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Mobilisations sociales contre morgue médiatique

par Acrimed,

Demain samedi 26 mai auront lieu de nombreuses manifestations partout en France, réunissant de nombreuses organisations syndicales, associations et partis politiques engagés contre les réformes Macron. Acrimed soutient ces mobilisations. Notre association n’a de cesse de critiquer le traitement médiatique infligé aux mouvements sociaux, et documente notamment la morgue des grands médias envers les cheminots grévistes depuis la parution du rapport Spinetta. À la veille de ces grandes manifestations (et de leur probable délégitimation par les médias dominants) et en soutien aux personnes mobilisées, nous publions un éditorial tiré en partie de notre Médiacritique(s) n°27 et une synthèse illustrée des quelques mots-clés dont disposent les éditocrates pour vanter les réformes ou discréditer les grèves.

L’éditocratie en rêvait, Emmanuel Macron le fait ! Depuis 1995 et la réforme avortée de la sécurité sociale, les éditocrates n’ont eu de cesse de prendre leur revanche sur les mobilisations sociales. Ils plaident en faveur des réformes libérales successives et en prescrivent de nouvelles ou de plus radicales. Mais cette fois, c’est «  La Réforme  » finale qui est en marche, qui viendra parachever toutes les réformes précédentes et achever la normalisation néolibérale du pays. Une perspective qui comble d’aise toute l’éditocratie réunie.

Dès l’automne 2017, commentateurs, chroniqueurs et éditorialistes ont applaudi à tout rompre la pulvérisation du code du travail — comme au printemps 2016 — et jubilé à la perspective de voir l’audiovisuel public mis au pain sec et à l’eau. Depuis, ils s’esbaudissent des promesses de chamboulement de l’Éducation nationale par un ministre déjà adulé et se désolent que les étudiants se mobilisent contre la sélection à l’entrée de l’université — comme c’était déjà le cas en 2006 face aux promesses de précarité portées par le CPE, ou en 2008/2009 contre la reprise en main budgétaire et managériale des universités, deux réformes qui enchantaient évidemment les commentateurs de plateaux.

Forcément « inéluctable », toujours imposée au nom de la « modernisation », la réforme macroniste guette désormais l’ensemble des fonctionnaires (et leur statut). Une cible classique des éditorialistes, qui ont une fois encore condamné leur propension quasi génétique à « grogner », sans oublier le chiffon rouge : la dette et la nécessite de réduire les dépenses publiques.

Tout en espérant l’achèvement du ripolinage du système de retraites déjà bien entamé par les réformes de 2003 et 2010, ils attendent fébrilement la réforme annoncée de l’assurance chômage et patientent en se délectant du projet de loi «  pour un nouveau pacte ferroviaire  » qui enclenche le démantèlement tant attendu de la SNCF.

Cette même SNCF qui leur donne du fil à retordre depuis des années et contre laquelle les chefferies éditoriales mobilisent toutes leurs ressources et leur savoir-faire : unanimité pour vanter les vertus de la concurrence, railler l’archaïsme du statut des cheminots et marteler l’urgence des mesures gouvernementales ; convocation d’«  experts  » en privatisation choisis pour confirmer les partis pris éditocratiques ; focalisation compulsive sur les difficultés dans les transports ; débats télévisés transformés en guet-apens pour syndicalistes ; pluie de sondages (biaisés) dont les résultats (biaisés) s’ajustent comme par magie aux diatribes (biaisées) des commentateurs.

Et lorsqu’en guise de pluralisme un éditocrate critique le gouvernement, c’est pour lui enjoindre d’aller plus loin et plus vite ou lui conseiller de muscler sa «  pédagogie  » pour convaincre/faire taire les rétifs.

Alors que les foyers de contestation de la furia réformatrice de Macron et de son gouvernement se multiplient, des universités à Notre-Dame-des-Landes, en passant par les hôpitaux, les écoles, les tribunaux ou bien sûr les cheminots, les chiens de garde de l’éditocratie fourbissent leurs armes.

Et s’ils n’ont de cesse de prédire et d’annoncer « l’essoufflement » des grévistes et de leurs soutiens depuis le début du mouvement, le passé a déjà montré que la réalité des luttes sociales ne se plie pas toujours aux fantasmagories des sondeurs et autres commentateurs professionnels…

Et pour qu’Acrimed puisse continuer à documenter, démonter et dénoncer l’usage dévoyé que ces journalistes qui n’en ont plus que le nom font de leur métier, nous faisons cette année encore appel à votre générosité en lançant notre souscription 2018. Participez, adhérez, sollicitez vos amis et votre famille, bref, aidez la critique des médias et la critique des médias vous le rendra !


Lexique médiatique pour temps de grèves et de manifestations

Éditocrates et commentateurs professionnels disposent d’un champ lexical très restreint pour vanter les réformes et discréditer les mobilisations sociales. Petite illustration avec une dizaine de mots-clés, en partie issus de notre lexique (malheureusement) intemporel.


« Réforme » : toujours « nécessaire », souvent « inéluctable ».

Le vrai risque pour la SNCF, c’est l’absence de réforme (Pascal Perri, Les Échos, 15/02)


« Modernisation » : Synonyme de « réforme » (néolibérale), excellente par nature... Le modernisme s’oppose à l’archaïsme. Seuls des esprits archaïques et séditieux peuvent s’opposer à la modernisation et avoir l’audace de la subordonner au progrès social.

Toute la question, c’est de faire bouger et de moderniser la fonction publique. Les Français sont conservateurs et peut-être les fonctionnaires encore plus que d’autres. […] Je pense quand même que la fonction publique n’échappera pas à la transformation et à la modernisation du pays tout simplement parce que tout bouge, tout change, et qu’il faut s’adapter. (Gérard Leclerc, CNews, 22/05)


« Pédagogie » : le gouvernement doit faire preuve de « pédagogie ». Tant il est vrai qu’il s’adresse, comme nos grands éditorialistes, à un peuple d’enfants qu’il faut instruire patiemment. Synonyme : « méthode ».

- Si la colère gronde aujourd’hui chez les syndicats, c’est que la méthode du gouvernement Philippe rompt avec cette défausse institutionnalisée. (Gaëtan de Capèle, Le Figaro, 28 février)

- C’est un manque de pédagogie. Si [les fonctionnaires] grognent, c’est parce qu’ils sont persuadés qu’on les maltraite. Donc il faut réexpliquer que non, on ne les maltraite pas, qu’il y a d’autres raisons qui font que ça peut être nécessaire de réduire les effectifs dans la fonction publique. (François Ecalle, France 5, 22/05)


« Galère » : Désigne les difficultés de transports les jours de grève, le parcours erratique des « usagers pris en otage » : on peut aisément les faire s’exprimer par des micro-trottoirs et les imputer à un coupable désigné, le gréviste.

Au 20h de France 2, le 9 avril, les sujets sur les perturbations liées aux grèves occupent 4/5e du temps total consacré aux mobilisations à la SNCF, et un quart de la totalité du JT.

Ce fut un mardi noir. Demain sera à peine plus sombre. Le gouvernement promet de tenir et prédit des jours difficiles pour les usagers […] Nos journalistes ont partagé la galère des voyageurs. (Anne-Sophie Lapix, JT de France 2, 03/04)


« Grogne » : Un des symptômes les plus graves du « malaise ». Signe d’animalité des manifestants qui sont incapables de produire une pensée, une parole, une action politique.

Les fonctionnaires grognent parce qu’ils se sentent mal aimés. Objectivement, ils n’ont pas plus de raisons de grogner que la plupart des autres Français. (François Ecalle, France 5, 22/05)


« Modèle social » : acquis sociaux idiots, archaïques et coûteux selon les éditocrates : à détruire.

En Angleterre, leur modèle social est beaucoup moins coûteux que le nôtre, et il faut savoir ce qu’on veut. Nous depuis 44 ou 45, on est avec un modèle social qui protège beaucoup, où on assiste beaucoup. (Yves Thréard, France 5, 22/05)


« Les Français » : masse informe convoquée par les sondeurs et les grands médias, plus encore quand un baromètre révèle qu’ « ils ne soutiennent pas » les grévistes.

- Les Français ne soutiennent pas vraiment le mouvement [des fonctionnaires]. 49% ne soutiennent pas cette mobilisation, mais 40% les soutiennent. Comme toujours, c’est très partagé, c’est le règne du « en même temps » sur les fonctionnaires : on les aime et en même temps… » (Laurence Ferrari, CNews, 22/05)

- Pour les Français, Macron ne cédera pas. (JDD, 21 avril)

- Est-ce que vous n’allez pas vous mettre cette opinion publique, qui déjà soutient le gouvernement dans cette réforme, contre vous, en bloquant le pays ? (Apolline de Malherbe, BFM, 27 février)


« Essoufflement » : caractéristique première d’un mouvement social, prédite par les grands médias dès son commencement. Synonyme : « le mouvement ne prend pas ».

Depuis qu’Emmanuel Macron est au pouvoir, on voit bien que le mouvement ne prend pas. Qu’il soit motivé par les politiques, qu’il soit motivé par les syndicats, on voit qu’il n’y a jamais grand monde dans la rue. (Yves Thréard, France 5, 22/05)


 

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Jeudi d’Acrimed avec Serge Halimi et Pierre Rimbert : « Histoire d’une critique radicale et sardonique des médias »

Le 29 novembre, à la Bourse du travail de Paris. Avec Serge Halimi, Pierre Rimbert (« Monde Diplomatique »), et Mathias Reymond pour Acrimed.

La fait-diversion de l’actualité

Un extrait d’« Une histoire populaire de la France », Gérard Noiriel, Agone, 2018.