Vous avez dit pluralisme ? Et hiérarchie de l’information ?
Les espoirs de ceux qui pouvaient encore croire que la pluralitĂ© des canaux de diffusion Ă©tait synonyme de celle des sujets traitĂ©s seront encore « douchĂ©s ». Les chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision (y compris sur leurs sites internet) en font des « tonnes » avant, pendant et après la cĂ©rĂ©monie, cette dernière Ă©tant diffusĂ©e sous forme d’Ă©ditions spĂ©ciales interminables par France 2, M6, TF1, BFMTV, CNEWS, France info et LCI.
Excusez du peu !
Pendant plusieurs heures le samedi 19 mai, elles imposent aux tĂ©lĂ©spectateurs un programme unique dont le caractère informatif est par ailleurs inexistant, le futile et l’obsĂ©quieux [1] faisant office de rigueur journalistique et de ligne Ă©ditoriale [2].
Dans ces conditions, difficile pour tout tĂ©lĂ©spectateur le souhaitant d’Ă©chapper Ă un tel matraquage. Vous avez dit pluralisme ?
Sans revenir ici sur les raisons structurelles prĂ©sidant Ă un tel choix Ă©ditorial, il rappelle le « journalisme de cour » auquel nous avons assistĂ© en 2011 Ă l’occasion d’un autre mariage princier, ou encore la couverture indescriptible et tout aussi uniforme du dĂ©cès de la princesse de Galles (Lady Diana) le 31 aoĂ»t 1997. Un choix qui n’a rien d’anodin puisqu’il tend Ă se substituer Ă toute autre information.
C’est ce que notait dĂ©jĂ Ă l’Ă©poque Serge Halimi dans son ouvrage Les Nouveaux Chiens de garde : « ForcĂ©ment, sa mort nous "intĂ©ressa". Peut-ĂŞtre se serait-on intĂ©ressĂ©s Ă d’autres sujets si les mĂ©dias avaient consacrĂ© autant de temps et de moyens qu’à ce fait divers-lĂ » ; rappelant dans la foulĂ©e que « la mission du journaliste consiste Ă rendre intĂ©ressant ce qui est important, pas important ce qui est intĂ©ressant. Le destin de l’Afrique est peut-ĂŞtre moins "intĂ©ressant" que les conditions du dĂ©cès de la princesse de Galles mais il est infiniment plus important ».
Un constat qui conserve plus de vingt ans après toute sa pertinence.
Le public insatiable, vraiment ?
Pour justifier leurs choix, les chefferies Ă©ditoriales n’hĂ©sitent jamais Ă invoquer « l’intĂ©rĂŞt » du public. Pourtant, cet engouement que traduirait la couverture mĂ©diatique totalement disproportionnĂ©e de ce mariage n’apparaĂ®t pas « couler de source », mĂŞme outre-Manche, ainsi que le relèvent… les mĂ©dias eux-mĂŞmes. Ainsi du Figaro qui ne peut que constater que parmi les « environ 100.000 personnes [qui] sont attendues samedi Ă Windsor pour participer aux festivitĂ©s, beaucoup [sont] de[s] touristes Ă©trangers , ou simplement tent[Ă©s] d’apercevoir les jeunes mariĂ©s lors de leur procession en calèche ». Pis, Le Figaro cite un sondage rĂ©cemment publiĂ© au Royaume-Uni indiquant que « 66% des britanniques [ne sont] pas intĂ©ressĂ©s par le mariage de Harry et Meghan », ce qui n’empĂŞchera pas la rĂ©daction d’activer « un dispositif exceptionnel » pour couvrir l’évĂ©nement. Une couverture dĂ©taillĂ©e en ces termes :
La rĂ©daction du Figaro met en place un dispositif exceptionnel pour suivre le mariage […]. De 11h30 Ă 15 heures, suivez en direct vidĂ©o sur Figaro Live notre Ă©mission spĂ©ciale, prĂ©sentĂ©e par Marion Galy-Ramounot, journaliste et chef de rubrique people et culture de Madame Figaro et FrĂ©dĂ©ric Picard, rĂ©dacteur en chef du figaro.fr. Pendant plus de trois heures, nos invitĂ©s – l’historien Philippe Delorme, le pasteur Andrew Rossiter, la blogueuse mode Deborah Reyner-Seybag et l’expert en savoir-vivre JĂ©rĂ©my CĂ´me – se succĂ©deront dans le studio de Figaro Live, pour commenter ce mariage princier. En parallèle, un live texte publiĂ© sur le site du Figaro sera mis Ă jour par nos journalistes et vous fera vivre les rebondissements de ce mariage exceptionnel. Vous pourrez aussi retrouver les dernières vidĂ©os et moments forts dans nos articles publiĂ©s tout au long de cette journĂ©e unique.
En d’autres termes : un branle-bas de combat Ă©ditorial pour crĂ©er de toute pièce « l’évĂ©nement » mĂ©diatique, de la part d’un journal ayant mobilisĂ© des correspondants Ă Londres et Ă Washington en plus de diffĂ©rentes rubriques de son Ă©dition…
C’est cet enthousiasme journalistique, bien paradoxal alors qu’une Ă©crasante majoritĂ© de l’opinion publique britannique semble indiffĂ©rente, qu’Alex Taylor, journaliste britannique rĂ©cemment naturalisĂ© français, brocarde avec dĂ©lice dans un tweet aussi perfide que lucide publiĂ© le 17 mai : « 66 % des Britanniques ne s’intĂ©ressent pas du tout au mariage royal selon un sondage... contrairement aux 100 % des journalistes français qui me laissent un vĂ©ritable confetti de messages ces jours-ci ».
De passage sur le plateau de France 2, il revient sur ce constat. Sauf que les maĂ®tres de cĂ©rĂ©monie – agenouillement mĂ©diatique devant la monarchie britannique oblige, aucune fausse note ne peut ĂŞtre tolĂ©rĂ©e – s’escriment Ă l’en empĂŞcher, sans qu’Alex Taylor accepte de se plier Ă leurs injonctions (voir notre annexe 1 en fin d’article). Un son de cloche diffĂ©rent qui n’inflĂ©chira pas le message du prĂ©sentateur de « l’édition spĂ©ciale » de service public, parlant d’un « moment historique » pour conclure l’émission…
Les grincheux n’ont qu’Ă bien se tenir
Un Ă©vĂ©nement « historique », pour les deux compères de France 2, assurĂ©ment, mais auquel il convient, selon StĂ©phane Bern, de ne pas « donner une sur-importance » (on se demande ce qu’aurait Ă©tĂ© le dispositif mĂ©diatique si les mĂ©dias avaient donnĂ© une « surimportance » Ă ce mariage...), puisque, comme il le reconnait Ă©galement, il n’aura strictement aucune incidence sur « l’avenir du monde »â€¦
Anticipant les critiques de « quelques grincheux » comme les qualifie Julian Bugier, StĂ©phane Bern poursuit sa tentative de justifier l’injustifiable, journalistiquement parlant, en Ă©voquant « un Ă©vĂ©nement festif », « une respiration », « une parenthèse enchantĂ©e » pour « oublier les rĂ©alitĂ©s du monde » [3]. Mais Julian Bugier, lui, est journaliste, pas commentateur de festivitĂ©s nuptiales, et il n’en dĂ©mord pas : ce mariage royal recelait bien « un enjeu sociĂ©tal, diplomatique et sans doute historique, l’avenir nous le dira ».
Dans un portrait d’une rare complaisance publiĂ© le 31 juillet 2016, La Nouvelle RĂ©publique lĂ©gendait ainsi la photo accompagnant l’article : « La motivation profonde de Julian Bugier : prĂ©server avant tout la qualitĂ© de l’information ».
La « motivation profonde » de Julian Bugier, comme celle de sa hiĂ©rarchie et de toutes les rĂ©dactions qui ont montĂ© des « Ă©ditions spĂ©ciales » Ă tour de bras ce samedi 19 mai est en rĂ©alitĂ© beaucoup plus triviale : il s’agit de la course Ă l’audimat. Une course Ă l’audimat qui est le vĂ©ritable principe rĂ©gulateur de l’industrie mĂ©diatique, comme les courbes de ventes de yahourts le sont pour l’industrie agro-alimentaire, et qui est au principe d’une concurrence mimĂ©tique ayant tournĂ©, en ce 19 mai, au panurgisme journalistique pour sept des plus grandes rĂ©dactions nationales. Avec la qualitĂ© de l’information comme victime collatĂ©rale.
Denis Pérais et Blaise Magnin
Annexe 1 : journaliste de « maintien de l’ordre »
Deux heures vingt après le dĂ©marrage de la retransmission par France 2, arrive sur le plateau Alex Taylor, journaliste franco-britannique. MalgrĂ© son ton « badin », l’échange va perturber pendant plusieurs minutes le dĂ©roulement des opĂ©rations, par sa remise en cause – certes feutrĂ©e mais bien rĂ©elle – du traitement disproportionnĂ© accordĂ© par les mĂ©dias français Ă cette cĂ©rĂ©monie.
- Julian Bugier : « Alex Taylor nous a rejoint, bienvenue Ă vous, journaliste franco-britannique. Je crois que vous avez obtenu la nationalitĂ© française il y a peu de temps. »
- Alex Taylor : « J’ai obtenu la nationalitĂ© française, je suis très fier d’ĂŞtre rĂ©publicain maintenant, c’est ce qui me fascine. »
- Julian Bugier : « Vous qui avez aujourd’hui un pied dedans, un pied dehors, ĂŞtes-vous enthousiaste, admiratif, circonspect par cette union princière ? »
- Alex Taylor : « Je trouve que c’est une très belle histoire d’amour, je suis Ă©mu comme vous et tout le reste, etc. Mais c’est vrai que je vois ça d’un Ĺ“il… j’ai grandi avec tout ça contrairement Ă vous. Moi, quand j’avais quatre ans, on a sorti les drapeaux dans mon Ă©cole en Cornouailles parce que la reine Ă©tait lĂ [4]. [...] Ce qui me fascine, j’ai eu deux cents messages sur mon rĂ©pondeur cette semaine pour venir parler de la famille royale britannique dans les chaĂ®nes françaises. […] Ce qui fascine, c’est pourquoi vous la RĂ©publique… Il y a quand mĂŞme ce sondage qui dit que 66 % des Britanniques ne s’intĂ©ressent pas outre mesure… »
- StĂ©phane Bern : « Je vais quand mĂŞme nuancer , c’est un sondage parti des RĂ©publicains [anglais], donc forcĂ©ment… » [5]
- Alex Taylor : « Je sais […] Mais c’Ă©tait fait par l’Ă©quivalent de la SOFRES, YouGove. » [6]
StĂ©phane Bern, qui visiblement ne supporte pas que l’on puisse ne pas vouloir se prosterner devant les tĂŞtes couronnĂ©es, poursuit dans la critique sondagière : « On peut tourner la question comme on veut. ».
- Alex Taylor : « Oui bien sĂ»r. Mais en mĂŞme temps, je comprends bien, les camĂ©ras du monde entier sont focalisĂ©es sur une très belle histoire d’amour, Ă©mouvante et touchante, un conte de fĂ©es dont tout le monde a besoin. On a l’impression que la Grande-Bretagne est complètement fascinĂ©e par ça, mais je peux vous dire, qu’ en dehors de Windsor qui est un petit village , il y a beaucoup de Britanniques pour qui ce n’est pas complètement obsĂ©dant. »
StĂ©phane Bern, voyant que son interlocuteur ne cède pas un pouce de terrain, tente un changement de ton pour justifier la surmĂ©diatisation en France, qui arrive, on peut le dire, comme un cheveu sur la soupe : « Bien sĂ»r, mais le monde entier a les yeux tournĂ©s vers Windsor et c’est une très bonne affaire. Et vous qui avez quittĂ© l’Angleterre Ă cause du Brexit, ça compense les pertes. »
- Alex Taylor n’en dĂ©mord pas : « [Ce mariage] est un sparadrap sur une sociĂ©tĂ© très clivĂ©e, c’est ça qui m’intĂ©resse, de voir pourquoi... »
Voyant que son interlocuteur refuse toujours d’obtempĂ©rer aux oukases de StĂ©phane Bern, Julian Bugier ne le laisse pas terminer sa phrase et tente une nouvelle diversion : « Je vais vous poser la question diffĂ©remment : est-ce que vous ĂŞtes admiratif du virage progressiste, d’une certaine manière, qu’est en train de prendre la famille royale avec cette union ? »
Si nous glissons alors sur un autre terrain que celui de la couverture mĂ©diatique française, les Ă©changes qui suivent mĂ©ritent d’ĂŞtre transcrits, tant ils mettent en Ă©vidence les prĂ©supposĂ©s idĂ©ologiques des « grands » journalistes sur ces petits mĂ©crĂ©ants du Brexit.
- Alex Taylor persiste : « Évidemment, ce serait complètement grincheux de dire le contraire. Mais en mĂŞme temps, c’est un peu condescendant vis-Ă -vis d’une sociĂ©tĂ© qui est très ouverte Ă plein de choses. Moi, je me souviens quand j’Ă©tais petit, enfin pas si petit que ça, dans les annĂ©es 70 [en] Grande-Bretagne, les principales informations Ă la tĂ©lĂ©, sur la chaĂ®ne privĂ©e, Ă©taient prĂ©sentĂ©es par un black [7]. Donc quelque part aujourd’hui, la Grande-Bretagne n’a pas besoin d’une sociĂ©tĂ© infiniment ouverte. »
Un troisième larron intervient alors pour tenter de faire taire l’impertinent, Marc Roche, ancien correspondant du Monde Ă Londres : « Si elle Ă©tait suffisamment ouverte, elle n’aurait pas votĂ© pour le Brexit quand-mĂŞme ? »
- Alex Taylor, tout en semblant acquiescer, reprend son plaidoyer : « Non, ça, c’est clair. Mais, sur des questions de « politically correct » et de couleur, la sociĂ©tĂ© britannique est très ouverte dĂ©jĂ depuis des annĂ©es. Ce qui me frappe, c’est qu’on pose beaucoup plus cette question en France : le fait qu’elle soit afro-amĂ©ricaine [Meghan Markle]. Est-ce que c’est important, qu’on la pose ? Dans les mĂ©dias britanniques, ce n’est plus une question de savoir si c’est important. Donc, ce que suis en train de vous dire, c’est que quelque part, c’est le regard français, c’est le regard de la RĂ©publique française qui est intĂ©ressant. »
StĂ©phane Bern met fin Ă l’Ă©change en reprenant la main pour annoncer l’arrivĂ©e de Sarah Ferguson, l’ancienne Ă©pouse du prince Andrew.
Fin de l’acte I.
Une dizaine de minutes plus tard, après avoir diffusĂ© un micro-trottoir d’une britannique prĂ©sentĂ©e comme Ă©merveillĂ©e par ce mariage, Julian Bugier tente de prendre sa revanche : « Voyez Alex Taylor, Ă dĂ©faut de vous faire rĂŞver, ça fait rĂŞver un certain nombre de Britanniques. »
Le journaliste, qui ne se laisse pas intimider, profite de cette nouvelle « perche » pour dresser un rĂ©quisitoire contre les mĂ©dias français : « Ça me rend nostalgique et je suis très touchĂ© par tout ça. Mais quelque part, ce qui me fascine, c’est que les mĂ©dias français… Je suis journaliste d’origine britannique, je connais assez bien mon pays : il y a deux semaines, il y avait un des plus grands scandales que la Grande-Bretagne ait connu depuis trente ou quarante ans avec la dĂ©mission de ministres [8]. Et pourtant, en mĂŞme temps, il y avait le « royal bĂ©bĂ© » [pour lequel] j’ai reçu deux cents coups de fil de mĂ©dias français. C’est le seul pays au monde qui tend des lunettes comme ça, filtrĂ©es, Ă miroir dĂ©formant. »
Alors que le journaliste franco-britannique est tout simplement en train d’affirmer que les mĂ©dias français mettent en avant « l’intĂ©ressant » plutĂ´t que « l’important », StĂ©phane Bern finit par ĂŞtre d’accord avec lui : « Ça, c’est assez juste , c’est un sparadrap en fait. »
- Alex Taylor poursuit alors : « Quand on parle de l’Italie, on parle des fascistes au pouvoir cette semaine ; quand on parle de l’Allemagne, on parle de Merkel, on ne parle pas de la robe de je ne sais pas quelle vedette, etc. Et pourtant, quand on parle de la Grande-Bretagne... »
Il est alors interrompu par le prince Julian Bugier : « Mais la monarchie britannique, c’est l’institution, c’est le socle de la Grande-Bretagne depuis des lustres ! »
- Alex Taylor, qui ne s’en laisse toujours pas compter : « Bien sĂ»r, mais il y a des choses qui se passent, autres que la monarchie, mais on n’en parle jamais ».
Fin de l’acte II.
Annexe 2 : une saturation de l’espace mĂ©diatique justifiĂ©e par ses occupants
- Julian Bugier : « Quelques grincheux nous diront peut-ĂŞtre que c’était trop, comme traitement, pour un mariage en Grande-Bretagne d’un personnage qui ne sera jamais amenĂ© Ă rĂ©gner, mais c’est un Ă©vĂ©nement historique qui nous paraissait intĂ©ressant de traiter et de partager avec le public. »
- StĂ©phane Bern : « C’est un Ă©vĂ©nement historique, c’est un Ă©vĂ©nement important et c’est un Ă©vĂ©nement festif. C’est-Ă -dire qu’on ne se pose pas la question sur des matchs, sur des Ă©vĂ©nements sportifs qui se passent Ă l’autre bout du monde et qui n’engagent pas non plus l’avenir du monde. Mais ce qui est intĂ©ressant Ă mon sens, c’est qu’on a besoin d’évĂ©nements festifs aujourd’hui. Regardez l’état du monde, regardez ce qui se passe entre la CorĂ©e, regardez ce qui se passe Ă Gaza, en Syrie, etc. Je crois que de temps en temps, on a besoin d’une respiration, une parenthèse enchantĂ©e [9]. Ça ne nous fait pas oublier les rĂ©alitĂ©s du monde, mais ça nous permet peut-ĂŞtre de nous Ă©vader. Je crois que c’est la place du service public de dire aux gens qu’on va vivre un moment d’histoire, un moment festif, il faut le prendre comme tel, il ne faut pas lui donner une sur-importance. »
- Julian Bugier : « Et avec un enjeu sociĂ©tal, diplomatique et sans doute historique, l’avenir nous le dira ».
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