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Lu, vu, entendu : « Des journalismes en toc »

Lutter contre l’amnĂ©sie, ce mal endĂ©mique du monde mĂ©diatique, en conservant pieusement quelques fragments recueillis sur la planète « mĂ©dias » : tel est l’objet de ces « brèves » [1].

Journalisme « de formation »

« Surprenante »
. C’est ainsi que Jean-Pierre Elkabbach (citĂ© par Le Monde, le 29 aoĂ»t 2007) annonce la rentrĂ©e de la radio qu’il prĂ©side, Europe 1. Une nouvelle Ă©mission censĂ©e nous surprendre est confiĂ©e Ă  Jean-Marc Morandini et s’intitule “Le grand direct d’Europe 1” (quotidienne, de 11h Ă  14h). De fait, les instants de “libre antenne” (relevĂ©s par Le Canard enchaĂ®nĂ© du 5 septembre 2007) sont d’une lĂ©gèretĂ© exquise et d’une diversitĂ© Ă©tonnante sur une radio parfois mise en cause pour ses partis pris sarkozystes. Morandini exhibe Ă  cette occasion toutes ses qualitĂ©s du « journaliste de formation », comme il l’a prĂ©cisĂ© au Journal du dimanche (le 26 aoĂ»t 2007) en animant une Ă©mission qui, dit-il, « n’a pas l’ambition d’être un dĂ©fouloir. »

Le 27 aoĂ»t, il ne s’agit donc pas de se dĂ©fouler en dĂ©battant du thème « Faut-il juger les fous ? » Le Canard enchaĂ®nĂ© raconte : « C’est Jacqueline qui attaque : “Non seulement il faut les juger, mais il faut les juger deux fois Ă  mon avis.” Bien dit. On zappe très vite, Sandy est cent pour cent d’accord : “Bien sĂ»r, personne n’est au-dessus des lois !” Bernard lui se demande “Ă  quoi ça va servir de les juger”… Merci Bernard. » En effet. Le lendemain, ça recommence, au sujet du maire UMP d’Argenteuil qui a choisi la pulvĂ©risation de rĂ©pulsif pour chasser les SDF. L’hebdomadaire satirique rĂ©sume sans se « dĂ©fouler » : « on dĂ©marre avec Marie-Françoise qui rĂ©vèle que “la presse attaque Sarko parce qu’il n’est pas franc-maçon”, et tient Ă  fĂ©liciter le maire d’Argenteuil : “Tous ces gamins, pas lavĂ©s, ni coiffĂ©s depuis des semaines et quelques fois des mois, qui sont manifestement alcooliques et droguĂ©s…” » Les appels sont tellement Ă  sens unique que, toujours selon Le Canard, « Jean-Marc Morandini s’inquiète : “On ne passe que des appels pour soutenir le maire d’Argenteuil parce qu’on a que ça. Alors, si vous voulez avoir une opinion contraire…” Cause toujours ! Jacqueline Ă  l’appareil : “Y a une solution pour les gens qui rouspètent et les journalistes, c’est que chacun prenne un SDF. Et puis voilĂ  !” On se quitte avec Julien : “Moi, j’en connais des SDF (…). La sociĂ©tĂ©, c’est de la merde, mais ils touchent le RMI et vont manger aux Restos du cĹ“ur…” » Et Le Canard enchaĂ®nĂ© de commenter : « “Le grand direct”, c’est pas un dĂ©fouloir, c’est une grande Ă©mission de “journaliste de formation”. »

On ajoutera que, pour Europe 1, il s’agit manifestement de concurrencer « Les grandes gueules » de RMC sur le mĂŞme crĂ©neau horaire. Des similitudes existent sur le fond puisque, comme l’a relevĂ© Le Plan B : « La spĂ©cialitĂ© des “grandes gueules” consiste Ă  poser une question dĂ©jĂ  matraquĂ©e par tous les mĂ©dias mais en la prĂ©sentant comme une volontĂ© courageuse de “briser un tabou” : Le dialogue social Ă  la SNCF, c’est la guerre froide avant la chute du mur de Berlin ? (25.10.06), Faut-il supprimer le RMI au nom de ses effets pervers ? (7.11.06), SNCF : les syndicats savent-ils vraiment pourquoi ils font grève ? (8.11.06), Et si la suppression de la durĂ©e lĂ©gale du travail Ă©tait la solution pour l’emploi ? (26.1.07), etc. Mais les titres des Ă©missions ne s’embarrassent pas systĂ©matiquement de la forme interrogative : SNCF : de la grève, encore et toujours ! (8.12.06), On n’a jamais autant fait la queue Ă  la Poste ! (21.12.06), MalgrĂ© une revalorisation des salaires, les fonctionnaires seront en grève le 8 fĂ©vrier ! (19.1.07). » Par ailleurs, dans la forme, sur les deux antennes, en plus des appels d’auditeurs, des personnalitĂ©s mĂ©diatiques s’opposent dans un « dĂ©bat ». La pluralitĂ© n’est dĂ©cidĂ©ment pas le pluralisme et la concurrence ne favorise pas nĂ©cessairement la diversitĂ©.

Journalisme « de gauche »

Heureusement subsiste une presse « de gauche » : dans son Ă©ditorial de LibĂ©ration du 18 juillet 2007, Laurent Joffrin en appelle au « sens de la nuance et des rĂ©alitĂ©s » des syndicats, souhaitant qu’ils « admettent qu’on ne peut pas calquer purement et simplement la logique des grèves dans le secteur privĂ© - une pression du travail sur le capital -au secteur public, oĂą le capital n’est pas prĂ©sent, oĂą les salariĂ©s ont en face d’eux la puissance publique et oĂą les victimes d’un mouvement de grève ne sont pas les actionnaires privĂ©s (il n’y en a pas), mais les usagers qui sont en gĂ©nĂ©ral d’autres salariĂ©s ». En guise de commentaire, on peut citer Thomas Lemahieu qui, dans L’HumanitĂ© du 19 juillet 2007, ironise : « le directeur de LibĂ©ration devrait tirer la conclusion qu’il impose Ă  tous : il faut carrĂ©ment interdire la grève dans tout le secteur public. Allez, encore un effort pour ĂŞtre vraiment "rĂ©aliste" ! »

Journalisme patronal

Serge Dassault est un grand « rĂ©aliste ». On savait dĂ©jĂ  que, pour celui qui est d’abord le fils de son père, ĂŞtre propriĂ©taire d’un journal « permet de faire passer un certain nombre d’idĂ©es saines », et que, « par exemple, les idĂ©es de gauches sont des idĂ©es pas saines » [2]. Dans un entretien accordĂ© aux Echos le 24 juillet 2007, il avance ses arguments, imparables : «  Quand quelqu’un met de l’argent quelque part, ce n’est pas pour laisser faire n’importe quoi ! On remet de l’argent, on fait des amĂ©liorations. Tout ça n’est pas gratuit. Donc l’actionnaire ou le propriĂ©taire a quand mĂŞme le droit d’avoir un regard sur la rentabilitĂ© et l’orientation politique !  » Il ajoute : « J’ai tout de mĂŞme pas achetĂ© L’HumanitĂ©. J’ai achetĂ© un journal parce que je pense qu’il est libĂ©ral et qu’il dĂ©fend les bonnes idĂ©es. Pourquoi je ne serais pas indĂ©pendant ? N’importe quel journaliste serait considĂ©rĂ© comme libre. Alors pourquoi la libertĂ© de parole serait aux journalistes et pas aux actionnaires ? C’est quand mĂŞme extraordinaire, ça !" ». Qu’est-ce que l’indĂ©pendance quand on est Ă  la fois le principal actionnaire de Dassault Aviation, de Dassault Systèmes, de la maison de vente Artcurial... et sĂ©nateur-maire UMP de Corbeil-Essonnes ? Vaste question… Reste le sens de la formule : « pourquoi la libertĂ© de parole serait aux journalistes et pas aux actionnaires ? » Une interrogation angoissĂ©e qui vaut bien des dĂ©monstrations…

Journalisme promotionnel

Toujours chez Dassault : dans son Ă©dition du 8 juillet 2007, TV Magazine, propriĂ©tĂ© du groupe, nous prĂ©sente la façon dont TF1 doit couvrir le dĂ©filĂ© du 14 juillet. InterviewĂ© pour l’occasion, le journaliste Charles Villeneuve qualifie l’avion de chasse Rafale, conçu par le groupe Dassault, de « fleuron de l’industrie aĂ©ronautique militaire mondiale, (...) un puits d’intelligence, d’inventivitĂ© et de technologie  ». AllĂ©chĂ© par un portrait si Ă©logieux, le lecteur se rĂ©fère alors Ă  l’encadrĂ© intitulĂ© « Rafale : un chasseur spectaculaire », auquel renvoie l’article. « Autant dans le ciel de Paris que sur TF1, le Rafale sera l’une des vedettes du 14 juillet cette annĂ©e  », nous annonce TV Magazine. « Dans un document de trente minutes rĂ©alisĂ© par le journaliste indĂ©pendant GrĂ©goire Gosset, la chaĂ®ne souligne les performances de l’avion de chasse conçu par Dassault. Cinq camĂ©ras embarquĂ©es ont permis d’enregistrer des images Ă  couper le souffle ». DĂ©bordant d’enthousiasme, l’auteur de l’article poursuit un peu plus loin : « L’une des qualitĂ©s les plus spectaculaires du chasseur est sa capacitĂ© de progression Ă  très basse altitude Ă  800 km/h sous les couvertures radars pour appuyer les interventions au sol. Créé par le logiciel Catia, rĂ©fĂ©rence incontestable pour l’aĂ©ronautique mondiale, cet avion entièrement informatisĂ©, capable de voler en automatique Ă  30 mètres d’altitude dans n’importe quelles conditions, avec des accĂ©lĂ©rations Ă©poustouflantes (282 km/h Ă  1128 km/h en 3 secondes !) est souvent arrivĂ© en tĂŞte des Ă©valuations devant les F16 amĂ©ricain et Eurofighter Typhoon europĂ©en ». Les lecteurs de TV Magazine sont certainement peu nombreux Ă  s’acheter des avions de chasse, mais c’est toujours agrĂ©able, pour un industriel, de se payer une bonne image de marque Ă  peu de frais.

Journalisme d’investigation

AĂ©ronautique encore. Une brève du Parisien (2 septembre 2007) relevĂ©e par Le Canard enchaĂ®nĂ© du 5 septembre 2007 : « Un Airbus A 380 en tournĂ©e de dĂ©monstration en Asie a heurtĂ© un hangar sur l’aĂ©roport de Bangkok et a dĂ» retarder son programme de prĂ©sentation (…). Venant de Toulouse, l’avion Ă©tait arrivĂ© vendredi Ă  Bangkok, première Ă©tape d’une tournĂ©e de promotion dans quatre villes de la rĂ©gion. » Comme le note le palmipède : « La discrĂ©tion du Parisien est explicable, ou au moins comprĂ©hensible : actionnaire d’EADS, maison mère d’Airbus, Lagardère dĂ©tient aussi 25% du groupe qui possède le quotidien. On ne saurait pourtant la condamner : radios et tĂ©lĂ©s ont observĂ© un silence total sur cette histoire. Ou du moins se sont gardĂ©s de lui assurer la moindre “promotion”. »

Journalisme d’« intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral »

Au sujet du « service minimum », les mĂ©dias ont Ă©tĂ© plus bavards. Les Ă©ditoriaux, en particulier. TitrĂ© « Les syndicats au dĂ©fi de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral », celui de Didier Pillet dans Ouest-France, le 23 juillet 2007 illustre au risque de la caricature la façon dont le prĂŞt-Ă -penser mĂ©diatique se reprĂ©sente et reprĂ©sente les mouvements sociaux. Extraits : « S’appuyant sur les promesses de campagne de Nicolas Sarkozy et sur une opinion globalement favorable Ă  la mesure, le gouvernement pousse les feux du service minimum dans les services publics en circonstance de conflit du travail. Après les transports, l’Éducation nationale devrait ĂŞtre concernĂ©e ». La mesure ne peut ĂŞtre que bonne, puisque l’« opinion » lui est « globalement favorable ». Mais quelle opinion ? Celle que les sondages prĂ©tendent mesurer ? Celle que les Ă©ditorialistes prĂ©tendent reprĂ©senter ? On ne le saura pas…

Pillet poursuit : « Au-delĂ  du choix tactique qu’ils vont devoir faire devant cette dĂ©termination inĂ©dite du pouvoir politique, les syndicats sont mis au dĂ©fi d’apporter la preuve qu’ils peuvent servir l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral et non pas uniquement les corporatismes et les Ă©goĂŻsmes catĂ©goriels. (...) les organisations syndicales sont (...) dans cette affaire clairement au pied du mur : vont-elles tenir une ligne idĂ©ologique pure et dure, la protection Ă  tout crin d’un droit de grève Ă©rigĂ© en absolu, et s’arcbouter sur la dĂ©fense des seuls intĂ©rĂŞts de leurs mandants au risque de faire apparaĂ®tre ceux-ci comme des nantis insensibles aux problèmes des autres ? Ou bien entreront-elles dans une nĂ©gociation qui mettrait au centre la protection des plus faibles, et chercherait Ă  concilier droit de grève et service minimum ? Si les syndicats sont si faibles en France c’est en grande partie parce qu’ils peinent Ă  dĂ©fendre l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral ». D’un cĂ´tĂ© une « ligne idĂ©ologique pure et dure » tenue par des « nantis insensibles aux problèmes des autres », « arcbout[Ă©s] sur la dĂ©fense [de leurs] seuls intĂ©rĂŞts », de leurs « corporatismes » et leurs « Ă©goĂŻsmes », de l’autre la « nĂ©gociation », « la protection des plus faibles » et la dĂ©fense de « l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral »...

Comment ne pas faire le bon choix ? Mais aussi, comment ne pas s’interroger sur la lĂ©gitimitĂ© de cet « intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral » dĂ©fini par les faiseurs d’opinion comme Didier Pillet et les propriĂ©taires de mĂ©dias qui les paient ? « Tout le monde sait que les premières victimes des grèves Ă  l’Ă©cole, oĂą l’accueil ne peut pas ĂŞtre garanti, sont les enfants des familles les plus fragiles.(...) Comment font les mamans qui partent Ă  5h ou 6h faire des mĂ©nages, n’ont personne Ă  la maison pour garder les petits, et ne peuvent pas payer quelqu’un ? ». Tout le monde sait surtout que la figure de la mère cĂ©libataire mal payĂ©e et exploitĂ©e, d’ordinaire, n’émeut guère Ouest-France. Et que le cynisme Ă©ditorial peut se parer des oripeaux du sentimentalisme quand il s’agit de pourfendre le droit de grève en particulier, les droits sociaux en gĂ©nĂ©ral.

Journalisme d’intérêt général (suite)

Didier Pillet toujours. Dans Ouest-France du 7 septembre 2007, il cĂ©lèbre la mondialisation par le rugby et la coĂŻncidence de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral et du rugby : « La mondialisation inquiète-t-elle la France ? Les nations qui convergent vers elle des hĂ©misphères nord et sud, de pays pauvres et de terres riches, devraient aider Ă  la lui faire aimer. La croissance patine ? La culture du combat et de la solidaritĂ©, des talents individuels au service d’une communautĂ© forte, lui redonneront l’envie de mordre et de se bouger. Et si, Ă  la fraĂ®cheur animale des chevauchĂ©es de rhino vifs comme des gazelles, les artistes de l’ovalie ajoutent ce grain de folie qui fait d’un match une geste Ă©pique, la plĂ©nitude sera au rendez-vous. La fĂŞte chasserait alors le spleen que font peser sur le moral du pays la crise du pouvoir d’achat, les dĂ©ficits budgĂ©taires et les violences urbaines. » Une approche du sport intĂ©ressante (et pas du tout idĂ©ologique) mais espĂ©rons quand mĂŞme qu’une Ă©limination prĂ©coce du XV de France ne mettrait pas le pays Ă  feu et Ă  sang !

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