Mais comment les « faits » peuvent-ils ĂŞtre « sacrĂ©s » quand ils sont ostensiblement dĂ©formĂ©s par leur prĂ©sentation et systĂ©matiquement contredits par les commentaires ?
Faut-il par ailleurs - sous couvert de rĂ©fĂ©rence Ă©mouvante Ă la « libertĂ© » - considĂ©rer que les commentaires n’auraient pas Ă tenir compte de la rĂ©alitĂ© des faits, et pourraient Ă loisir réécrire l’histoire, y compris celle rapportĂ©e par leur propre journal ?
Lorgnant peut-ĂŞtre sur le statut de quotidien “de rĂ©fĂ©rence”, Sud Ouest aura offert Ă ses lecteurs en l’espace de trois Ă©ditions la quintessence de toutes les outrances que l’on aura pu constater ailleurs dĂ©montrant une fois encore qu’au mĂ©pris de la devise du quotidien, sa direction semble plutĂ´t considĂ©rer que « la dĂ©sinformation est sacrĂ©e, et l’autocritique est facultative »...
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Lundi 12 juillet : De la « sobriĂ©tĂ© » de l’information
Pas de gros titre en « une » pour le quotidien Sud Ouest , mais une mention, tout de mĂŞme, en première page : « indignation gĂ©nĂ©rale », accompagnĂ©e de ce commentaire laconique : « condamnation unanime après l’agression Ă caractère antisĂ©mite d’une jeune femme et de son bĂ©bĂ© ».
Une sobriĂ©tĂ© relative qui dĂ©tone au regard de l’ensemble de la presse, d’autant plus qu’elle tranche avec le contenu qui, lui, ne fait guère montre de distance critique.
Bruno Dive signe ainsi en page deux un Ă©ditorial enflammĂ©. Il comporte quelques rares conditionnels (au dĂ©but...) : « Si les faits survenus vendredi matin dans un RER de la rĂ©gion parisienne sont avĂ©rĂ©s », « telle qu’elle a Ă©tĂ© rapportĂ©e cette histoire est symptomatique (...) », « l’agression [...] constituerait en soi une première ».
Des prĂ©cautions dĂ©menties cependant par d’autres formules... Conditionnel ou pas, il s’indigne dĂ©jĂ Ă l’indicatif de cette « violence gratuite » qui « laisse un sentiment d’horreur et de dĂ©goĂ»t », et dĂ©crète (sans condition) que « le “sursaut” a encore du chemin Ă faire ».
Ces rares prĂ©cautions sont Ă©galement dĂ©menties par l’article principal qui retrace Ă l’indicatif les grandes lignes de cet « acte ignoble et barbare ». La seule mise Ă distance porte - comme nous avons eu de multiples occasions de nous en rendre compte dans cette affaire - sur un point très prĂ©cis, Ă l’exclusion de la quasi-totalitĂ© des autres. Ici, cela donne : « Selon les premières dĂ©clarations de la jeune femme, quatre seraient d’origine maghrĂ©bine et les autres africains. Certains Ă©taient armĂ©s de couteaux. ».
Le quotidien rapporte brièvement - angle rĂ©gional oblige - les propos de Noel Mamère, maire de Bègles puis reproduit sans aucune distance, ceux de Jean-Paul Huchon, Ă©voquant un « acte barbare », une « agression ignoble et inqualifiable, qui s’est dĂ©roulĂ©e avec des symboles lourds, cheveux coupĂ©s comme un scalp et croix gammĂ©es ».
Les journalistes utilisent en outre le terme ambigu de « violentĂ© » (qui renvoie tout Ă la fois Ă des violences physique et Ă des violences sexuelles) puis reproduisent le tĂ©moignage d’un agent de la RATP empruntĂ© Ă l’AFP (sans le sourcer) : « Ce n’est pas la première jeune femme agressĂ©e et ce ne sera pas la dernière [...] les passagers agressĂ©s, c’est sans arrĂŞt. C’est la banlieue ici. »
Sud Ouest enchaĂ®ne en rappelant pour conclure l’Ă©vidence des « faits » : « Une banlieue oĂą une jeune femme a Ă©tĂ© durement violentĂ©e, vendredi dernier, peu avant 9 h 40, dans le train qui la ramenait chez elle. »
A cela s’ajoute une longue colonne nous rappelant 9 prĂ©cĂ©dents d’agressions depuis deux ans (incluant deux cas dont le caractère antisĂ©mite est pour le moins douteux, comme l’agression du rabbin Gabriel Fahri, et l’agression du 4 juin Ă Epinay-sur-seine - nous y reviendrons).
Cet encadrĂ© est repris mot pour mot sur une dĂ©pĂŞche AFP (« agressions antisĂ©mites : des prĂ©cĂ©dents depuis 2002 », AFP, 12.07.2004). Mais au lieu de garder le titre initial, Sud Ouest choisit - comme Le Figaro - de pimenter l’encadrĂ© en surtitrant « agressions en sĂ©ries », sans doute jugĂ© plus Ă©vocateur.
Un autre encadrĂ© (« Les actes antisĂ©mites et la face cachĂ©e de l’Iceberg »), Ă nouveau empruntĂ© Ă l’AFP, nous informe sur une « rĂ©alitĂ© multiforme d’une inquiĂ©tante gravitĂ© », et rappelle que pour Ariel Goldman, « les manifestations d’antisĂ©mitisme “font dĂ©sormais partie du quotidien” ».
Ce n’est pas tout...
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Lundi 12 juillet : De l’« Ă©lĂ©vation » des commentaires »
Alors que l’article principal, - reprenant lĂ encore, mot pour mot, une dĂ©pĂŞche de l’AFP (11.07.2004, 17h58) - rapportent que « La jeune femme n’a pas pu prĂ©ciser si, Ă l’heure oĂą elle a Ă©tĂ© agressĂ©e, d’autres voyageurs Ă©taient dans le wagon et s’il y avait des passagers Ă l’Ă©tage », Bruno Dive, dans son Ă©ditorial, prĂ©fère une autre version [les passages surlignĂ©s en gras le sont pas nous] :
« [l’agression] est intervenue au lendemain d’un discours de Jacques Chirac contre le racisme et l’oubli, pour un « sursaut » des Français. Certains passagers du RER D, qui partaient Ă leur travail, pouvaient donc lire des extraits de ce discours dans leur journal et assister en mĂŞme temps Ă un “fait divers” qui en Ă©tait la sinistre illustration. Ils n’ont pas bougĂ© pour autant. Une femme et son bĂ©bĂ© pourraient donc se faire agresser, parce que juifs, Ă 9 heures du matin dans un transport collectif, sous les yeux d’autres passagers tĂ©tanisĂ©s ou prĂ©fĂ©rant dĂ©tourner le regard. Le “sursaut” a encore du chemin Ă faire. » [2]
Bruno Dive n’en reste d’ailleurs pas lĂ , car pour lui le principal problème est que « le discours par ailleurs remarquable de Jacques Chirac n’est pas entendu par ceux auxquels il s’adressait en prioritĂ©. »
Mais de qui s’agit-il ? Vous l’avez probablement devinĂ©, il n’est « pas entendu car inaudible pour des jeunes souvent issus de l’immigration, enfermĂ©s dans des ghettos (mĂŞme s’il leur arrive d’en sortir pour prendre les transports en commun), pour lesquels l’histoire rĂ©cente de notre pays n’Ă©voque rien. (...) »
Sans aucun scrupule, Bruno Dive impute Ă l’ensemble DES « jeunes souvent issus de l’immigration » le comportement rĂ©voltant (et, en l’occurrence, imaginaire...) des prĂ©tendus agresseurs du RER.
Ne reculant devant aucune outrance, Bruno Dive dĂ©crit les « jeunes souvent issus de l’immigration » comme « (...) Des jeunes pour lesquels la Shoah n’est mĂŞme pas un « dĂ©tail » de la Seconde Guerre mondiale, qui ne voient les juifs qu’Ă travers le prisme du conflit israĂ©lo-palestinien ou le clichĂ© du « nouveau riche » des beaux quartiers. »[SoulignĂ© par nous]. Par consĂ©quent, ils seraient plus dangereux que Le Pen, qui lui, au moins, avait “concĂ©dĂ©” que la Shoah Ă©tait un « dĂ©tail » de la dernière guerre mondiale ?
Et l’Ă©ditorialiste conclut ainsi sa diatribe : « Toute la limite de l’exercice chiraquien est lĂ : l’antisĂ©mitisme ne vient plus tellement de la France profonde ou des centres-villes, mais des banlieues et de certaines populations immigrĂ©es qui ne se sentent pas concernĂ©es par la repentance et les beaux discours [...] Pour les agresseurs, l’opĂ©ration “Nuit et Brouillard” ne signifie sans doute rien. Eux se contentent de crĂ©er des petits matins blĂŞmes sur une ligne de banlieue ».
« Certaines population immigrĂ©es » ne feraient donc pas partie de la France profonde ? On comprend alors tout le mĂ©pris qu’elles inspirent Ă Bruno Drive et qui transpire dans ses propos...
Et qu’importe que l’essentiel des banlieues françaises soient sans histoires. Qu’importe aussi que l’immigration dĂ©signe un mouvement et non un Ă©tat, et que ce terme soit parfaitement impropre Ă dĂ©signer des individus rĂ©sidant sur le sol français. Qu’importe enfin que l’essentiel des personnes visĂ©es soient françaises (et qu’une partie d’entre elles, Ă©tant nĂ©e en France, n’ait jamais immigrĂ©...).
C’est sans aucun scrupule ni aucune pudeur que Bruno Dive marche, Ă coup de fantasmes nausĂ©abonds, d’inculture crasse et d’amalgames grossiers sur les traces de Jean-Marie Le Pen.
On le voit, l’absence presque complète de conditionnel ou du moindre recul par rapport Ă la rĂ©alitĂ© supposĂ©e des faits, comme les propos outrancier de l’Ă©ditorialiste dĂ©mentent l’idĂ©e d’une prudence lĂ©gitime, ou d’une exceptionnelle conscience professionnelle.
Comment expliquer, alors, que le quotidien n’ait pas comme les autres placĂ© ce fait divers en une ?
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Lundi 12 juillet : Raffarin contre le RER ?
Une explication probable de cette prudence surprenante est sans doute plus vraisemblablement la présence de Jean-Pierre Raffarin dans la région.
Le premier ministre est venu visiter la base aĂ©rienne de Cazaux, et les usines Dassault, en compagnie du pdg, Serge Dassault [3].. Il accorde pour l’occasion un « entretien » au journal Sud Ouest. Il y rappelle qu’il se « [rend] souvent en Aquitaine », sa « “grande rĂ©gion” d’origine », que l’aĂ©ronautique est « l’un des secteurs clĂ© de la France », et que Cazaux en est en « maillon clĂ© ». Il « s’explique » en outre sur divers sujets politiques.
Tant de compliments et de dĂ©magogie ne pouvaient laisser indiffĂ©rent les patrons de presse locaux. Du reste, on sait que les journaux rĂ©gionaux sont toujours ravis de pouvoir mettre en vedette des personnalitĂ©s d’envergure nationale, ce qu’il perçoivent comme une valorisation de leur entreprise [4].
C’est donc Jean-Pierre Raffarin qui occupe l’essentiel de la « une », et constitue, le 12 juillet, en pages 2 et 3 du quotidien Sud-Ouest, « le fait du jour », relĂ©guant l’affaire du RER D en page sept..
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Mardi 13 juillet : « Le monde du silence »
Sud Ouest nous offre ce jour-lĂ une dĂ©monstration exemplaire de l’importance de la mise en page et du travail dĂ©volu au secrĂ©tariat de rĂ©daction, ainsi que de la distance qu’il peut y avoir entre l’effort d’information des journalistes et les options Ă©ditoriales de leur direction.
Cette fois, l’affaire constitue le fait du jour, et occupe pratiquement l’intĂ©gralitĂ© des pages 2 et 3 (Ă l’exception de la photo du jour et du sommaire)
L’article central relate (en gros titre) « la prudence des enquĂŞteurs », qui admettent ne pas avoir « de tĂ©moins directs de faits », mais expliquent que « tout est mis en Ĺ“uvre pour essayer de corroborer les dĂ©clarations de la victime ». L’article rĂ©tabli en outre le conditionnel pour rapporter les « dĂ©clarations » de la « victime ».
L’Ă©ditorial et trois encadrĂ©s cernent cet article. Le premier livre les « conseils d’un policier » nous expliquant « Que faire lorsqu’on est tĂ©moin d’une agression ? », un autre nous compte l’histoire d’une personne « frappĂ©e après avoir dĂ©fendue une passante », un troisième nous propose une courte interview du sociologue Patrick Baudry sur les rapports entre les individus, la sociĂ©tĂ© et la violence.
La « une » indique qu’« aucun tĂ©moin ne s’est manifestĂ© ». Mais alors que c’est dĂ©sormais une source de doute pour les enquĂŞteurs - et pour la plupart des autres journaux, comme pour l’article central du jour - Sud Ouest opte pour la version qui l’arrange : les tĂ©moins existent et puisqu’ils existent, c’est qu’ils ne veulent pas parler. Le quotidien titre donc en très gros caractères sur « Le monde du silence ».
Et le texte de prĂ©sentation enfonce le clou : si « bien des questions se posent après l’agression Ă caractère antisĂ©mite du RER parisien », elles consistent non pas Ă se demander si le tĂ©moignage de la jeune femme est digne de foi, mais « pourquoi le silence, voire l’indiffĂ©rence, pendant comme après ces actes de violence, sont-ils si souvent constatĂ©s ».
Une fois de plus on donne l’impression d’avoir atteint un degrĂ© d’indiffĂ©rence extrĂŞme, qui relève pourtant du plus pur fantasme.
L’Ă©ditorial Ă©poustouflant de Bruno Dive, intitulĂ© « Chape de plomb sur un train de banlieue », confirme le choix tranchĂ© de la direction.
Comme la veille, le commentaire ne fait pas dans la finesse... Dive se paie le luxe de nous affirmer que mĂŞme si « l’Ă©motion reste vive après l’acte monstrueux du RER D », « il faut pourtant essayer de l’analyser aussi sereinement que possible ».
Puis il entame son analyse “sereine” : « Avant l’agression antijuive, c’est la violence ordinaire des trains de banlieue qui ressurgit. Avec sa lâchetĂ©. Celle des agresseurs, qui s’en prennent Ă une femme et Ă son bĂ©bĂ© ; celle des autres voyageurs, qui Ă©vitent d’intervenir. Avec sa terrible routine, que soulignent les tĂ©moignages accablants de passagers, blasĂ©s ou dĂ©sabusĂ©s, que n’indigne mĂŞme plus le spectacle d’un homme traĂ®nĂ© Ă terre pour se faire voler son tĂ©lĂ©phone mobile. » [soulignĂ© par nous]
Devant ce constat dramatique - tel qu’il le prĂ©sente - Bruno Dive laisse Ă©clater son dĂ©pit. « On se croirait revenus avant le 21 avril 2002. C’est comme si Nicolas Sarkozy n’avait jamais Ă©tĂ© ministre de l’IntĂ©rieur. Les statistiques de la dĂ©linquance ont peut-ĂŞtre reculĂ© ; force est de constater que la violence perdure, progresse mĂŞme dans la sauvagerie, que ses auteurs ne connaissent plus de limites... » [C’est nous qui soulignons]
La preuve ? cet « acte antisĂ©mite, au moins “par procuration”, puisque la jeune femme n’Ă©tait juive que dans le regard haineux de ses agresseurs (...) » Et c’est le retour du spectre nĂ©onazi... « (...) Ressurgissent alors ces images d’un autre temps, ces SA du « Dictateur » de Chaplin, ces SS du « Pianiste » Ă Varsovie, s’en prenant aux plus faibles et aux plus innocents avec un total sentiment d’impunitĂ©, quand les passants courbent le dos, dĂ©tournent le regard ou continuent leur chemin. » [C’est nous qui soulignons]
Voici qui appuie lourdement, une fois encore, l’idĂ©ologie sĂ©curitaire et ses fantasmes d’explosion perpĂ©tuelle de la violence (toujours prĂ©sentĂ©e comme dĂ©sormais sans limite) et d’impunitĂ© des criminels.
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Mardi 13 juillet : Le monde des fantasmes
Bruno Dive marque Ă©galement son soutien Ă la ligne Ă©ditoriale du jour (s’il n’a pas lui-mĂŞme participĂ© Ă sa dĂ©finition...), en choisissant de s’indigner du « terrible silence des tĂ©moins »
Un silence qu’il attribue Ă la « peur des reprĂ©sailles » et Ă la « honte d’un moment d’impuissance ou de lâchetĂ©. », pour conclure sentencieusement qu’il s’agit du « silence de la mort, car une dĂ©mocratie est bien fragile quand des citoyens ordinaires tremblent devant une poignĂ©e de jeunes sauvageons. » [la partie que nous surlignons ici en gras est mise en exergue dans l’article en gros caractères].
Dans cet Ă©tat d’esprit, l’encadrĂ© expliquant que faire en cas d’agression et l’anecdote d’une bordelaise frappĂ©e pour ĂŞtre intervenu dans une altercation ont Ă©videmment pour effet orienter l’interprĂ©tation de l’absence de tĂ©moins vers leur silence et non vers leur inexistence pure et simple.
Patrick Baudry sociologue, est-il interrogĂ© ? La « titraille » de ses propos en inflĂ©chissent le sens ... conformĂ©ment Ă l’orientation choisie par le quotidien.
Patrick Baudry tente de rĂ©pondre au cas de figure tel qu’on le lui prĂ©sente (« Comment expliquez-vous qu’apparemment personne [...] n’est bougĂ© (...) »), et relève qu’il « reste anormal d’assister Ă une telle scène sans bouger. » De quoi s’interroger...
Mais surtout Patrick Baudry affirme sans ambiguĂŻtĂ© qu’il ne partage pas « l’opinion selon laquelle la sociĂ©tĂ© est de plus en plus violente », et que « la logique rĂ©pressive est une solution de court terme. ». Avant de prĂ©ciser ceci : « Il faut travailler en profondeur autour de la notion de tolĂ©rance, de respect de soi. Il convient de se poser des questions sur la culture de l’hĂ©roĂŻsme meurtrier, donner d’autres modèles d’identification que celui de la personnalitĂ© toute-puissante qui se permet de faire n’importe quoi. C’est quand on n’a aucun pouvoir dans la sociĂ©tĂ© que l’on cède Ă ce modèle. Il y a aussi des logiques de spectacle qu’il faut interroger. [...] Le formatage des danses sur le modèle de la Star Ac’ ou l’importance donnĂ©e au body-building. Avec le corps, on peut aussi apprendre autre chose. La relation Ă l’autre, ce n’est pas d’ĂŞtre vissĂ© dans son propre corps. »
Des propos discutables, mais parfaitement explicites. Enfin, Patrick Baudry estime que les actes de violences « sont rĂ©vĂ©lateurs d’Ă©normes questions qui n’ont pas Ă©tĂ© posĂ©es aux institutions. Tant qu’elles ne l’auront pas Ă©tĂ©, on risque d’aller de pis en pis »
Que retient Sud Ouest de tout cela ? Exclusivement ce qui semble conforter l’orientation du quotidien. L’entretien est donc surtitrĂ© « PassivitĂ© », avec cette prĂ©cision : « Pour Patrick Baudry, sociologue et anthropologue bordelais notre sociĂ©tĂ© manque d’une culture de l’intervention ».
Exit les questions posĂ©es aux institutions, exit l’anormalitĂ© d’une telle passivitĂ©. Quant aux propos sur la violence et la critique de la logique rĂ©pressive...
On comprend alors comment la prĂ©sentation (titre, surtitre, chapĂ´, citation en exergue...) d’un entretien ou d’un article (une prĂ©sentation qui ne dĂ©pend pas toujours de l’auteur), le thème des encadrĂ©s qui les accompagnent ainsi que les choix de mise en page peuvent orienter fortement l’impression d’ensemble et l’interprĂ©tation que le lecteur sera spontanĂ©ment portĂ© Ă adopter sur l’actualitĂ© qui lui est rapportĂ©e.
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Mercredi 14 juillet : L’autocritique selon Sud Ouest
Le mardi après-midi, la nouvelle tombe : Marie L. a menti.
Sud Ouest applique alors sa mĂ©thode habituelle (la mĂŞme que celle employĂ©e, par exemple, quelques mois auparavant lors des attentats de Madrid) : profil bas, autocritique subliminale, puis diversion par d’autres sujets.
Dès le mercredi, le fait du jour, en pages un et deux, est ainsi occupĂ© par un problème existentiel qui devient soudain urgent et essentiel : « Les jours fĂ©riĂ©s ont-ils de l’avenir ? ». Les journalistes n’ont cependant pas poussĂ© le culot jusqu’Ă lui rĂ©server le gros titre de « Une », qui est rĂ©servĂ© au RER. Difficile de faire moins. Mais le compte rendu de l’affaire du RER est Ă nouveau repoussĂ© en page sept.
Alors que la « Une » annonce théâtralement qu’« Elle avait tout inventĂ© », centrant l’annonce sous l’angle du mensonge (et non de la faute professionnelle commise par les mĂ©dias, qui est pourtant bien plus grave), en page intĂ©rieures, un article très factuel (« Une affabulation inexpliquĂ©e »), nous raconte les retournements... de l’enquĂŞte policière.
Puis un encadrĂ© intitulĂ© « quand la machine s’emballe », nous remet en mĂ©moire « plusieurs affaires [qui] ont connu un rapide emballement mĂ©diatique et politique favorisĂ© par l’actualitĂ© ».
Toujours les mĂŞmes thèmes. Tout ici est Ă nouveau dans le titre et le chapĂ´ de l’article. Le terme de “machine” qui connaĂ®t un dysfonctionnement ponctuel, le partage de la responsabilitĂ© entre les mĂ©dias et les politiques, et enfin « l’actualitĂ© » (variante plus fine du « contexte » et du « climat ») qui, c’est bien connu, s’impose aux journalistes qui ne font que la suivre.
Enfin, une colonne complète le dispositif, en reproduisant certaines réactions syndicales et associatives. Une fois encore, elles ne sont pas choisies au hasard.
Les dĂ©clarations du Mrap se contentent d’accusations vagues (en tout les cas dans ce qui est rapportĂ© par les journalistes de Sud Ouest...) contre « quantitĂ© de responsables » ou contre « les propos irresponsables » tenus par « des personnes » qui ont alimentĂ© les « tensions intercommunautaires ».
MĂŞme chose pour l’Association nationale des Ă©lus de banlieue qui estime que « le travail des politiques et des associatifs de banlieue se retrouve terni par une femme mythomane ainsi que certains responsables politiques prompts Ă salir l’image de la banlieue » [c’est nous qui soulignons]
Nous avons Ă©galement droit Ă l’incontournable Roger Cukierman, prĂ©sident du Crif (Conseil reprĂ©sentatif des institutions juives de France) qui est Ă©videmment « dĂ©solĂ© qu’on ait trompĂ© toute l’opinion publique avec cette histoire », et dĂ©plore que « beaucoup d’informations aient circulĂ© sans vĂ©rification ».
« On » a trompĂ©, « on » n’a pas vĂ©rifiĂ©. Difficile de faire plus creux. Et Cuckierman de souligner que cela « n’enlève rien aux agressions (antisĂ©mites) par centaines de ces derniers temps », et que « le fait que l’opinion publique puisse recevoir aussi facilement des informations aussi excessives montre que la violence et l’intolĂ©rance font partie de l’air du temps ».
Quant au Syndicat national des officiers de police, il dĂ©nonce - conjointement - la « surmĂ©diatisation » et la « politisation » de l’affaire, ajoutant que la « surmĂ©diatisation a Ă©tĂ© aidĂ©e par les dĂ©clarations de certains responsables syndicaux qui veulent se faire de la publicitĂ© et finissent par dire n’importe quoi ».
Aucune déclaration mettant réellement en cause le traitement médiatique, toujours noyé dans un grand flou indistinct, justifié (par la réalité, le comportement des syndicats...) ou délesté des responsabilités les plus lourdes au profit des politiques.
Et Bruno Dive, me direz vous ? Eh bien, figurez vous que l’Ă©ditorialiste « choc » ressent soudain le besoin de nos entretenir de toute urgence des « Juges europĂ©ens au secours de Sarkozy », ce qui, avouez-le, est tout de mĂŞme un peu plus important que de prĂ©senter des excuses Ă ses lecteurs pour son comportement indigne.
Le jour suivant, il estimera Ă©galement plus essentiel de nous expliquer que « Jacques Chirac tente de reprendre la main ». Le surlendemain, c’est « Le triple Ă©chec de Chirac » (qui n’a pas rĂ©ussi Ă « reprendre la main »...) qui retiendra toute son attention.
Et le samedi, pour finir la semaine il Ă©prouvera l’irrĂ©pressible envie de nous donner son avis sur la guĂ©guerre politique entre Chirac et Sarkozy.
Les lecteurs de Sud Ouest seraient en droit d’attendre des excuses, mais aussi des explications sĂ©rieuses et une rĂ©flexion critique.
Ils attendent toujours...
Daniel Querry