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Pour y voir plus clair, le journalisme politique au prisme de la « lunettologie »

On savait dĂ©jĂ , grâce Ă  quelques spĂ©cialistes-ès-synergologie [1], qu’en matière d’ « expertise politique », le rĂ©el dĂ©passait bien souvent la fiction. Ă€ l’affĂ»t du moindre signe ou plus simplement en mal d’inspiration, certains journalistes n’hĂ©sitent pas Ă  donner la parole Ă  quelques « experts » autoproclamĂ©s, voire Ă  se transformer eux-mĂŞmes en hermĂ©neutes de haut vol. Et c’est ainsi que le 29 juin, il a suffi que le PrĂ©sident de la RĂ©publique arbore une nouvelle paire de lunettes, pour que la plupart des grands mĂ©dias y voient un nouveau « sujet » sur lequel broder indĂ©finiment. Preuve une nouvelle fois que la manie du « commentariat » (notamment politique) a toutes les chances de dĂ©boucher sur des bavardages ineptes et stĂ©riles…

C’est le titre d’une interview donnĂ©e au Figaro Madame par Claire RĂ©my, « responsable style et accessoires pour l’agence de tendances Carlin International », qui a piquĂ© notre curiositĂ© :

La journaliste du Figaro se charge de planter le dĂ©cor :

« Tout le monde n’avait d’yeux que pour ses lunettes. Dimanche après-midi, François Hollande s’est rendu sur l’hippodrome de Longchamp dans le cadre du festival de musique Solidays. PrĂ©sent pour rĂ©affirmer l’engagement de la France au Fonds mondial contre le sida, le chef de l’État a dĂ©voilĂ© une nouvelle paire de lunettes. OubliĂ©s les verres transparents, le prĂ©sident a optĂ© cette fois-ci pour une monture foncĂ©e, qui n’a pas manquĂ© de faire rĂ©agir. Mais ce changement d’accessoire n’est pas anodin en pĂ©riode de trouble politique.  »

Le ton est donnĂ©. La styliste interviewĂ©e, pourtant, va plus loin dans l’interprĂ©tation de ce changement de monture :

« Ce changement correspond Ă  un besoin d’affirmation identitaire et personnel . En tant que prĂ©sident, il veut afficher un autre style, plus affirmĂ©. D’ailleurs, en gĂ©nĂ©ral quand on change de paires, c’est que l’on a envie de montrer une nouvelle facette de sa personnalitĂ©. C’est renforcer une image pour la rendre plus distinguĂ©e, plus Ă©lĂ©gante. Il avait sans doute besoin d’une signature un peu plus forte. C’est extrĂŞmement dosĂ©, malgrĂ© tout, pour faire comprendre Ă  son Ă©lectorat qu’il est encore le mĂŞme et toujours prĂ©sent . (…) Pour François Hollande, ces nouvelles lunettes symbolisent un signe de reconquĂŞte politique. Voire mĂŞme amoureuse.  »

Et notre experte d’expliquer pourquoi François Hollande a prĂ©fĂ©rĂ© une paire de lunettes fabriquĂ©e par le danois Lindberg plutĂ´t que d’opter pour un modèle « made in France » :

« La rĂ©ponse est très simple. Il est seulement restĂ© fidèle Ă  la marque de lunettes de sa monture prĂ©cĂ©dente. Une fois encore, c’est une caractĂ©ristique de François Hollande. Il joue la carte de la sĂ©curitĂ© mĂŞme lorsqu’il veut du changement , il veut ĂŞtre sĂ»r de son choix. Donc il garde ce qui constitue pour lui la rĂ©fĂ©rence, sa marque de binocles prĂ©fĂ©rĂ©e, mais avec un modèle plus moderne. Les Lindberg sont rĂ©putĂ©es pour ĂŞtre fabriquĂ©es avec des matĂ©riaux de haute technologie. Il porte sur son nez, le futur et l’innovation. »

S’il est regrettable que certains magazines consacrent une telle place dans leurs colonnes à ce genre de psychologie de bazar, il est plus inquiétant encore de voir certains hebdomadaires leur emboîter le pas, qui sombrent à leur tour dans le néant interprétatif.

Au Point, par exemple, après une titraille qui laisse prĂ©sager une forte charge politique, l’article se perd dans des divagations vestimentaires et se vautre dans un journalisme de l’insignifiant qui ne nous Ă©pargne rien, jusqu’à sa conclusion dĂ©risoire (ou absurde…) :

« En effet, de l’autre cĂ´tĂ© des Alpes, oĂą l’on ne plaisante pas avec le look, le prĂ©sident du Conseil Matteo Renzi s’est attirĂ© les critiques de Giorgio Armani en personne ! "Cette chemise blanche...", a lancĂ© le gĂ©ant de la mode, suscitant une rafale de commentaires mi-indignĂ©s, mi-amusĂ©s d’Italiens très Ă  cheval sur leur image. Un Ă©pisode qui n’avait pas Ă©chappĂ© Ă  l’ancienne prĂ©sidente du Medef Laurence Parisot, qui avait ironisĂ© : "Ah, si nos politiques Ă©coutaient les conseils de Karl [Lagarfeld] plutĂ´t que ceux de Marx !" Eh oui, le style, c’est aussi une question de politique. »

Un tel mĂ©lange des gens et des genres pourrait simplement confiner au ridicule ; on retrouve malheureusement ce mĂŞme gloubi-boulga journalistique ailleurs, notamment dans Metronews dont le gros titre est sans appel :

Seront certes Ă©voquĂ©s in extremis l’engagement de la France Ă  maintenir sa contribution au Fonds mondial pour la lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme ainsi que le travail des bĂ©nĂ©voles de Solidays… mais seulement après une longue dissertation sur la nouvelle monture du chef de l’État que le publicitaire et bon client mĂ©diatique Jacques SĂ©guĂ©la – spĂ©cialiste de montres suisses mais aussi de lunettes danoises Ă  ses heures, semble-t-il – n’hĂ©site pas Ă  commenter en ces termes :

« Il va saisir toutes les occasions de se rapprocher des Français et choisir des moments de rassemblements populaires, il est en reconquĂŞte (…) Les lunettes saluent bien l’achèvement de son coming-out rĂ©formiste.  »

Peut-ĂŞtre le gourou de la communication a-t-il un peu perdu de son aura auprès des puissants ; il n’a heureusement rien perdu de sa clairvoyance politique. Force est de constater qu’une fois n’est pas coutume, les journaux se font volontiers l’écho des analystes les plus lucides et des commentateurs les plus pertinents pour en faire profiter leurs lecteurs.

Quant Ă  L’Express, il ne s’embarrasse pas non plus d’analyses trop poussĂ©es et reproduit Ă  peu de choses près le « contenu » factuel du papier de Metronews prĂ©citĂ©, titre mystĂ©rieux inclus :

Au milieu de cette insondable vacuitĂ©, une exception notable, tout de mĂŞme : un journaliste de Marianne semble en effet moins prompt que ses collègues Ă  s’adonner au remplissage, en reste prudemment au conditionnel et ne goĂ»te que modĂ©rĂ©ment les « analyses psycho-oculaire de très haut niveau » prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©es.

Reste qu’au terme des ces « analyses », on ne peut que souscrire – en le transposant Ă  la presse Ă©crite – au propos de Pierre Bourdieu qui dans son ouvrage Sur la tĂ©lĂ©vision, soulignait que « si l’on emploie des minutes si prĂ©cieuses pour dire des choses si futiles, c’est que ces choses si futiles sont en fait très importantes dans la mesure oĂą elles cachent des choses prĂ©cieuses. (…) en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on Ă©carte les informations pertinentes que devrait possĂ©der le citoyen pour exercer ses droits dĂ©mocratiques. »

Autrement dit, pendant qu’on digresse sur les lunettes du chef de l’État, et quoi qu’en pensent ou en disent certains « experts », on ne se penche pas sur sa politique pour le pays ni sur certains enjeux bien rĂ©els pour la majoritĂ© de la population. Plus que jamais, cette forme de journalisme politique qui produit des articles Ă  partir de (presque) rien contribue Ă  focaliser l’attention des lecteurs sur la communication des hommes politiques (qui n’en demandent pas tant) plutĂ´t que sur les actions menĂ©es et leurs effets dans le monde rĂ©el. Telle est donc la « lunettologie » : une autre vision du journalisme politique, Ă  la fois sourde au citoyen ordinaire et Ă  ses prĂ©occupations, et susceptible d’aveugler son lectorat.

Thibault Roques

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