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Libération : en guise de « Rebond », un encart publicitaire

Les pages « Rebonds » de Libération offraient le 10 mars une place pour le moins incongrue à un stupéfiant publi-reportage autopromotionel du publicitaire Stéphane Fouks. De la pub pour la pub et pour une entreprise de pub, en guise de « débat » : Libération « communique » !

Ledit Stéphane Fouks constate que l’heure du doute est arrivée qui touche le commerce comme les médias ou la politique. A l’heure de la « fragmentation » de l’offre de communication (il y a 100 chaînes de télé contre 6 en 1985, 1000 radios contre 7 en 1981, 4000 magasines contre 2000 il y a 20 ans, sans compter Internet), on ne peut plus communiquer comme avant. Dame, c’est sûr.

Mais ce qui est rigolo, c’est que pour remédier à ce doute sur la légitimité duquel Fouks néglige de s’interroger, il n’imagine pas une seconde que l’on puisse avoir recours, par exemple et au hasard, à la revalorisation de la parole et du débat démocratiques. Sans doute trop ringard et pas assez post-moderne. C’est seulement sur la communication qu’il se penche et seulement sur celle des entreprises qui plus est ! Et il met en garde contre les erreurs de communications comme celle de ne communiquer que sur le produit par exemple et non pas « sur le sens de la mission des entreprises, le sens de leur vision, le sens de leur combat ».

Or quelle est, dans une société capitaliste, la mission d’une entreprise sinon de réaliser des profits au bénéfice de ses propriétaires et actionnaires ? Quels sont ses combats sinon lutter pour plus de précarité, moins de charges sociales, plus de flexibilité, moins de syndicats ? Quelle est la vision des entreprises sinon la mondialisation libérale avec ses délocalisations, la recherche frénétique du travail à moindre coût, les concentrations au nom de la rationalisation, la sécurité sociale à deux vitesses, la retraite chacun pour soi et la privatisation de tout ce qui peut rapporter de l’argent à quelques-uns au lieu de servir bêtement à tout le monde ! Mais ces « missions », « visions » et « combats », Fouks les tait pudiquement.

Pour illustrer la bonne méthode de communication d’entreprise, celle qui est adaptée aux temps modernes, Fouks prend quelques exemples : « Carrefour » qui nous vend les mêmes produits que les autres mais avec des arguments sociétaux différents : le « mieux consommer » qui n’est rien d’autre que du consommer pareil mais chez « Carrefour ». Ou Airbus qui communique non pas à ses clients mais aux passagers, lesquels seraient sensés devenir des « alliés », grâce à cette « campagne intégrée qui allie le sens et la preuve » et préférer forcément voyager dans ces avions que dans les Boeings concurrents... ! On ne comprend pas très bien pourquoi, mais c’est forcément vrai puisque c’est lui qui le dit.

Et les patrons aussi, donc, doivent changer : ne pas faire comme Messier (bouh le méchant !) « qui confondait image personnelle et stratégie d’entreprise ». Fouks constate des « dissonances criantes » entre le « message aux actionnaires, (le) propos aux consommateurs et (le) discours aux salariés » (admirons la nuance dans le choix des mots et la hiérarchie des groupes) mais tout en remarquant que « de plus en plus, le salarié, le consommateur et l’actionnaire sont une seule et même personne ». Pourquoi donc les discours seraient -ils différents puisque les intérêts seraient les mêmes : chaque salarié exploité ou viré, chaque consommateur abusé récupère la mise comme actionnaire ! Un œil sur ma fiche de paye ou ma lettre de licenciement, un autre sur le CAC 40 et c’est rien que du bonheur : dire qu’il y en a qui s’interrogent sur la moralité du capitalisme...

Evidemment, « seul le chef d’entreprise peut donner une cohérence à cette communication » car « il est le dépositaire d’une partie du capital de l’entreprise ... le capital de la parole vraie  ». Quoi qu’est-ce ? Pourquoi cette parole serait-elle vraie ? Ca, il ne nous le dit pas. Pourquoi ? Soit cela ne nous regarde pas, soit Fouks invente l’infaillibilité patronale...

Mais Stéphane Fouks, ce ne serait pas d’abord un patron, celui d’une branche d’EuroRSCG ? Et si ce prospectus qui propose des remèdes sans avoir procéder à un diagnostic, ne s’adressait pas à nous qui ne sommes que consommateurs, que salariés et même pas toujours, et rarement actionnaires ?

Mais oui ! c’est bien sur ! Dans cette page de Libération, le patron Fouks communique à ses clients, les annonceurs, pour faire de nous, lecteurs, « ses alliés de sa communication intégrée » : son texte, c’est le capital de parole vraie de sa boite, c’est de la publicité rédactionnelle pour lui-même et publiée gratos, pardi ! Tout bénéf quand on connaît le prix de la page de pub dans Libé. Sacré Fouks ! Et moi qui argumente, c’est à mourir de rire...

Au fait, Airbus et Carrefour, dont Fouks vante la bonne communication moderne, sont clients de EuroRSCG qu’il dirige, étonnant, non ?

Nicolas Spengler

 

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