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Quand Morandini préparait la journée de mobilisation du 19 mars

par Franz Peultier,

Du lundi au vendredi, de 12 à 14 h, Jean-Marc Morandini, anime sur Europe 1 « Le Grand Direct de l’Actu » Le mercredi 18 mars, Jean-Marc Morandini s’attelle donc à la tâche qui lui a été confiée par la station : « décrypter l’actualité », comme disent les publicités qui assurent la promotion de son émission. A 13 h 20, le moment est venu pour lui d’animer le « Grand débat » et de faire intervenir ses « polémistes » sur « ce qui sera sans aucun doute la grosse actualité de demain »

- Jean-Marc Morandini : - « On va venir à ce qui sera sans aucun doute la grosse actualité de demain, c’est cette grève à la SNCF et à la RATP  [1] , grève qui débute dès demain soir […] » [sic]

Aux yeux de Morandini donc, la « grosse actualité du lendemain », c’est une grève qui – lapsus…– doit commencer…le lendemain soir. Ce ne sont pas toutes les grèves et manifestations prévues, mais la grève à la SNCF et à RATP – c’est-à-dire celle dont les usagers pâtissent le plus, méritant ainsi la compassion attristée des grands commentateurs.

Cela commence bien, mais avant d’aller plus loin, et d’examiner comment les polémistes invités par Morandini polémiquent, il vaut la peine de s’arrêter sur leur identité et sur l’état des forces en présence. Anthony Bellanger, journaliste au Courrier International, chargé de la rubrique « France » après avoir été surtout spécialiste des questions internationales, apportera à la journée d’action un soutien… très relatif, comme on le verra. Face à lui deux avocats, Jean-Marc Fédida et Alain Jakubowicz (avocat de la Licra), dont on peut se demander à quel titre ils commentent l’actualité sociale. Les experts en tout étant souvent experts en rien, on suggère qu’à l’avenir les conflits dans lesquels les avocats sont impliqués soient commentés à la première occasion par un médecin urgentiste et deux patrons de PME… Contre un journaliste qui sympathise peu ou prou avec les grévistes et manifestants, on a donc deux avocats qui leurs sont hostiles, flanqués … de Jean-Marc Morandini dont les relances et interventions n’ont rien de celles d’un « arbitre ». On se doute que le « débat » va être très équilibré.

Une grève inutile

- Jean-Marc Morandini : - « […] Tout d’abord, face à cette grève François Fillon avait déjà réagi en disant que de toute façon il n’y aurait rien de plus, il ne donnerait rien de plus ; une grève pour quoi faire, Anthony Bellanger  ? »

En commençant par donner la parole à… François Fillon, Jean-Marc Morandini suggère d’avance, avant d’interroger sur ses objectifs, que la grève sera inutile…. Anthony Bellanger, peut être parce qu’il ne peut pas deviner la virulence des deux avocats auxquels il devra faire s’en tient à une « défense » très modérée de la grève :
- Anthony Bellanger : - « Ben je crois qu’une grève, tout simplement, pour exprimer une inquiétude, je vous signale qu’il vaut mieux une grève que des émeutes dans la rue quand même hein. Les syndicats savent bien qu’organiser ces journées sert aussi de défouloir à une bonne partie des salariés qui sont objectivement inquiets […] »

Objectifs de la grève ? « Exprimer une inquiétude ». Les motifs des grévistes sont ainsi minimisés et « psychologisés ». La fonction de la grève ? Servir de « défouloir », ce qui -« vaut mieux que des émeutes dans la rue ». Des revendications ? Aucune, semble-t-il. Des objectifs face au gouvernement ? Aucun, apparemment, du moins dans cette première intervention qui s’achève ainsi :
- Anthony Bellanger : - « Elle est soutenue cette grève, enfin en tout cas l’idée de cette grève , par 75% de la population. En plus il s’agit là rien que d’un grand classique dans la politique et dans l’organisation sociale française ; on peut peut-être le regretter mais pas plus que ça d’ailleurs, parce que je rappelle que contrairement à ce qu’on a l’habitude de dire, les Français ne font pas plus grève que les autres pays en Europe, bien au contraire ; on est juste dans la moyenne européenne ; il y a beaucoup d’autres pays, notamment du nord, qui font beaucoup plus grève… »

Cette (timide) défense de la mobilisation [2]est sans doute excessive pour Morandini qui, se livrant au travail de « décryptage » qui a fait sa réputation, pose alors l’innocente question suivante :

- Jean-Marc Morandini : - «  Mais ça sert à quoi de faire grève contre la crise ? »

Il faut à Morandini - qui suit en cela les membres du gouvernement et de nombreux commentateurs – un maximum de talent pour imaginer que les grévistes et les manifestants entendent protester, non contre une politique, mais « contre la crise », alors que chacun sait très bien que celle-ci est mondiale et qu’elle ne s’évanouira pas en descendant dans la rue. Mais il est toujours commode de faire passer les manifestants pour des naïfs.

Anthony Bellanger corrige partiellement, en reprenant toutefois le refrain sur « l’inquiétude ».
- Anthony Bellanger : - « C’est pas vraiment contre la crise, c’est pour exprimer d’une part une mobilisation du salariat, qui est importante, et d’autre part pour exprimer son inquiétude . Il faut qu’en face du gouvernement qui prend des initiatives, il y ait aussi un mouvement social qui soit fort, suffisamment fort pour exprimer ses inquiétudes . »

C’est maintenant au tour des avocats d’entrer en scène. S’il est facile de caricaturer les manifestants en leur prêtant le désir candide de sortir de la crise rien qu’avec des panneaux, il s’avère inutile de caricaturer certains des plus fervents opposants à la mobilisation : ils le font très bien eux-mêmes. Ainsi, Jean-Marc Fédida ouvre le bal et s’empare avec délectation de la notion de « défouloir ». S’il ne s’agit que de cela, rien n’est plus simple que de décréter que la grève est inutile, en dépit des tentatives d’Anthony Bellanger.

- Jean-Marc Fédida : - « Pour moi c’est un non-événement. C’est un non-événement parce qu’effectivement ça ne doit être comme vous le dites qu’une sorte de défouloir des gens qui sont légitimement inquiets sur leur situation sociale et économique. Oui, c’est un défouloir… Mais qu’est-ce que ça va apporter, une démonstration de force complémentaire entre d’une part, forces du travail, représentées par les syndicats et qui luttent contre les forces du capital, euh, qui elles-mêmes sont de l’autre côté ? On est vraiment dans une confrontation qui est une confrontation qui est un grand classique, qui va coûter très cher, et qui encore une fois ne va servir à rien. »

Jean-Marc Morandini, qui a exigé à deux reprises que Bellanger justifie sa position, va-t-il demander des arguments à l’appui de cette double assertion ? Évidemment, non. L’idée que les manifestations ne servent à rien et coûtent de l’argent est suffisamment bien reçue pour n’avoir pas besoin d’être explicitée. Jamais Jean-Marc Morandini ne mettra en cause la parole des deux avocats. Anthony Bellanger est donc bien seul.

Une grève nuisible

Après un échange sur l’utilité ou l’inutilité du recours à la grève pour se faire entendre [3], la parole est donnée au second avocat, Alain Jakubowicz, qui, faisant mine de s’interroger sur « l’opportunité » de la grève, rapporte sa malheureuse expérience :

- Alain Jakubowicz : - « Oui, enfin, moi, simplement, j’observe une chose, c’est que on est en pleine crise et que je me demande s’il est véritablement opportun d’arrêter une fois de plus l’économie alors que nous sommes en pleine crise . Moi je suis peut-être un petit peu le régional de l’étape [il parle depuis Lyon] mais moi il se trouve, lorsque mon ami Jean-Marc Fédida dit que c’est un non-événement pour moi c’en est un, parce que je devais me rendre demain à Paris pour un certain nombre d’obligations professionnelles et je peux vous dire que dans toutes les régions de France, je suis loin d’être le seul et que, ben demain c’est pas possible, voilà. »
- Anthony Bellanger : - « Autrement dit, vous condamnez la grève pour des raisons personnelles. »
- Alain Jakubowicz : - « Moi je… Non, pas personnelles, pas personnelles parce que modestement… »
- Anthony Bellanger : - « Ben si… »
- Alain Jakubowicz :- « Non ! Modestement je contribue à l’effort national, à l’économie nationale. »
- Anthony Bellanger (presque inaudible) : - « Comme tous. »

L’expérience personnelle de Jakubowicz arracherait des larmes même au plus chevronné des journalistes du Nouveau Détective. Avec lui, le personnage qui manquait jusqu’alors vient d’entrer scène : l’usager pris en otage qui, par la même bouche, s’exclamera bientôt, « On est pris en otages ! ».

Notre « otage » – Jakubowicz – est également le porte-parole des sans-voix : les « décideurs économiques ».
- Alain Jakubowicz : - «  Évidemment je donne mon petit exemple personnel qui n’intéresse personne, mais combien de milliers de, de décideurs économiques et autres demain sont bloqués, ne peuvent pas travailler, ne peuvent pas produire, ne peuvent pas produire de la richesse  » .

Que cela soit dit : en France, d’un côté il y a les décideurs économiques, qui « produisent de la richesse », et puis de l’autre il y a les non-décideurs, ceux dont l’importance est infinitésimale mais qui parviennent tout de même, lorsqu’ils cherchent candidement un défouloir, à bloquer l’économie et à enfoncer le pays dans la crise. Une seule solution : laissons les décideurs décider.

La suite de l’échange entre Jakubovicz et Bellanger laisse entrevoir que ce dernier, sans devenir un héraut de la mobilisation, commence à être exaspéré, tandis que son interlocuteur affecte de se demander si c’est le bon moment pour faire grève [4].

Il est alors grand temps que Jean-Marc Morandini intervienne pour « traduire » la « pensée » d’Alain Jakubowicz et pour venir ainsi à son secours.

Défenseurs de l’ordre public et de l’ordre économique…

- Jean-Marc Morandini : - «  Mais est-ce que c’est le moment de faire grève , c’est ça ce que veut dire Alain Jakubowicz… En période de crise, est-ce le moment d’arrêter l’économie , c’était la question. »

Ce n’était pas une question. Mais qu’importe ! Face à Anthony Bellanger qui soutient que c’est le moment [5], c’est le deuxième avocat qui prend le relais, dans la course des trois contre un :

- Jean-Marc Fedida : - « Ce que je j’entends là à l’instant c’est que finalement le curseur des décisions politiques ce serait le trouble à l’ordre public. C’est-à-dire plus il y a de troubles à l’ordre public et à l’ordre économique , plus… »
- Anthony Bellanger : - « Mais enfin les grèves ne troublent pas l’ordre public, elles sont très bien organisées !... »
- Jean-Marc Fedida : - « Enfin, enfin ! Allez voir dans les aéroports, allez voir dans les gares enfin, allez voir la réalité économique de tous les jours, c’est… »

La discussion vire au brouhaha général, duquel s’élève la voix de Jakubowicz qui s’exclame : «  Enfin on est pris en otages  ! »

Le « débat » prend de l’altitude

« Pris en otages » : l’expression est lâchée. Et comme Jean-Marc Fédida invitait à visiter les aéroports, le « débat » prend un nouvel envol.

- Anthony Bellanger : - « Les gens prennent l’avion, les gens prennent l’avion… C’est vous qui prenez l’avion, pas les gens dans toute la France… »
- Jean-Marc Fedida : - « Non, bien sûr, je suis le seul à l’aéroport, bien sûr, ces centaines de gens qui, ces milliers de gens qui partaient en vacances… »
- Jean-Marc Morandini : - « Allez-y Anthony Bellanger. »
- Anthony Bellanger : - « Hors vacances scolaires et, comment dire, un jour en plein milieu du mois de mars, oui vous êtes probablement un des seuls à prendre l’avion, pour des problèmes professionnels ; les Français ne prennent pas l’avion, ils prennent leur voiture, ils prennent le métro, ou ils prennent éventuellement le train, et là on peut en discuter. »
- Jean-Marc Morandini : - « Alain Jakubowicz. »
- Alain Jakubowicz : - « On est dans la caricature. C’est tout. »
- Jean-Marc Morandini : - « Jean-Marc Fédida. »
- Jean-Marc Fedida : - « Je voudrais terminer ce que je disais, c’est-à-dire que si… »
- Alain Jakubowicz : - « Maintenant c’est un signe de richesse, enfin c’est absurde quoi… »

L’échange avec les défenseurs coalisés des modestes passagers des avions (alors que la grève, de surcroît touchera très peu le trafic aérien), s’achève par une nouvelle défense de l’ordre public et du gouvernement :

- Jean-Marc Fedida : - « Si on doit considérer que le trouble à l’ordre public, je maintiens mon terme, est finalement le curseur de la décision politique, ce serait faire penser que notre gouvernement dirigeant, de droite comme de gauche, sont des gens qui ne sont sensibles finalement qu’à ça, et que par la rue pour pouvoir bouger. Finalement ce serait concevoir qu’ils attendent que les gens viennent manifester leur mécontentement dans la rue pour pouvoir prendre une décision… Si on en est là, franchement, c’est que ces gens sont pas très éclairés . »
- Anthony Bellanger : - « Bienvenue en France ! On en est là effectivement, c’est comme ça que ça se passe depuis 20 ans. »
- Alain Jakubowicz [faisant écho à Jean-Marc Fédida] : - « Je ne suis pas très éloigné de ce point de vue également. »

Fin du « débat » équilibré et approfondi. Le lendemain, jour de grèves et de manifestations, Jean-Marc Morandini invitait… Thomas Reynaud, Directeur Financier du Groupe Iliad. Sujet du jour : « Alice pèse sur les profits d’Iliad »

Franz Peultier

 

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Notes

[1En gras : souligné par nous. Ici et dans tout l’article.

[2Timide et, pour le moins, maladroite, puisque Bellanger affirme que, selon les sondages, c’est l’idée de la grève et non la grève elle-même qui est soutenue. Pour d’autres mobilisations, lorsque une majorité de sondés se dit opposée à la grève, il ne vient à l’idée de personne d’affirmer que les Français ne sont opposés qu’à « l’idée de la grève ».

[3Voici cet échange :
- Anthony Bellanger : - « Qu’est-ce qui reste au mouvement social pour s’exprimer dans ce pays puisqu’il n’y a pas… puisque ce pays est le moins syndiqué d’Europe. »
- Jean-Marc Fedida : - « Pardon si les syndicats, qui sont représentatifs, ne trouvent que ce moyen-là pour arriver à faire avancer le droit de leurs adhérents…  »
- Anthony Bellanger : - « Tous les gouvernements de la Vème République et même avant se sont inquiétés de savoir si ces mobilisations étaient importantes ou pas ; tous les gouvernements et au premier chef le ministre des affaires sociales regardera demain la mobilisation et probablement adaptera sa politique à l’ampleur de la mobilisation ; c’est-à-dire que, ce que vous dites en fait c’est grosso modo que ça ne sert à rien, moi je vous dis qu’au contraire le gouvernement regardera très attentivement la mobilisation de demain ; si elle est très importante il en tiendra compte, ça a toujours été comme ça dans ce pays. »

[4Comme le montre cet échange :
- Anthony Bellanger : - « Excusez-moi mais c’est ça une grève hein… »
- Alain Jakubowicz : - « Moi je trouve que c’est dommage, qu’il y a d’autres moyens, puisque vous disiez tout l’heure que c’était un moyen, effectivement il y a mille sujets d’inquiétude effectivement pour les salariés, les ouvriers, les fonctionnaires de ce pays, mais je ne suis pas sûr que bloquer l’économie soit… »
- Anthony Bellanger : - « Mais c’est ça une grève hein ; c’est justement embêter un tout petit peu les décideurs de ce pays pour réfléchir à ce qui se passe. »
- Alain Jakubowicz : - « Bé oui, bé oui mais y a des moments, j’entendais tout à l’heure, euh, effectivement, Frédéric Bonnaud dire ben est-ce que c’est le bon moment, nous sommes en pleine crise, tout le monde doit constater… »
- Anthony Bellanger : - « C’est le bon moment oui, y a pas ni avant ni après, c’est le moment que les syndicats ont choisi… »
- Alain Jakubowicz : - « Moi je considère que c’est pas la bonne voie mais, ceci étant, je suis pas… » [Habilité à en parler ? Sans doute, mais après tout on lui a demandé de le faire…]
- Jean-Marc Morandini : - « Anthony Bellanger. »
- Anthony Bellanger : - « Soyons raisonnables d’abord, revenons sur les faits. Les faits sont que la France, je le répète, est encore une fois un des pays qui fait le moins la grève en Europe. On est vraiment dans la petite moyenne européenne… »

[5Dans les termes suivants : « Mais bien sûr ! C’est en ce moment, c’est en ce moment où 90 000 emplois sont perdus chaque jour, on voit que des plans sociaux s’accumulent, on voit que des, des, on voit que des syndicats, on voit que le patronat le plus souvent refuse la, la, la négociation, même la communication sociale pour simplement annoncer des plans de licenciements les uns après les autres comme des plans de communication, c’est effectivement le moment, à un jour, un jour près un jour moins, de faire grève. Ca se passera demain, ça s’est passé de la même manière y a un mois… Puis deuxième chose quand même je voulais dire… »

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