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Ouest-France se réjouit du « pessimisme » des français

Dans un éditorial paru le 31 août 2003 dans le grand quotidien œcuménique de l’ouest, Didier Pillet diagnostique - c’est le titre - « La fin des illusions » - et se réjouit d’une lucidité de Français, qui coïncide étrangement avec celle qu’il s’attribue. « Quand, ça va mal, c’est déjà mieux » : diagnostic pour l’avenir découvert dans les entrailles d’un sondage.

En ces temps de rentrée sociale agitée, rien de tel qu’un bon sondage qui, n’expliquant à peu près rien, permet de dire n’importe quoi. Didier Pillet, grand interprète des pseudo-évidences, s’y emploie. Cela commence ainsi :

«  Les Français rentrent avec le moral dans les chaussettes. C’est le sondage de l’Ifop qui nous le dit. Ses résultats tombent comme une évidence.  »

Tellement évident que, même dans les années d’euphories managériales et boursières, j’ai toujours éprouvé des états d’âmes en cette période de reprise. Il n’y a guère que les gamins à être ravis de leurs nouveaux cartables.

Mais notre bon éditorialiste entreprend de « nous » remonter le moral, c’est-à-dire de nous prescrire le moral qu’il conviendrait, selon lui, d’éprouver :


« Pour autant faut-il trouver dans ce coup de pompe au moral des raisons d’inquiétudes supplémentaires ? Que nenni ! Ce que nous appelons pessimisme n’est que le fruit d’une bonne connaissance de la réalité. Et il n’y a vraiment pas lieu de s’alarmer que nos concitoyens regardent la vie en face quand elle ne va pas. »

Quand tous les français sont mis dans le même sac et qu’on les crédite d’un pessimisme lucide, il vaut mieux se demander en quoi consiste la lucidité qu’on leur attribue. Il suffit de lire la suite, en reprenant son souffle, car la phrase est longue :

« C’est l’optimisme démesuré des derniers mois qui aurait dû tracasser. Alors que le monde résonnait de bruits de bottes, que le libéralisme, seul vrai moteur du développement, était trop souvent pris en défaut de manque d’attention aux hommes, que l’environnement se dégradait à vitesse grand V et que les solidarités, qui donnent leur force aux sociétés, se heurtaient aux murs d’un égoïsme épidémique, notre moral flottait étrangement sur un petit nuage. À la grande stupéfaction de nos voisins, Allemands en particulier, affairés à ramer contre les mauvais courants de la conjoncture et à redresser la barre. »

Ainsi, foi de sondages, les français faisaient preuve, ces derniers mois, d’un « optimisme démesuré. ». Ils n’avaient pas entendu les « bruits de botte » et ne s’étaient par rendu compte que le libéralisme est « trop souvent pris en défaut de manque d’attention aux hommes ». L’audace stupéfiante de l’expression précédente est heureusement tempérée par cette évidence, noyée au milieu de la phrase : « le libéralisme, seul vrai moteur du développement ».

Des thèmes consensuels - l’inattention aux hommes et l’attention nécessaire à l’environnement - discrètement assaisonnés d’un éloge du libéralisme : on retrouve ici le style inanarrable des éditorialistes de Ouest-France : un bon discours centriste, prétendument « humaniste », équitable en apparence et tout en ellipses. Ellipses et omissions : pas un mot, en effet, dans ce diagnostic « bonhomme » sur les effets des contre-réformes du gouvernement et de la montée du chômage, pour ne citer que deux exemples sans doute anodins.

Pas un mot, ou presque, car si « notre » optimisme était « démesuré », c’est que nous n’avions pas perçu que « les solidarités, qui donnent leur force aux sociétés, se heurtaient aux murs d’un égoïsme épidémique ». Si vous voulez savoir de quelles « solidarités » et de quel « égoïsme » il s’agit, prenez un abonnement à Ouest-France : on vous l’expliquera sans doute une prochaine fois.

En attendant, chacun reconnaîtra ses petits : « suis-je plutôt « solidarité » ou plutôt « égoïsme épidémique » ? », doit s’interroger l’enseignant en grève ou l’intermittent du spectacle mal luné. A quoi le Medef et le gouvernement aurons déjà répondu par avance : « défenseurs patentés de l’intérêt général, nous sommes indiscutablement les solidarités qui donnent leur force ! »...

Et voilà comment on ratisse le lectorat tous azimuts pour devenir le 1er quotidien de France...
... Non sans appeler, plus ou moins discrètement, les « français » à transformer la « fin des illusions » en efforts redoublés. Car, voyez-vous, « Il y avait dans cet état d’esprit ignorant des écueils [l’optimisme démesuré], beaucoup d’illusions sur les ressources effectives du pays et de ses habitants. »

C’est dur ! Mais heureusement, la lumière fut. :

La canicule semble avoir redonné toute sa clairvoyance à l’opinion française. »...Celle-ci ne rentre pas la tête dans les étoiles car elle sait les épreuves qui l’attendent. C’est plutôt une bonne nouvelle, non ?, pour espérer les relever, que d’avoir une conscience claire des défis. Il n’y a pas de pessimisme là-dedans, que de la lucidité. Et l’on peut s’en réjouir. »

Résumons : notre moral était naguère sur un petit nuage, et c’était affligeant. Mais nous avons enfin compris que nous avions les deux pieds dans la mouise. Nous sommes désormais pessimistes, voilà de quoi être optimistes.

Que les sceptiques qui insinueraient que notre éditorialiste lit mal les journaux se le tiennent pour dit. Que les brebis qui s’égareraient dans un « septembre brûlant » soient réalistes. Et rendez-vous dans quelques semaines pour juger de la perspicacité de cette curieuse variante de la méthode Coué...

 

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