Accueil > Critiques > (...) > Les médias et la mort de Pierre Bourdieu

Les médias et la mort de Pierre Bourdieu

Libres propos d’un sénateur amnésique

Henri Weber, juge de Pierre Bourdieu

Ceci n’est qu’un exemple. Mais il soulève, de façon parfaitement visible, au moins un problème : est-il vraiment indispensable que les journalistes participent, même involontairement, à la stratégie de communication de politiciens et d’organisations politiques qui sont prêts à dire (presque) n’importe quoi, pour peu qu’ils puissent bénéficier des retombées de la consécration de créateurs ou de chercheurs qu’ils honorent... surtout à titre posthume ?

Le lendemain de la mort de Pierre Bourdieu, France Info diffusait, entre autres témoignages, l’avis très autorisé d’un sénateur du PS - Henri Weber - soudainement frappé d’amnésie : il avait oublié l’entretien accordé quelques mois plus tôt au Figaro : « Sa posture d’imprécateur est désolante ». Le document figurait sur le site dudit sénateur, fier de son oœuvre, jusqu’à la fin de son mandat en 2004 (Modifié le 14 mars 2010)

Mais commençons par France Info.

Henri Weber sur France Info

Notre sénateur commence par saluer "un très grand intellectuel français", qui avait fait entendre "la voix des sans voix". Puis il résume - correctement, en souvenir de ses études de sociologie - quelques aspects de l’oeuvre de Bourdieu, "penseur de l’inégalité".

Interrogé sur les rapports entre Bourdieu et le Parti Socialiste, notre Sénateur bredouille quelques propos convenus sur "les perspectives à long terme" et "la politique qui doit tenir compte des contraintes", avant de conclure, triomphalement : "Nous étions donc quelquefois en désaccord sur les moyens de réaliser le possible, mais totalement d’accord sur ce qui est souhaitable" [Transcription approximative, mais fidèle au sens.]

Maintenant, relisons Weber quand il parlait au Figaro".

Titre : Henri Weber (PS) : « Sa posture d’imprécateur est désolante. »

Texte :

Le sénateur PS de Seine-Maritime, auteur de « Que reste-t-il de mai 68 ? » et de « Marxisme et conscience de classe », critique « la philosophie de la dénonciation. »

Le Figaro. - N’avez-vous pas l’impression que les critiques émises par Pierre Bourdieu contre la gauche au pouvoir gênent, voire inquiètent les socialistes ?
Henri Weber. - Ses critiques ne me gênent ni ne m’inquiètent. Elles me désolent. Parce qu’elles relèvent de ce que j’appelle l’intellectuel français à l’ancienne. C’est Jean-Paul Sartre sur son tonneau, l’intellectuel imprécateur, le Jupiter tonnant, celui qui prend la posture du porte-parole des humiliés et des offensés contre les gouvernants et les puissants. C’est une figure absolument classique de l’intellectuel français, que Sartre a incarnée pendant des décennies.

- Pourquoi reprocher à Bourdieu de prendre la relève de Sartre ?
- Attention, il n’est pas dans mon intention de revenir sur l’autonomie des intellectuels par rapport aux politiques. Les intellectuels sont, à juste titre, jaloux de leur autonomie. Ils ont raison, c’est leur valeur ajoutée. La fonction du politique est de rendre possible le souhaitable. Ce que je regrette dans le cas de certains, c’est la dimension purement protestataire. En 1844, dans sa 11ème thèse sur Feuerbach, Karl Marx expliquait que jusqu’à présent les intellectuels n’avaient fait qu’interpréter le monde alors qu’il fallait désormais le transformer. Raymond Aron a commenté cette analyse en disant que les intellectuels français ne veulent ni interpréter ni transformer le monde, ils veulent le dénoncer. C’est cette posture de la dénonciation que je trouve absolument navrante. On est en droit aujourd’hui d’attendre autre chose des intellectuels.

- Que peut-on attendre d’eux ?
- D’abord qu’ils restituent de l’intelligibilité sur notre société et sur notre monde. Nous avons vécu des mutations formidables au cours des dernières années tant sur le plan économique et social que sur le plan de la géopolitique avec la fin de la guerre froide. Simultanément nous avons vécu l’effondrement des grandes idéologies héritées du XVIIIème siècle, notamment le marxisme. Il en a découlé une grande crise de l’intelligibilité. Le présent apparaît comme obscur et l’avenir comme opaque. Ce qu’on attend des intellectuels c’est d’abord qu’ils nous restituent de l’intelligibilité, qu’ils analysent ce qui se passe à tous les niveaux et qu’ils permettent d’avoir une vue d’ensemble.

- Ne serait-ce pas le cas de Bourdieu ?
- Bourdieu ne nous apprend pas grand chose sur les mutations en cours, les nouveaux défis qu’elles nous imposent, les nouvelles questions qui surgissent, les nouvelles contradictions qui sont à l’oeuvre... Prenez un homme comme Patrick Weil. C’est un universitaire, il fait une thèse sur l’immigration en France, il a réfléchi et travaillé sur cette question, il s’est emparé de ce dossier et, comme intellectuel absolument indépendant, il a dit ce qu’il conviendrait de faire. Voilà qui est utile et éclaire le débat public. Se draper dans sa dignité, dans son indignation et foudroyer, accabler les gouvernants, les décideurs, en expliquant qu’ils se valent tous et qu’ils ne valent rien, c’est une grande facilité et cela ne contribue pas à l’élaboration ni à la décision démocratique.

- Rejoignez-vous les intellectuels qui dénoncent le populisme « bourdivin » ?
- Oui, tout à fait, il s’agit bien de populisme. Ce qui le caractérise, c’est l’insignifiance totale de ses propositions et de ses analyses sur la situation. Et ce qui est complètement nuisible, c’est cette obsession de placer sur un même pied la gauche et la droite.

- Mais il substitue au rapport droite-gauche le rapport pauvres-nantis...
- Ce qui le légitime, au passage, dans sa posture de porte-parole des exclus. Mais personne n’a osé lui dire que l’on était plus dans les années 50-60 !

- Comment expliquez-vous que ses analyses aient pourtant un écho auprès des intellectuels de la gauche ?
- Parce que c’est une tradition de l’intelligentsia française ! Mais, attention, l’audience de Bourdieu est sans commune mesure avec celle de Sartre ou de Camus.

- Ne réussit-il pas à faire ce lien sociétal-social lorsqu’il appelle, par exemple, les homosexuels à s’engager dans un combat que les intellectuels socialistes ont déserté ?
- Là aussi c’est amusant, cette école qui dénonce la médiatisation, le règne de l’apparence et qui porte aux nues un groupe comme Act Up qui, lui, ne fait que çà. La doctrine d’Act Up est qu’il faut être une quinzaine, mais au bon endroit, et qu’il faut agir par la médiation des médias, rien de sert de représenter la population, rien ne sert de l’encadrer, ce ne sont pas des militants du type des militants d’associations traditionnelles ou de syndicats, ils ne sont pas au contact de la population, ils ne cherchent pas à l’organiser...

- Mais lui cherche visiblement à capter son intention ?
- Pour cela il faudrait qu’il y ait un minimum de discours positif. Les gens ne peuvent pas d’identifier au seul principe de dénonciation surtout quand il prend pour cible - trop souvent - les individus.

Propos recueillis par Carl Meeus, Le Figaro
 
 
 

 

Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l’association.

A la une

« Grandes Gueules » : Daniel Riolo, un nouvel éditorialiste dans le cirque médiatique

Quand le journaliste sportif devint professionnel du commentaire.

Lire : Berlin, 1933. La presse internationale face à Hitler de Daniel Schneidermann

Retour sur le traitement médiatique de la montée du nazisme.

Gilets jaunes : service minimum dans les magazines féminins

De leur difficulté à rendre visibles les femmes des classes moyennes et populaires