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Lire : Ma vie au poste, de Samuel Gontier

Chaque jour ou presque, Samuel Gontier nous propose une chronique sur son blog « Ma vie au poste » [1]. Observateur assidu de la tĂ©lĂ©vision, qu’il s’agisse des chaĂ®nes gĂ©nĂ©ralistes ou des chaĂ®nes d’information en continu, le journaliste de TĂ©lĂ©rama offre Ă  ses lecteurs et lectrices un regard acerbe et lucide sur le « meilleur du pire » des programmes tĂ©lĂ©visĂ©s, Ă  mi-chemin entre le regrettĂ© « Zapping » de Canal+ et les publications d’Acrimed [2].

Les Ă©ditions La DĂ©couverte ont eu la bonne idĂ©e de publier, sous forme de livre, une version augmentĂ©e des chroniques de Samuel Gontier parues entre 2008 et 2016, dans un ouvrage qui reprend le titre du blog : Ma vie au poste. Une version augmentĂ©e car il ne s’agit pas, contrairement par exemple au dernier « livre » d’Éric Zemmour, d’une paresseuse compilation de chroniques dĂ©jĂ  parues, mais d’un important travail de reprise, synthèse, réécriture et organisation thĂ©matique de huit annĂ©es de « garde Ă  vue tĂ©lĂ©visuelle ». Et Ă  Acrimed, autant le dire sans dĂ©tour, on a aimĂ©.

Une odyssée télévisuelle

En 250 pages environ et 11 chapitres thĂ©matiques [3], le chroniqueur de TĂ©lĂ©rama nous entraĂ®ne dans une odyssĂ©e tĂ©lĂ©visuelle dont l’une des forces est de nous faire rire tout en nous faisant grincer des dents, le tout sans jamais verser dans la caricature ni tomber dans la « dĂ©nonciation manichĂ©enne des mĂ©dias en gĂ©nĂ©ral et de la tĂ©lĂ©vision en particulier » Ă©voquĂ©e par Philippe Corcuff dans un billet de blog sur Mediapart – au dĂ©but duquel il reconnaĂ®t ne pas avoir lu le livre de Samuel Gontier, ceci expliquant peut-ĂŞtre cela. Car rien ne prĂ©juge, dans l’ouvrage, des rĂ©ceptions des tĂ©lĂ©spectateurs et des tĂ©lĂ©spectatrices, et de la distance qu’ils peuvent avoir vis-Ă -vis de ce qui leur est proposĂ©. En outre, le journaliste ne manque pas de relever que parfois, au milieu du pire, quelques rayons de soleil peuvent briller, qui montrent par contraste la mĂ©diocritĂ© dominante : « Foin du syndrome de Stockholm : Ma vie au poste n’est pas tendre avec son geĂ´lier. De mes interminables gardes Ă  vue, j’ai extrait matière Ă  pĂ©riple au fil de ses torts et travers. La tĂ©lĂ©vision n’en demeure pas moins, Ă  certains moments, un prĂ©cieux outil de dĂ©couverte et d’émancipation. »

Dans l’ouvrage, les exemples foisonnent de ces « dĂ©rapages » tĂ©lĂ©visuels qui, Ă  l’instar des « dĂ©rapages » racistes de la droite extrĂŞme ou de l’extrĂŞme droite, ne sont pas des Ă©carts ou des excès, mais des rĂ©vĂ©lateurs de logiques de fond, structurelles, rĂ©sumĂ©es par l’auteur dans sa conclusion : « MĂŞme si des programmes plus subversifs subsistent, la tĂ©lĂ© scrutĂ©e dans “Ma vie au poste” vĂ©hicule une idĂ©ologie (au sens, non pĂ©joratif, de “vision du monde”) conservatrice, ultralibĂ©rale, servile, sexiste, xĂ©nophobe, consumĂ©riste. » Une « idĂ©ologie » qui n’est pas le produit d’une volontĂ© machiavĂ©lique de « laver les cerveaux » des tĂ©lĂ©spectateurs et des tĂ©lĂ©spectatrices, ni mĂŞme des seules opinions des Ă©ditorialistes et journalistes vedettes, mais qui prend Ă©galement sa source dans les formats tĂ©lĂ©visuels eux-mĂŞmes et dans les logiques concurrentielles : course Ă  l’audimat, au « buzz » et au scoop, poids – parfois direct, souvent indirect – des pourvoyeurs de la manne publicitaire, mimĂ©tisme et « circulation circulaire de l’information », etc. Ma vie au poste nous offre un regard qui insiste Ă  la fois sur les contenus et les contenants, loin d’une dĂ©nonciation mĂ©prisante de la tĂ©lĂ©vision « populaire », mais sans compromis quant aux logiques Ă  l’œuvre dans les principales chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision et au mĂ©pris qu’elles affichent elles-mĂŞmes Ă  l’égard de « leur » public.


« Vols, agressions, braquages : flics de choc contre voyous prĂŞts Ă  tout »

On ne pourra ici dĂ©tailler les exemples et les thèmes retenus par Samuel Gontier tant ils sont nombreux, variĂ©s, et prennent toute leur force au sein de l’exposĂ© de l’auteur, dont l’écriture et le style nous invitent Ă  l’accompagner tout au long de son pĂ©riple, aussi insupportables soient nos compagnons de voyage. L’extrait qui suit, tirĂ© d’un chapitre consacrĂ© au traitement mĂ©diatique de « l’insĂ©curitĂ© », donnera une idĂ©e gĂ©nĂ©rale du ton et du propos du journaliste :

Yves Calvi et consorts mobilisent bien d’autres moyens pour me filer la frousse. Car, en dehors du « risque terroriste », d’infinis dangers me guettent en permanence. « Vous savez que les Français sont exaspĂ©rĂ©s par ce qu’on pourrait appeler les violences de rue », rappelle Yves Calvi aux invitĂ©s de « Mots croisĂ©s », en 2011 sur France 2. Ces derniers ne manifestant pas assez de compassion pour l’exaspĂ©ration des Français, l’animateur doit insister : « Je vous interroge sur les violences de rue, la façon dont les Français peuvent Ă  tout moment avoir l’impression qu’on va leur piquer des choses, leur tĂ©lĂ©phone portable. » Impossible pour les invitĂ©s de se dĂ©fausser, « le thème de la sĂ©curitĂ© s’est invitĂ© et il sera prĂ©sent dans la campagne des municipales ». Quel malpoli, ce thème qui s’invite sans prĂ©venir !
Du coup, les prĂ©sentateurs sont obligĂ©s de lui accorder un « chapitre » dans les JT. « Pour en revenir Ă  nos problèmes de vie quotidienne, voici le chapitre sĂ©curitĂ© », prĂ©vient Claire Chazal en fĂ©vrier 2012 sur TF1. « Prenons un seul sujet, l’explosion des cambriolages », propose en fĂ©vrier 2014 David Pujadas dans « Des paroles et des actes ». Dans « Le 19.45 » de M6, en avril 2010, une enquĂŞte sur les dynamitages de distributeurs de billets avait dĂ©jĂ  promis d’expliquer « pourquoi cette forme de dĂ©linquance explose depuis quelques mois ». Et six mois plus tĂ´t, le mĂŞme JT racontait « comment se prĂ©munir contre les vols d’identitĂ©, une nouvelle forme de dĂ©linquance qui explose ».
« C’est vrai qu’on a peur, on a très peur », admet une commerçante dans un numĂ©ro d’« Appels d’urgence » de mars 2009 intitulĂ© « Vols, agressions, braquages : flics de choc contre voyous prĂŞts Ă  tout ». Sur TF1 et sur M6, mais aussi sur leurs filiales de la TNT, divers magazines se prĂ©tendant d’« investigation » consacrent l’essentiel de leurs sommaires Ă  la traque des dĂ©linquants par de valeureux dĂ©fenseurs de la loi assez prĂ©venants pour embarquer des journalistes avec eux. […]
Comme les magazines d’ « investigation », les Ă©missions « criminelles » font rĂ©gner la terreur, ressassant Ă  l’infini les mĂŞmes faits divers commis par des « monstres ». « Le crime parfait des amants diaboliques », titre « 90’ faits divers » sur TMC en novembre 2009. Les meurtriers ayant tout de mĂŞme Ă©copĂ© de cinquante-cinq ans de prison Ă  eux deux, je suspecte le « crime parfait » de ne pas l’être tant que ça.


***



Un ouvrage à lire donc, sans modération, ne serait-ce que pour profiter du travail de fourmi de Samuel Gontier, l’un des rares – avec Acrimed – à proposer de longues transcriptions de programmes télévisuels. Ce faisant, il offre un panorama sur huit années qui nous révèle, nous rappelle, ou met en relation des séquences aujourd’hui introuvables et souvent oubliées. Les médias de flux ont en effet une tendance marquée à produire des contenus qui disparaissent souvent aussi vite qu’ils ont été diffusés.

Or c’est prĂ©cisĂ©ment l’accumulation de centaines d’heures de visionnage de ces flux de programmes plus ou moins jetables qui permet de repĂ©rer les phĂ©nomènes rĂ©currents et de construire un regard distanciĂ© sur des mĂ©dias qui, de leur cĂ´tĂ©, s’imposent de moins en moins de distance par rapport aux Ă©vĂ©nements et aux phĂ©nomènes sociaux Ă  propos desquels ils prĂ©tendent informer. La position de Samuel Gontier, « journaliste de canapĂ© » (comme il aime Ă  se dĂ©finir lui-mĂŞme), est originale, singulière et Ă  bien des Ă©gards indispensable pour quiconque veut mieux connaĂ®tre la tĂ©lĂ©vision, ses dĂ©rives et ses mĂ©faits, et prendre le parti d’en rire, mĂŞme si c’est parfois de dĂ©pit, sans s’interdire de rĂ©flĂ©chir.


Julien Salingue



- Samuel Gontier, Ma vie au poste, La Découverte, Paris, 2016, 264 pages, 17 euros.

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