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Les « sources proches de l’enquête », un paravent journalistique

par Acrimed,

Cet article est tiré du n°9 de Délibérée, la revue du Syndicat de la magistrature, paru en mars 2020. Ce numéro spécial « Justice & Médias : cuisines et dépendances » a été élaboré en partenariat avec Acrimed. Cet extrait revient sur l’une des quatre expressions étudiées dans la rubrique « Des mots médiatiques qui parlent de la justice » (pp. 28-34)

« Selon des sources proches de l’enquête » : un paravent journalistique


Des journalistes « police-justice » la convoquent en plateau pour annoncer ou commenter un fait-divers. Elle garnit les articles attachés à documenter le cours des enquêtes judiciaires. Omniprésente dans les médias, la formule d’apparence anecdotique « selon des sources proches de l’enquête » (variantes : « de source proche du dossier » ou « selon nos informations ») témoigne surtout d’un certain type de pratiques journalistiques critiquables, voire sert de paravent déontologique et politique.

Sur un plan rhétorique, cette expression s’apparente à une forme d’argument d’autorité, puisque l’on imagine que la source a accès aux éléments de l’enquête voire y participe et sait donc nécessairement de quoi elle parle ; elle offre donc un gage de sérieux, de fiabilité, et même d’« objectivité » pour qui croirait encore à ce mythe de la profession journalistique.

Elle peut aussi être utilisée comme faire-valoir, privilège d’un journaliste auquel cette « source proche de l’enquête » aura « confié », en toute indiscrétion, une information exclusive… Les journalistes évoqueront sans doute le « secret des sources », et la nécessaire protection qu’une telle formule garantit à un interlocuteur pourvoyeur – régulier ou non – d’informations, et qui pourrait se voir reprocher par sa hiérarchie, voire la justice, un manquement à ses obligations professionnelles. Pour autant, secret et qualité des sources ne devraient pas dispenser des précautions et vérifications usuelles. Bien des « révélations » médiatiques – et a fortiori policières et/ou judiciaires – ont en effet vu leur véracité a priori garantie par cette formule consacrée se terminer en fiascos.

Par exemple, les grands médias ont quasi unanimement annoncé, de « sources proches de l’enquête » et à la suite du Parisien, que Xavier Dupont de Ligonnès avait été arrêté le 11 octobre dernier – une information démentie dès le lendemain – avant de longuement gloser sur cette arrestation à coup d’éditions spéciales, et sans le moindre recul. Ainsi Le Parisien s’est-il défendu – au cours d’un épisode qu’il fut convenu d’appeler une méprise – en affirmant que « cinq sources » avaient été consultées [1]. Cinq sources à différents niveaux hiérarchiques, à différents endroits de France, mais cinq sources… « proches de l’enquête », et toutes policières. Pouvait-on raisonnablement considérer que l’information était suffisamment fiable et recoupée, alors même que le procureur de la République – seule autorité habilitée à communiquer sur une affaire judiciaire en cours – refusait dans un premier temps de s’exprimer, puis que rapidement, des témoins apportaient une version contradictoire ?

Dans les affaires de violences policières – entraînant parfois la mort – vis-à-vis de jeunes racisés des quartiers populaires, ou comme on l’a vu plus récemment à l’occasion des manifestations des Gilets jaunes, la formule reste monnaie courante dans les articles de presse [2]. Un exemple particulier qui montre bien en quoi l’expression « source proche du dossier » est problématique [3] : une manière, finalement, de se passer – ou de largement supplanter le recueil d’autres sources, notamment celles de témoins, et donc bien souvent… d’autres versions des faits.

D’une manière générale, cet usage courant voire automatique s’explique par bien des facteurs, de la foi aveugle que vouent certains journalistes dans les déclarations des institutions policières à la dépendance qui peut se créer, du fait d’un ensemble de pratiques professionnelles, vis-à-vis de certaines sources policières ou judiciaires. Des facteurs qui conduisent les journalistes à donner à la police la primeur des faits pour un résultat souvent très problématique du point de vue de l’information : ce qu’Acrimed a coutume d’appeler « le journalisme de préfecture ».


 

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Notes

[1« Affaire Dupont de Ligonnès : cinq sources pour une fausse piste », Le Parisien, 12 octobre 2019.

[2Sur ce sujet, voir sur le site d’Acrimed la rubrique dédiée au traitement médiatique des violences policières (https://www.acrimed.org/+-Violences-policieres-+) et en particulier les articles « Comment les violences policières ont (difficilement) percé le mur médiatique » et « Violences policières : la préfecture vous informe ! ».

[3Ce d’autant qu’il peut se combiner avec un usage à géométrie très variable du principe de présomption d’innocence (cf. les développements dédiés à cette question dans ce même article).

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