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Quand France culture monte un tribunal d’exception contre Jean-Marc Rouillan

Nous publions ci-dessous, et sous forme de tribune [1], un article consacrĂ© Ă  un montage d’archives assemblĂ© Ă  la va-vite sous le titre « Action directe, la politique et le terrorisme islamique selon Jean-Marc Rouillan » et mis en ligne sur le site de France culture le mercredi 12 septembre 2018, alors que paraĂ®t Dix ans d’Action directe de Jean-Marc Rouillan.

En ouverture, une photo de la « reconstitution du meurtre de deux policiers avenue Trudaine, Ă  Paris ». Le public de la scène est surtout composĂ© de reporters entourant le juge Bruguière – qui semble sourire ? Mais ni Jean-Marc Rouillan ni aucun de trois autres membres d’Action directe citĂ©s au-dessus du clichĂ© n’ont jamais Ă©tĂ© prĂ©sents le jour des faits sur les lieux.

Dans le second paragraphe du montage, il est affirmĂ© que l’auteur est « libre de sa parole depuis le 18 mai 2018 prĂ©cisĂ©ment, au terme d’une ultime peine, prononcĂ©e par la justice qui a estimĂ© Rouillan coupable d’apologie du terrorisme (…) le 27 fĂ©vrier 2016 ». Ce qui est faux. La date du 18 mai 2018 est celle Ă  laquelle Rouillan est sorti de sa conditionnelle, relative aux condamnations, entre 1988 et 1994, pour ses activitĂ©s au sein d’Action directe. Et c’est la raison pour laquelle il est « libre de sa parole », ou, pour ĂŞtre prĂ©cis, que ne pèse plus sur lui l’interdit de parler publiquement des faits pour lesquels il a Ă©tĂ© condamnĂ© – en l’occurrence ceux qu’il relate dans le livre qui vient de paraĂ®tre.

DĂ©cidĂ©ment très mal informĂ©e, la journaliste de France culture affirme que, « en rendant hommage [dans une radio marseillaise – Radio Grenouille – le 23 fĂ©vrier 2016] aux terroristes islamistes, Rouillan a repoussĂ© de deux ans ses entraves » [2].

Curieuse qualification que celle d’un « hommage » quand l’ancien militant d’Action directe dĂ©clarait ce jour-lĂ  Ă  l’antenne qu’il Ă©tait « absolument contre les idĂ©es rĂ©actionnaires » de Daech, mouvement qu’il qualifiait de « très proche du capitalisme », de « basĂ© sur le mortifère, le sacrifice, la mort ». Certes, Rouillan a bien dĂ©clarĂ©, Ă  propos des attentats du 13 novembre 2015 : « Ils se sont battus courageusement dans les rues de Paris en sachant qu’il y avait près de 3 000 flics autour d’eux. […] On peut dire plein de choses contre eux […] mais pas que ces gamins sont des lâches. » Toutefois, les journalistes de la radio nationale, qui n’ont vraisemblablement pas pris le temps d’Ă©couter l’Ă©mission sur la radio locale, se sont emparĂ©s de ces phrases pour instruire un procès Ă  charge contre leur auteur avant mĂŞme que la justice ne se soit prononcĂ©e dĂ©finitivement [3].

Car si Rouillan a bien Ă©tĂ© condamnĂ© pour « apologie de terrorisme » Ă  la suite de cet entretien radiophonique, il est faux de dire que cette condamnation a « repoussĂ© de deux ans ses entraves ». Le jugement de fĂ©vrier 2016 a Ă©tĂ© confirmĂ© en appel six mois plus tard et attend de passer en cassation [4]. La journaliste de France culture confond cette affaire avec la rupture de conditionnelle prononcĂ©e en octobre 2008 par le juge d’application de peine Ă  la suite d’un entretien de Rouillan paru dans L’Express, qui renvoya l’auteur en prison pendant deux ans [5].

Non seulement personne chez France culture ne semble avoir rien lu d’autre sur ce sujet, mais mĂŞme une lecture prĂ©cise de l’article paru dans LibĂ©ration le 12 septembre dernier semble inaccessible Ă  ces gens de radio : Dix ans d’Action directe n’est pas « en partie constituĂ© de textes Ă©crits derrière les barreaux » mais a Ă©tĂ© intĂ©gralement Ă©crit en prison [6].

Pourquoi relier le quotidien LibĂ©ration Ă  Action directe en invoquant la revendication de deux attentats en 1982 ? Toute personne mĂŞme peu informĂ©e sur la pĂ©riode n’ignore pas que c’est plutĂ´t auprès de l’Agence France Presse (AFP) que le groupe revendiquait alors ses actions. Si l’on voulait associer AD au LibĂ©ration de cette pĂ©riode, on pourrait, par exemple, signaler l’entretien que Rouillan donna au quotidien en aoĂ»t de cette annĂ©e-lĂ  [7]. Et s’il fallait parler de la « longue histoire » reliant l’ancien quotidien maoĂŻste au groupe armĂ©, il aurait mieux valu Ă©voquer, par exemple, le mois de mai 1976, quand LibĂ©ration s’insurgeait contre la mort d’Ulrike Meinhof (RAF), qualifiĂ©e de « crime d’État », retrouvant ainsi (une dernière fois) le ton de La Cause du peuple : « L’ennemi, notre principal ennemi, c’est l’État. »

CoincĂ©e entre les maigres archives et l’Ă©troite culture politique qui lui a servi de base (le fabuliste des leaders de Mai 68 Patrick Rotman et un journal tĂ©lĂ©visĂ© d’Antenne 2 qui, en 1986, Ă©voque encore l’ORTF des annĂ©es De Gaulle), la fin de ce montage est centrĂ©e sur une Ă©mission de France culture Ă  laquelle Rouillan avait Ă©tĂ© invitĂ© Ă  parler de « radicalisation » [8].

Au moins pouvons-nous lire quelques dĂ©clarations de l’auteur. Sans doute inquiète que ses auditeurs puissent penser qu’elle valide les propos de Rouillan, la radio d’État le qualifie de « funambule » avant de constater qu’en effet, Ă  propos de Daech, celui-ci n’exprime « aucun soutien ni hommage explicite mais plutĂ´t par dĂ©saccord politique » mais dit dĂ©jĂ  sur France culture ce qu’il dira quelques jours plus tard sur la radio marseillaise : « Je n’ai pas de sympathie politique avec leurs idĂ©es qui sont, pour moi, fĂ©odales. (…) Ce qui nous [militants rĂ©volutionnaires communistes] diffĂ©rencie fondamentalement de ces militants islamistes, du GIA Ă  Daech, ce qui nous diffĂ©rencie nous, qui avons luttĂ© jusqu’aux armes, c’est la joie de combattre. De vouloir se libĂ©rer d’un monde qui Ă©tait mortifère. Qui est mortifère. Au contraire, tous les combattants islamistes sont tenus par l’idĂ©ologie mortifère que produit ce système [9]. »

Enfin, on trouve les analyses de Rouillan qui justifient le titre du montage de France culture : « J’ai essayĂ© de comprendre pourquoi nous, la gauche radicale, la gauche “extrĂ©miste” comme vous diriez, l’“ultragauche” [pour utiliser un terme journalistique], on a perdu les quartiers populaires. Ma question c’est : “Comment eux ont-ils rĂ©ussi Ă  se dĂ©velopper, et pas nous ?” Ils ne sont pas politisĂ©s [comme on entend souvent dire], mais quand mĂŞme : quand il a fallu lâcher les Adidas pour aller se battre en Syrie, ils l’ont fait ! Ces jeunes des quartiers populaires sont politisĂ©s et on les mĂ©prise, ils sont totalement rejetĂ©s dans nos pĂ©riphĂ©ries et on ne leur donne mĂŞme pas l’analyse de dire qu’ils reprĂ©sentent une idĂ©e politique  [10]. »

On aurait pu s’attendre, de la part d’une journaliste de France culture, Ă  un peu de curiositĂ© pour l’Ă©volution rĂ©cente de l’exercice de la justice et, en particulier, pour les conditions dans lesquelles Rouillan a Ă©tĂ© condamnĂ© pour « apologie du terrorisme ». On aurait alors appris les difficultĂ©s que pose cette accusation depuis qu’en novembre 2014 elle peut ĂŞtre jugĂ©e en comparution immĂ©diate : parce qu’elle met en danger la libertĂ© d’expression ; en plus des problèmes d’application qu’elle rencontre [11].

Sans non plus fouiller bien loin, France culture aurait aussi pu dĂ©couvrir comment, dĂ©but octobre 2016, quelque temps après la première condamnation de Rouillan pour « apologie du terrorisme », l’essayiste Éric Zemmour donnait au mensuel Causeur son apprĂ©ciation des terroristes de l’État islamique, qu’il refusait de qualifier d’« esprits faibles » avant d’affirmer qu’il « respecte des gens prĂŞts Ă  mourir pour ce en quoi ils croient » et de prĂ©ciser, Ă  propos de l’attentat du 14 juillet 2016 Ă  Nice : « Quand les gens agissent parce qu’ils pensent que leurs morts le leur demandent, il y a quelque chose de respectable. » DĂ©but janvier 2017, quelque temps après la confirmation en appel de la condamnation de Rouillan, le parquet de Paris classait sans suite l’enquĂŞte qu’il avait ouverte sur Zemmour pour « apologie du terrorisme », estimant que l’infraction Ă©tait « insuffisamment caractĂ©risĂ©e » [12]. Il est difficile de ne pas se rĂ©jouir de cette dĂ©cision. Et en mĂŞme temps de ne pas se demander, en comparant les propos et les jugements, si l’on n’a pas affaire Ă  une illustration exemplaire du caractère vague de l’incrimination (qui est par principe Ă  proscrire en matière pĂ©nale), sans parler du poids de l’identitĂ©, de l’histoire et des positions sociale et politique des accusĂ©s dans l’extensibilitĂ© des jugements et des problèmes que cela pose Ă  l’exercice de la justice.

Alors que les tribunaux peinent Ă  appliquer la justice, les mĂ©dias ont-ils besoin d’ajouter ce lot d’injustice que recèle toute inexactitude ?

Thierry Discepolo

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