Ce jeudi 24 janvier, LĂ©a SalamĂ© et Thomas Sotto animaient « L’Ă©mission politique » sur France 2. Pendant près de trois heures de direct, ce sont plus d’une vingtaine de personnes (« des membres du gouvernement, des reprĂ©sentants politiques, des syndicalistes, des responsables d’associations, des chefs d’entreprise, des Ă©lus locaux, des intellectuels et des reprĂ©sentants des "gilets jaunes" ») qui sont invitĂ©es Ă dĂ©battre « autour de deux thèmes : comment mieux rĂ©partir aujourd’hui les richesses ? comment recrĂ©er le lien distendu entre le politique et le citoyen ? » [1]
Une Ă©mission intitulĂ©e « Quand la France se parle », qui laisse la conclusion (voir ci-dessous, in extenso) Ă Nathalie Saint-Cricq. « La France se parle », mais c’est l’éditorialiste qui a le dernier mot !
J’ai mis mon chronomètre. Je veux simplement dire : on a cru comprendre ce soir que tout le monde, le grand dĂ©bat national... tout le monde avait envie que ça marche. On voudrait ĂŞtre sĂ»r que ça soit bien vrai, et qu’il y en ait pas un certain nombre qui mettent de l’huile sur le feu comme on l’a vu dans les... les dernières semaines, et je pense notamment un peu Ă Jean-Luc MĂ©lenchon ou Ă monsieur Ruffin.
Deuxièmement on a compris Ă©galement que la symbolique Ă©tait tout dans la politique, en entendant parler de l’APL et de... des APL et de l’ISF, et en comprenant en gros que si on ne bougeait pas de ce cĂ´tĂ©-là ça serait un pĂ©chĂ© originel qui ne s’arrangerait jamais.
Dernière chose, sur les gilets jaunes, par pitiĂ© essayez, non pas de faire le mĂ©nage dans vos rangs mais de... d’ĂŞtre sĂ»rs que vous n’ĂŞtes pas... qu’il y ait pas un certain nombre de personnes qui sont dans vos rangs dont vous ne souhaiteriez pas qu’ils soient lĂ [CoupĂ©e par Evelyne Liberal (gilet jaune) : « Ils sont lĂ depuis le mois de novembre madame »] Oui mais d’accord, tout Ă l’heure on en a parlĂ© avec Romain Goupil [CoupĂ©e : « On les a vus arriver ils sont toujours lĂ hein »] eh ben d’accord mais faut peut-ĂŞtre faire quelque chose !
Enfin, finalement, euh... j’ai entendu le mot « politicien » et tout... alors il y a peut-ĂŞtre des hommes politiques absolument Ă©pouvantables, il y a aussi beaucoup de maires, de dĂ©putĂ©s qui sont des gens qui sont... qui essayent de faire leur boulot ! « Politicien » vous l’avez dit tout Ă l’heure, pour vous ça veut peut-ĂŞtre dire qu’il y a des horreurs, mais globalement, alors c’est pas par corporatisme ou parce qu’on les frĂ©quente... y a quand mĂŞme des gens qui ont envie de faire le bien, et si ça marche pas ben c’est pas forcĂ©ment leur faute. Mais on peut les soupçonner d’ĂŞtre un petit peu neuneus parfois, mais pas forcĂ©ment de vouloir faire le mal !
Ou comment le dispositif de « L’émission politique » permet Ă Nathalie Saint-Cricq, en deux minutes chrono, de donner un Ă©nième exemple de la prĂ©tention des Ă©ditorialistes Ă s’arroger le droit de (re)cadrer le dĂ©bat public et d’y adjoindre une interprĂ©tation qui se voudrait « au-dessus de la mĂŞlĂ©e ». Alors mĂŞme que cette première de cordĂ©e mĂ©diatique adresse lĂ de vĂ©ritables rappels Ă l’ordre : injonction Ă jouer le jeu du « grand dĂ©bat national » (« On voudrait ĂŞtre sĂ»r que ça soit bien vrai, et qu’il y en ait pas un certain nombre qui mettent de l’huile sur le feu »), injonction Ă faire le tri des manifestants (« sur les gilets jaunes, par pitiĂ© essayez […] qu’il y ait pas un certain nombre de personnes qui sont dans vos rangs dont vous ne souhaiteriez pas qu’ils soient lĂ »), injonction Ă faire preuve de bienveillance Ă l’égard des politiques (« on peut les soupçonner d’ĂŞtre un petit peu neuneus parfois, mais pas forcĂ©ment de vouloir faire le mal ! »).
Ainsi, en lui demandant d’en fixer la conclusion, « L’émission politique » charge Nathalie Saint-Cricq d’une mission (politique) : celle de dĂ©crĂ©ter ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, et de disqualifier celles et ceux (politiques ou manifestants) qui auraient l’outrecuidance de ne pas vouloir se soumettre : ni au jeu institutionnel, ni Ă l’ordre social Ă©tabli.
Maxime Friot