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« C dans l’air » et la mobilisation lycéenne : priorités et cécités éditoriales

Entre le 17 et le 26 octobre 2026, « C dans l’air » (France 5) a consacré six de ses 8 émissions [1] au mouvement social. Le sujet a été traité de manière continue, presque quotidienne. Mais au fil des jours, les manifestants et leurs revendications ont cédé la place aux « pillages », aux « casseurs », aux couvre-feux, au maintien de l’ordre et à la capacité de l’État à « tenir ». Analyse, chiffres à l’appui.

L’évolution du cadrage est visible dans le choix des titres. Le 17 octobre, l’émission s’intitule « Lycéens, Gilets jaunes, casseurs… le début d’un embrasement ? » C’est la seule fois où les « lycéens » sont mentionnés dans un des 6 titres du corpus étudié. Le mouvement social ne disparaît pas (« manifestants » le 22/10, « mobilisation » le 24/10 et « colère » le 26/10), mais il est relégué au second plan. Les lycéens cessent d’être des acteurs politiques et laissent la place à un récit centré sur le désordre voire le « chaos ».



Sur les 6 émissions, 5 heures 30 minutes et 24 secondes sont consacrées au mouvement social, hors lancements et sujets annexes [2]. Les revendications lycéennes y occupent 15 minutes et 22 secondes, soit 4,7% du temps. Les « violences », « pillages » et « casseurs » totalisent 53 minutes et 56 secondes, le « maintien de l’ordre » 52 minutes et 41 secondes, la justice 21 minutes et 53 secondes. Réunis, ces trois thèmes occupent 2 heures 8 minutes et 30 secondes, soit 38,9% de la séquence. Pour une minute consacrée à ce que les lycéens demandent, l’émission en consacre plus de 8 aux violences et au rétablissement de l’ordre (policier et judiciaire).

Le jeu politique et électoral pèse lui aussi lourd : 52 minutes et 31 secondes, soit 15,9% de la séquence. La mobilisation est alors moins déchiffrée comme une contestation sociale… que comme un épisode de la campagne présidentielle : on parle de la rue que LFI et le RN seraient censés se disputer. On peut y ajouter les focus sur les « réponses » politiques de l’exécutif (49 minutes et 42 secondes, soit 15%), et le tableau est presque complet.



Les mots pour le dire


Le champ lexical témoigne de ce déséquilibre. Par exemple, « casseurs » revient 96 fois, « pillage, pilleur, piller » 84 fois, « ultra-gauche » 40 fois, « émeute, émeutier » 39 fois et « couvre-feu » 26 fois. En face, « revendication, revendiquer » 36 fois, « Parcoursup » 16 fois et « profs, professeurs, enseignants » 11 fois.



Le 19 octobre, l’écart est particulièrement saisissant : le champ lexical du « pillage » revient 41 fois, celui des « revendications »… 2 fois. Ce jour-là, l’émission consacre 17 minutes et 43 secondes aux violences et pillages, contre 1 minute et 23 secondes aux revendications. Les lycéens ne sont plus le sujet et les vitrines, les commerçants et la question sécuritaire sont au premier plan. La jeunesse est décrite comme « incontrôlable », « manipulée » voire « dangereuse ». Le 20 octobre, le journaliste Frédéric Ploquin, « spécialiste du grand banditisme », affirme que les « casseurs » n’ont « pas 20 ans » et qu’il en a vu qui « ont plutôt 15, 16, 17 ». Il évoque ensuite des militants d’« ultra-gauche » qui seraient en train de les « engrainer » ou de les « entraîner » : une « alliance objective et non écrite sur le papier entre les fils de bourges et les enfants des favelas ».

Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’Ifop, propose une lecture encore plus généraliste – c’est un spécialiste en la matière. Il évoque une « culture émeutière qui se diffuse », après avoir fait le parallèle entre la séquence de la victoire du PSG, la mort de Nahel et Halloween. Il décrit ensuite « un gigantesque défouloir pulsionnel », « le frisson de l’émeute », une « espèce de trip viriliste », un « open bar » puis une « jouissance collective ». Enfin, il parle d’« un homme seul face à la meute » et du « petit citoyen qui fait face à la meute hostile ». Réinvité le 22 octobre, il prolonge cette lecture en évoquant « l’installation progressive de l’émeute en France », puis, à propos d’Halloween : « Une tradition de l’émeute s’installe. ». La mobilisation n’est plus une contestation sociale. Elle devient une menace diffuse qui doit être contenue. Les lycéens ne sont plus des élèves qui exigent de meilleures conditions. Ils disparaissent derrière le récit d’une jeunesse émeutière.


Les violences policières, un sujet vite clos


Le 17 octobre fait figure d’exception. Les violences policières y occupent 11 minutes et 14 secondes, soit plus d’1/5 de la séquence. Un reportage évoque une lycéenne de 14 ans soumise à une clé d’étranglement, un jeune à la mâchoire brisée, un autre ayant perdu l’usage d’un œil après un tir « probable » de LBD, et un manifestant dont la main a été arrachée par une grenade à Saint-Étienne. Caroline Michel-Aguirre (Nouvel Obs) raconte avoir vu, place de la République à Paris, des gaz lacrymogènes utilisés avant même le départ de la manifestation. Elle ajoute : « À minima, dans une démocratie, on n’est pas censé taper sur ses citoyens. […] Un État n’est pas censé mutiler ses manifestants. »

Mais ces interventions sont isolées. L’expression « violences policières » n’est prononcée en fait qu’une seule fois en 6 émissions… par le sondologue Frédéric Dabi, le 17 octobre aussi. L’expression est alors utilisée pour décrire une stratégie de Jean-Luc Mélenchon, « qui joue très fortement pour mobiliser la jeunesse sur les violences policières ». Le 22 octobre, Christophe Barbier évoque également la « bataille médiatique » menée par les manifestants : « Vous mettez les vidéos de ce qui est supposé être des brutalités policières. » Il parle ensuite de « tous ces gens qui filment avec vaguement marqué presse ou street presse ». Les violences policières ne sont pas entièrement absentes du discours. Mais ce sont les images et ceux qui les produisent qui sont mis en discussion ! Dans le même registre, la mort d’un manifestant à Paris n’est évoquée qu’une seule fois, le 20 octobre, pendant une dizaine de secondes. Aurélie Casse indique : « Il y a deux morts à Paris. Il y a des enquêtes qui sont en cours. » Et Frédéric Ploquin enchaîne : « Dans 80% des pays du monde, il y aurait eu 50 morts. » Circulez !

Sur les 5 émissions post 17 octobre, les violences policières occupent 1 minute et 54 secondes. Le terme « LBD » revient 5 fois le 17 octobre, puis une seule fois ensuite. « Grenade » revient 14 fois le 17 octobre, puis une seule fois. Les expressions « mutilé », « éborgné » et « main arrachée » sont employées à neuf reprises le 17 octobre, puis disparaissent complètement.



Quant à la justice, elle est presque uniquement abordée du point de vue répressif. Le 20 octobre, 13 minutes et 21 secondes sont consacrées aux comparutions immédiates, aux peines et à la loi « casseurs-payeurs ». Le chiffre de 8 000 interpellations ou gardes à vue depuis le début du mouvement est cité à 3 reprises. Seule Évelyne Sire-Marin, magistrate honoraire, le 24 octobre, en propose une lecture politique : « Pour interpeller les manifestants, les mettre un peu au frais pendant 24 heures, et puis les empêcher de manifester. » Puis elle ajoute que l’« on a considéré avant le 17 octobre que les manifestants lycéens, il fallait les traiter comme finalement des casseurs, comme des émeutiers ».

Signalons aussi que l’émission du 22 octobre déplace une partie du débat vers les interdictions de manifester. Les libertés publiques y occupent 12 minutes 44 secondes, soit 21,2% de la séquence. Mais la question est surtout celle de la légalité et de l’efficacité des restrictions. Christophe Barbier explique qu’interdire ou limiter les manifestations, « c’est pour rendre service aux manifestants et aux organisateurs ». Puis il propose de « renvoyer la manifestation aux professionnels de la manifestation […]. C’est un métier ». Jérôme Fourquet décrit de son côté une stratégie de dissuasion des manifestants pacifiques, laissant « plus de latitude aux forces de l’ordre ». Les plateaux ne sont pas toujours unanimes. L’omniprésent Alain Bauer qualifie par exemple l’interdiction de « réponse autoritaire qui ne répond à rien » et ajoute : « La casse, c’est l’arbre qui cache la forêt sociale. »


Des revendications pas prises au sérieux


Les revendications ne disparaissent pas complètement. Mais elles sont souvent évacuées et considérées comme irréalistes. Le 26 octobre par exemple, à Caroline Roux qui explique que les jeunes « réclament 10 milliards », Christophe Barbier répond : « Oui, ils ne les auront pas. D’abord, ils n’ont pas réussi vraiment à faire la liste des courses qui correspondaient à ces 10 milliards. »



Le 17 octobre, Caroline Michel-Aguirre avait résumé autrement l’enjeu : « C’est pouvoir aller à l’école dignement. Et Parcoursup, c’est le symbole, c’est le totem. » Cette formulation fait l’exception. Le plus souvent, les conditions scolaires, le bâti, l’encadrement, les bourses ou l’accès à l’université sont évoqués fugitivement, avant que le débat ne revienne aux violences, à la sécurité et à l’élection présidentielle.



Qui parle, qui est absent ?


Le pluralisme du plateau est limité. Sur les 6 émissions, 28 chaises attribuées à 23 intervenants – Christophe Barbier revient 3 fois, Caroline Michel-Aguirre, Audrey Goutard et Jérôme Fourquet 2 fois. 20 participations reviennent à des journalistes, 5 à des sondeurs ou politologues, 2 à des spécialistes de la sécurité et 1 à une magistrate. Aucun lycéen, étudiant, enseignant, parent d’élève, syndicaliste, chercheur en sciences de l’éducation ou avocat de manifestants n’est invité sur le plateau. Aucune organisation lycéenne n’est reçue, pas même le 26 octobre, alors que l’émission évoque la réception de représentants lycéens à Matignon.



Les invités appartiennent presque tous au même univers, certains d’entre eux suivant spécifiquement les questions de police, de justice ou de sécurité. Le plus long temps de parole revient à Alain Bauer le 22 octobre avec 14 minutes et 37 secondes, suivi par Jérôme Fourquet, le 20 octobre, avec 13 minutes et 14 secondes. Pour rappel et à titre de comparaison, l’ensemble des plages consacrées aux revendications sur les 6 émissions représente 15 minutes et 22 secondes.

La parole lycéenne dure environ 35 secondes sur 6 heures et 16 minutes, soit 0,16% de l’antenne. Elle émane uniquement d’extraits de reportages. Aucune parole lycéenne n’est diffusée les 19, 20 et 22 octobre. Les questions de téléspectateurs suivent le même schéma. Sur 48 questions lues à l’antenne, 24 portent sur l’ordre, la sécurité, les « casseurs » ou la répression, 10 sur la politique ou l’exécutif, 5 sur la jeunesse, les revendications ou la réponse sociale, 2 sur le maintien de l’ordre, 2 sur la légalité et les critères des interdictions, 5 sur d’autres sujets. Une seule question explicite porte sur les revendications des lycéens et elle est posée le 20 octobre, à la toute fin de l’émission : « Pourquoi le gouvernement n’apporte-t-il aucune réponse concrète aux revendications lycéennes ? » Le 22 octobre, une autre question concerne les lycéens, mais sous l’angle de la stratégie gouvernementale : « Le Premier ministre essaye-t-il d’apaiser la situation avec les syndicats lycéens ? »



***


« C dans l’air » n’a pas ignoré la mobilisation lycéenne. Elle l’a abordée, le 17 octobre, par le biais des violences policières, des blessures et des critiques de la doctrine du maintien de l’ordre. Mais, sur la période étudiée, cela n’a concerné que l’émission du 17 octobre. Dès le 19 octobre, les lycéens disparaissent progressivement du récit tandis que les mots « pillages », « casseurs », « couvre-feux », « réponse sécuritaire » et « jeu présidentiel » remplacent les revendications. Le 22 octobre prolonge ce déplacement. Avant même la nouvelle journée de mobilisation, on discute des interdictions, de la dissuasion et de la latitude laissée aux forces de l’ordre. Les contrepoints existent : Caroline Michel-Aguirre, Évelyne Sire-Marin, mais aussi Alain Bauer rappellent, à différents moments, les causes sociales du mouvement et les limites de la réponse sécuritaire. Ils ne suffisent pas à inverser la hiérarchie du traitement.


Amina Kalache

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