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Les médias et les attentats du 11 septembre 2001

Quelques questions

Les attentats du 11 septembre 2001 ont suscitĂ© un dĂ©ferlement d’images et une dĂ©bauche de commentaires que l’on peut garder en mĂ©moire, mais qu’ il est malaisĂ© de restituer une après. Mais une question Ă©tait posĂ©e qui reste posĂ©e : Jusqu’Ă  quel point l’Ă©motion lĂ©gitime doit-elle guider l’information et la propagande mutiler les explications ? (22 aoĂ»t 2002)

La presse et la tĂ©lĂ©vision exercent de fait une censure prĂ©alable qui est invisible y compris des journalistes eux-mĂŞmes, sur les opinions et dĂ©clarations qui sont diffusĂ©es. Dans le fort contexte Ă©motionnel qui accompagne la mĂ©diatisation, en direct de surcroĂ®t, d’un attentat aussi spectaculaire et meurtrier, la seule information qui paraĂ®t " dĂ©cente " et " convenable " aux journalistes consiste, bien sĂ»r, Ă  informer sur la tragĂ©die mais aussi - ce qui est naturel et comprĂ©hensible - Ă  diffuser des rĂ©actions qui nous invitent tous Ă  communier avec les victimes. Mais l’horreur de l’attentat est aussi, ce qui est plus contestable, l’occasion d’une dĂ©fense sans rĂ©serve de la politique amĂ©ricaine au nom de la civilisation. Oublions nos divergences, laissons toute luciditĂ© au vestiaire et soutenons sans rĂ©serve notre alliĂ© qui, rappelons-le, nous a libĂ©rĂ© du nazisme. Qu’un tel attentat rĂ©veille le nationalisme du peuple qui est directement menacĂ© et suscite, de la part des autoritĂ©s amĂ©ricaines un violent sentiment de vengeance est comprĂ©hensible. Mais est-ce que les journalistes français sont obligĂ©s de nous imposer cette vision unilatĂ©rale et unanimiste ? Va-t-on devoir Ă  notre tour, comme les amĂ©ricains, acheter des milliers de drapeaux (amĂ©ricains ou français ?) ?

Condamner le terrorisme n’oblige pas ceux qui fabriquent l’information Ă  l’aveuglement de la colère et de l’Ă©motion. Dans les Ă©missions de radio du type " les auditeurs ont la parole ", quelques rares auditeurs, malgrĂ© le filtrage des appels, ont essayĂ© d’exprimer prudemment quelques rĂ©serves. Certains ont dit qu’ils trouvaient que l’Ă©motion, sans doute justifiĂ©e, Ă©taient peut-ĂŞtre très sĂ©lective. L’horreur de l’attentat doit-il faire oublier que les amĂ©ricains sont aussi responsables de crimes (car comment expliquer qu’ils soient l’objet d’une haine aussi forte). N’ont-ils pas aidĂ© autrefois leur ennemi d’aujourd’hui lorsqu’il se battait en Afghanistan contre les soviĂ©tiques ? La C.I.A. n’est-elle pas, elle aussi, Ă  l’origine de certaines opĂ©rations douteuses et meurtrières ? Ne peut-on pas prendre quelques distances avec le discours très manichĂ©iste de Bush qui prĂ©tend incarner " Le Bien " et lutter contre " Le Mal " et " La Barbarie " (on se croirait dans une production hollywoodienne) ? D’autres auditeurs tentent de s’interroger sur les raisons d’ordre sociologique qui pourraient nous aider Ă  comprendre (et par lĂ  Ă  agir utilement) ce qui peut conduire des individus Ă  des comportements fanatiques aussi extrĂŞmes. Or, toutes ces rĂ©actions qui tentent de garder, ce qui n’est guère aisĂ©, une petite distance Ă  l’Ă©vĂ©nement, qui essaient de sortir de l’indignation qui elle, est très facile et relève de la rĂ©action immĂ©diate et spontanĂ©e (on ne compte plus ces tĂ©moignages dans les mĂ©dias qui disent, de manière rĂ©pĂ©titive, leur Ă©motion et leur indignation) sont violemment dĂ©noncĂ©es par les journalistes et par leurs invitĂ©s - experts et hommes politiques - qui voient, dans ces timides rĂ©serves au discours ambiant, une scandaleuse entreprise de justification du terrorisme, une approbation du principe selon lequel " la fin justifie les moyens ", un soutien aveugle Ă  la cause palestinienne, etc.

De mĂŞme que la mĂ©diatisation de la violence dans les quartiers en difficultĂ© conduit Ă  la percevoir Ă  travers le seul prisme de la rĂ©pression - il s’agit de comportements " inexcusables ", tous ceux qui essaient de comprendre pourquoi et comment ils se dĂ©veloppent Ă©tant violemment dĂ©noncĂ©s comme " laxistes " voire comme complices de ces jeunes dĂ©linquants qu’il ne faut pas excuser mais punir - de mĂŞme, le seul discours audible sur les grands mĂ©dias est celui qui est rĂ©sumĂ© dans le slogan " nous sommes tous des AmĂ©ricains ", l’horreur de l’attentat ayant pour effet de suspendre, espĂ©rons-le momentanĂ©ment, toute rĂ©serve Ă  l’Ă©gard de la politique amĂ©ricaine passĂ©e, prĂ©sente et future. Faut-il laisser tous ceux qui cherchent politiquement Ă  profiter de la situation pour faire avancer en catimini leur cause que ce soit en IsraĂ«l, en TchĂ©tchĂ©nie ou ailleurs ?

Une fois de plus, soyons patients et attendons, comme lors de la guerre du Golfe ou de l’intervention militaire au Kosovo, que le temps de l’Ă©motion et de la mobilisation passe pour que certains journalistes fassent timidement leur autocritique et portent un regard un peu plus lucide sur leur manière de faire de l’information.

Les notes qui suivent n’ont d’autres prĂ©tentions que de relever quelques symptĂ´mes.

(Première parution : 15-09-2001- sous le titre « Choc des images, censure de l’Ă©motion, et opportunisme politique »)

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