dizaine de sollicitations sont effectuées par les animateurs en 2h30 d’émission. Léa Salamé va jusqu’à faire elle-même la manip en plateau et Hugo Clément rappelle, calcul à l’appui, que les dons sont défiscalisés.

Mais ce n’est pas fini. À la moitié de l’émission, les animateurs annoncent une coupure pub « solidaire » : « Nous avons été autorisés exceptionnellement à diffuser un écran publicitaire solidaire, avec des annonceurs qui s’engagent aux côtés de France Télévisions et toutes les recettes seront intégralement reversées aux sentinelles de la nature de FNE et à l’OFB. » En guise d’annonceurs, de grandes entreprises privées : Leroy Merlin, la Maif, Carrefour, Intermarché et même Dior (LVMH, Bernard Arnault). Toute la gamme du greenwashing propre à l’écologie du spectacle se déploie sous nos yeux pleins d’espoir [3].

Remarquons que les « entreprises » faisaient partie des acteurs que l’émission était censée interroger, au même titre que les institutions (qui n’auront pas été problématisées non plus) et les citoyens – selon ses propres termes. Or, elles finissent par apparaître uniquement sous la forme d’annonceurs vertueux alors qu’elles auraient dû être l’objet d’enquêtes.


***


Au terme de notre relevé, ni les noms du président de la République, ni celui du Premier ministre, ni celui de la ministre de la Transition écologique n’auront été prononcés. Ni, a fortiori, celui du mode de production responsable de la crise écologique : le capitalisme.

Si le changement climatique est « mentionné », sa texture politique et sociale reste ainsi hors-champ. On passe alors du climatoscepticisme au climato-présentisme : les forêts brûlent de temps à autre, mais grâce à quelques dons ponctuels, elles sont vite remises sur pied. Dans ce cadrage, la politique disparaît.

D’ailleurs, dans les toutes dernières minutes de l’émission, si la politique est (enfin) convoquée à la barre, c’est pour être immédiatement répudiée : « Est-ce que vous pensez que le changement climatique va faire partie des thèmes centraux de la présidentielle ? » demande Hugo Clément, comme si le salut des forêts passait par une simple mise à l’agenda, plutôt que par un affrontement politique. « C’est une question qui est évidemment, intrinsèquement politique. Parce qu’elle touche à l’organisation de la société. À l’organisation de l’économie. […] Le risque, je crois, c’est que les campagnes électorales ça sert aussi à cliver des positions, et moi je crains parfois que les questions d’écologie ne deviennent parfois des sortes de totems idéologiques que s’accapare un camp » répond doctement François Gemenne.

Et c’est peut-être cette intervention conclusive qui traduit le mieux le sens de cette émission – et plus généralement du traitement médiatique réservé au sujet : prétendre sauver l’environnement sans jamais parler d’écologie.


Clément Sénéchal

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