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Marianne et les journalistes : un plaidoyer pro domo

par Henri Maler,

Marianne - semaine du 23 au 29 avril 2001 - annonce à la « une » un dossier intitulé « Les journalistes ». Avec trois questions : « Sondage exclusif : qui sont-ils ? », « Pourquoi un tel divorce avec l’opinion ? », « Pourquoi pensent-ils si facilement la même chose ? ».

Comme si un sondage pouvait permettre de déterminer ce que sont socialement les journalistes. Comme si la notion même de « divorce avec l’opinion » n’était pas elle-même une notion construite par les sondages... qui prétendent déterminer ce que pense l’opinion. Comme si la dernière question - « Pourquoi pensent-ils si facilement la même chose ? » - n’était pas une affirmation déguisée correspondant très exactement à ce que pensent... les journalistes de Marianne de leurs confrères.

Trois questions... et l’on pressent déjà que le dossier consacré aux journalistes a peut être pour fonction essentielle de légitimer la position des journalistes de Marianne par rapport aux autres et la place de Marianne dans les luttes concurrentielles entre les médias...

Le dossier est donc bâti autour d’un « sondage exclusif » dont le contenu et le traitement ménagent quelques surprises.

D’abord les journalistes concernés ont fondu comme neige au soleil. Sur les 31000 journalistes détenteurs de la carte de presse, il ne reste que « les journalistes qui travaillent dans les secteurs de l’actualité (France, étranger, culture, économie, société » (p. 55). Les commentaires du sondage ne tiennent aucun compte de cette discrète précision : la généralisation à l’ensemble des journalistes est immédiate. Un exemple entre cent : « La messe est dite : les journalistes sont à une écrasante majorité de gauche » (p. 59).

Ensuite, ce « sondage exclusif » est singulièrement biaisé : il est présenté comme un «  sondage réalisé par téléphone le 23 février et le 5 mars auprès de 130 journalistes représentatifs par catégorie de supports et de rubrique » (par l’Institut SCP). Un tel échantillonnage et une telle méthode laissent pour le moins perplexe [1]. Mais Marianne prend les devants, en récusant par avance, comme émanation du « milieu » des journalistes, d’éventuelles contestations (p.55).

Enfin et surtout, les commentaires font dire à ce pauvre sondage - qui livre tout au plus quelques indices - très exactement ce que les journalistes de Marianne disent habituellement, sans avoir recours à des sondages. Des réponses amalgamées sans la moindre précaution, on déduira « Ce que pensent les journalistes ». Soit cette pseudo-généralité : « L’engagement à gauche des journalistes est plutôt d’inspiration libérale-libertaire ». (p. 59). Dès lors, « la messe est dite » : comme on pouvait le craindre le « divorce avec l’opinion » est analysé à travers les sondages d’opinion. « Notre sondage le prouve », proclame Thomas Vallières : le « divorce » s’explique par ... le « divorce » - entre ce que « pense » l’opinion et ce que « pensent » les journalistes. Et Thomas Vallières - « Journalistes : le clan des clônes » -, tient bon sur le diagnostic de cette pensée uniforme des journalistes : « une idéologie de gauche libérale-libertaire - un mélange de ralliement pan-capitalisme mondialisé et de pulsions néo-soixante-huitardes syncrétisées en rhétorique de la modernité » (p. 51). Marianne décrète qu’il y a mélange, en construisant soi-même le mélange : pour que la dissidence puisse revêtir le costume du « centrisme révolutionnaire » dont Jean-François Kahn (il est l’auteur de l’expression) nous trace le portrait dans l’éditorial du même numéro (p. 7).

A ce diagnostic taillé sur mesure devait nécessairement correspondre une explication de même acabit.

L’uniformité de la pensée s’explique ainsi : « les journalistes, dans leur immense majorité » [des 31000 encartés ou des 130 sondés ?] « issus qu’ils sont du même milieu, formés à la même école, fréquentant les mêmes espaces, porteurs des mêmes valeurs, imprégnés du même discours, façonnés par la même idéologie, structurés par les mêmes références, ayant souvent connu la même évolution ou le même cursus, finissent pas penser presque tous pareils ». Personne ne contestera l’existence de fortes convergences pour une minorité de journalistes qui trônent au sommet de la profession. Mais explique-t-on ainsi les particularités de l’ensemble de la profession ? Explique-t-on ainsi certaines constantes (mais aussi certaines différences) des pratiques journalistiques ? A l’évidence, non.

C’est que le propos de cette explication tautologique de l’uniformité par l’uniformité est ailleurs : se démarquer non seulement des chers confrères, mais également des explications ... incompatibles avec le positionnement de Marianne. On ne sera donc pas surpris de l’absence de toute référence à la sociologie des journalismes et du traitement réservé à des analyses divergentes. Ainsi Serge Halimi, trop anti-capitaliste au goût de Marianne, se trouve ainsi résumé et récusé : « Les médias seraient de plus en plus sous la coupe du grand capital qui leur imposerait son idéologie ». Pour rendre simpliste, il suffit de simplifier...

Bilan ? Tout est à peu près vrai, c’est-à-dire à peu près faux. Marianne a fait un » « coup » qui lui vaudra les remerciements de ceux qui l’approuvent et les protestations de ceux qui le réprouvent : le « centrisme révolutionnaire » est à ce prix.

 

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Notes

[1« A ce stade de gigantisme, écrit Le Canard enchaîné (2/05/01), les réponses (...) flirtent allègrement avec les 20% d’incertitude. »

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