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Pour accueillir Noam Chomsky

par Serge Halimi,

Nous publions ci-dessous, sous forme de tribune et avec l’accord de son auteur, la présentation de Noam Chomsky à La Mutualité, le 29 mai 2010 par Serge Halimi, directeur du Monde Diplomatique : pour accueillir Noam Chomsky et aller au-delà des discours autorisés par les médias dominants et intellectuels médiatiques. Comme le montre le texte de la conférence qu’il a prononcée à la suite de cette présentation et qui est disponible sur le site du Monde Diplomatique. (Acrimed)

Je suis très heureux d’accueillir ici Noam Chomsky au nom du Monde diplomatique, de l’association des Amis du Monde diplomatique qui a assuré bénévolement l’essentiel de l’organisation de cette réunion et en votre nom à tous.

Cela fait trente ans que Chomsky n’était pas venu en France. Non pas par accident.

On peut l’avouer : il n’apprécie pas trop la scène intellectuelle française, son moralisme hypocrite, la place qu’elle consacre à des penseurs de petit calibre, presque toujours situés dans un même spectre idéologique très étroit. Nous non plus.

Il n’est pas très étonnant que ce petit groupe de garde barrières (gate keepers) ait entendu éloigner Chomsky de ses nombreux lecteurs français potentiels. Car au fond sa parole et ses écrits ont contredit presque point par point ce qu’eux-mêmes entendaient faire de la pensée et de la politique, en France mais aussi ailleurs.

Ceux qui, au début des années 80, défendaient les tyrannies pro-occidentales en Amérique centrale au nom de ce qu’ils appelaient le combat pour le monde libre, pour les droits de l’homme, ceux qui signaient des pétitions de soutien à Ronald Reagan, largement relayées par la presse française, ne pouvaient pas voir d’un très bon œil le travail de Noam Chomsky.

Dans un texte-pétition publié le 21 mars 1985, Bernard-Henri Lévy, Patrick Wajsmann, Jean-François Revel, Emmanuel Leroy Ladurie et beaucoup d’autres annonçaient, dramatiques, que le grand combat antitotalitaire se jouait en Amérique latine, et plus précisément au Nicaragua : « La junte sandiniste, je cite le texte, n’a jamais caché que son but est l’intégration de toute l’Amérique Centrale en une seule et même entité marxiste-léniniste. » [Précision ici : il ne s’agissait pas d’une ‘junte’, mais d’un gouvernement légal qui venait de remporter les élections et qui affrontait une insurrection armée d’extrême droite, la contra.] « C’est précisément l’objectif recherché par la stratégie soviétique : forcer les Etats-Unis à se retirer des régions qui représentent une importance vitale pour eux-mêmes et le Monde Libre. »

Au même moment, les Etats-Unis, la CIA dans le cas d’espèce, finançaient les escadrons de la mort au Guatemala, escadrons à l’origine actifs dans une répression sauvage qui provoqua la mort de 200 000 personnes. Pour l’essentiel des Mayas victimes d’une guerre d’extermination parce qu’ils étaient soupçonnés d’être favorables à des groupes insurgés de gauche. Là, nos intellectuels et les médias ne se mobilisèrent pas.

La pétition de soutien à l’extrême droite nicaraguayenne date d’il y a vingt-cinq ans.Depuis, les mêmes, et de nouvelles générations d’intellectuels médiatiques conservateurs ont exercé une véritable police de la pensée, appuyés par la plupart des grands journaux dans lesquels ces grands penseurs conservent table ouverte. Ces intellectuels pour médias ont successivement soutenu la guerre du Golfe en 1991, celle du Kosovo en 1999, celle d’Afghanistan en 2001.Certains ont même appuyé la guerre d’Irak deux ans plus tard.

Avouons-le, les « guerres humanitaires », l’ « humanitarisme de guerre », les « frappes chirurgicales », les « bavures nécessaires », et tous ces autres termes orwelliens ont un peu moins la cote en ce moment. Les désastres de la présidence Bush auront au moins servi à ça. Et, de ce fait, Noam Chomsky a moins mauvaise réputation qu’avant.

Longtemps, ses éditeurs furent très rares. Il leur fallait bien du courage pour oser publier Noam Chomsky. Il y avait Acratie. Et Agone. C’était à peu près tout...Dorénavant tout le monde ou presque publie Chomsky – ou aimerait le faire.

Longtemps, les seuls médias qui évoquaient ses travaux furent des périodiques libertaires. Et puis, pour l’essentiel, Le Monde diplomatique et l’émission de Daniel Mermet Là-bas si j’y suis. Dorénavant, Chomsky est très demandé. Même Le Point, l’hebdomadaire qui compte Claude Imbert, Alain Duhamel et Bernard-Henri Lévy au nombre de ses chroniqueurs réguliers – un choix de gourmets – voulait publier un entretien avec Chomsky.

Sur ce plan au moins, les choses changent.

Pourtant, la règle habituelle - après l’ostracisme et le silence, la récupération – ne risque pas, je crois, de s’appliquer à Noam Chomsky. Car il est, à bien des égards, pour reprendre un mot fameux de Sartre dans les Mains sales, « non récupérable ».

Non récupérable, parce qu’il s’en prend au cœur du système, à son moteur. Ce que le système fait. Et pour qui il le fait. Non pas ce qu’il dit qu’il fait. Et ses bonnes intentions proclamées.

Non récupérable, parce qu’il s’en prend au clergé séculier de ce système : les intellectuels de pouvoir - et les experts au service du pouvoir.

Non récupérable, parce qu’il s’en prend à l’appareil de légitimation du système et de ses intellectuels de cour. C’est-à-dire les médias de masse.

Non récupérable, enfin, parce que tout cela Chomsky le fait sans emphase, sans élever la voix, sans se bercer de mots, mais en énonçant des faits, des dates, des noms.

Autant de crimes impardonnables tant il est vrai qu’une critique sans cibles précises ne gêne personne. Et surtout pas les cibles qui ont été épargnées. Epargnées parce qu’elles avaient le pouvoir de faire payer cher ceux qui les mettraient en cause.

Chomsky s’en prend au cœur du système : il interroge la légitimité des actes du pouvoir. Une part importante de ses travaux a concerné un aspect essentiel de la politique américaine – sa politique étrangère, sa politique impériale. Démocrates et républicains se retrouvent dans l’idée que les Etats-Unis sont bons et qu’ils font le bien. Que c’est en tout cas leur intention. Parfois, admettent-ils, l’exécution est déficiente, mais le dessein était bien de faire le bien.

Pour discuter rationnellement ce postulat, Chomsky n’a pas cherché à provoquer, à attirer l’attention des médias par des actions d’éclat. Il a lui-même conduit ce qu’il recommande aux autres de faire : « un processus continu d’éducation, d’organisation, de résistance et de construction d’alternatives. »

Or c’est un travail très fastidieux de confronter un énoncé et une réalité. Il impose de s’informer en permanence, d’interroger, de comparer. De mettre en rapport des éléments que le flux de l’information tend à séparer. De lutter contre l’amnésie.

Et alors, ça ne colle pas toujours avec la bande dessinée officielle. Les méchants islamistes afghans ont d’abord été des gentils islamistes afghans. Ils sont aujourd’hui méchants et oppriment les femmes quand ils s’attaquent aux puissances occidentales. Ils étaient gentils et ils exprimaient leur identité religieuse, certes un peu traditionaliste, quand ils opprimaient les femmes mais s’attaquaient à l’Union soviétique que Ronald Reagan qualifiait avec finesse d’empire du Mal. On est tout de même pas obligé d’oublier cette histoire. Et Noam Chomsky nous la rappelle.

Chomsky est également non-récupérable parce qu’il n’hésite pas non plus à s’en prendre aux intellectuels. Impossible en France d’évoquer les intellectuels sans faire référence à Zola, à l’affaire Dreyfus, à Sartre, aux porteurs de valises en Algérie, à Bourdieu, au soutien au mouvement social de novembre-décembre 1995.

Mais, plus souvent, les intellectuels forment le clergé séculier du système. Chomsky a souvent mis en cause les « nouveaux mandarins », ces intellectuels de pouvoir au service de l’Etat et, souvent, du capital, des multinationales. La nocivité de leur action a prouvé qu’il était indispensable de ne pas laisser les « savants », les « experts » s’occuper de ce qui nous regarde.

« Dans les démocraties, nous explique Chomsky, les idées impopulaires sont réduites au silence sans censure : l’éducation, la presse, les intellectuels définissent les limites du discours acceptable. Et ils rendent moins nécessaire l’usage de méthodes coercitives, autoritaires, policières. »

Les minorités intelligentes, ou qui se croient telles, estiment en tout cas qu’elles ont vocation à gouverner. Et que, lorsque ce pouvoir leur est dénié, c’est que le système ne fonctionne pas, qu’il y a une ‘crise des démocraties’.

Nous sommes aujourd’hui le 29 mai. Il y a exactement cinq ans, une large majorité des Français a voté contre un traité européen. Les gouvernants, les deux principaux partis politiques, les médias, les intellectuels dominants se sont étranglés devant tant d’audace. Et puis, ensemble, ils ont décidé que rien ne s’était passé, que le traité refusé serait mis en ouvre quand même. Cela ne les a naturellement pas empêchés de continuer à protester contre tel ou tel manquement à la démocratie, surtout quand il intervenait à l’étranger, de préférence dans un pays jugé hostile aux intérêts occidentaux.

On le voit, l’analyse critique des intellectuels et celle des médias vont de pair. Car c’est ensemble qu’ils définissent les limites à ne pas dépasser. Ce sont, nous dit Chomsky, « eux qui disent jusqu’où il est permis de s’aventurer. »

Avec lui, aujourd’hui, nous sommes à peu près assurés de nous aventurer au-delà de ces discours autorisés.

Serge Halimi, 29 mai 2010.

Pour écouter l’intervention de Serge Halimi :

 

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