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Les radios sont unanimes : vive le bipartisme !

À la radio, les matinales ont réellement débuté leur campagne en septembre 2016 en donnant la parole aux membres du Parti socialiste et des Républicains. Pour les autres, il n’est resté que quelques miettes à se partager.

L’élection prĂ©sidentielle française se dĂ©roulera les 23 avril et 7 mai 2017. Pourtant, la campagne dans les mĂ©dias avait dĂ©jĂ  commencĂ© en octobre 2012 dans Le Journal du Dimanche : « Le JDD a refait le match de la dernière prĂ©sidentielle. Six mois après, Nicolas Sarkozy serait en tĂŞte au premier tour et les deux candidats [Nicolas Sarkozy et François Hollande] Ă  Ă©galitĂ© au second. » (14 octobre 2012) Cette information inutile n’est que la première d’une longue sĂ©rie.

Quatre ans plus tard, en septembre 2016, dĂ©bute donc la grande rentrĂ©e de la campagne prĂ©sidentielle. Entre les primaires (Ă  droite, Ă  gauche, ou Ă  Europe Écologie les Verts (EELV)), l’annonce (ou non) de François Hollande de briguer une seconde mandature et les interrogations sur les intentions d’Emmanuel Macron (ira-t-il ou pas ?), les mĂ©dias ne savent plus oĂą donner de la tĂŞte. Très rapidement, la presse se trompe en voyant JuppĂ© gagner face Ă  Sarkozy dans une primaire que François Fillon va largement remporter. Les mĂŞmes tombent de haut quand François Hollande dĂ©clare qu’il ne se prĂ©sentera pas. Les chaĂ®nes d’information en continu commentent les commentaires des uns et des autres… en continu. Et les radios roulent pour le bipartisme, distribuant des cartons d’invitations pour les membres du Parti socialiste (PS) et des RĂ©publicains (LR).


Des chiffres accablants

Sur ce point, le recensement des invitĂ©s des tranches matinales de trois radios gĂ©nĂ©ralistes les plus Ă©coutĂ©es (France Inter, RTL et Europe 1) [1] est sans Ă©quivoque.

Du 5 septembre au 23 dĂ©cembre 2016, nous avons relevĂ© 235 invitĂ©s dans les trois matinales [2] dont 163 sont des hommes et des femmes appartenant Ă  des partis politiques. Les autres invitĂ©s (72) sont des intellectuels (17), des artistes (11), des PDG ou reprĂ©sentants du patronat (11), des Ă©conomistes orthodoxes (7), des hommes politiques Ă©trangers (6), des syndicalistes (3) [3], des Ă©conomistes hĂ©tĂ©rodoxes (2) et des professionnels d’autres corps de mĂ©tiers (15).

Le premier constat est terrible : parmi les 235 invitĂ©s, nous comptabilisons seulement 32 femmes pour 203 hommes, soient 13,6% de femmes qui s’expriment dans les trois matinales les plus Ă©coutĂ©es…

En regardant la proportion de femmes invitées dans les matinales selon les radios, on constate que France Inter a convié 15 femmes pour 69 hommes, RTL, 12 femmes pour 64 hommes et Europe 1, seulement 5 femmes pour 70 hommes. Jean-Pierre Elkabbach, l’intervieweur de la tranche horaire, ne brille pas par son féminisme…

Graphique 1 : rĂ©partition des invitĂ©s sur France Inter, Europe 1 et RTL selon le genre

Sur les 163 invités politiques, 64 appartiennent au PS et 67 à LR, soit 81% des invités. Les 31 places restantes sont partagées entre le FN (8 invitations), EELV (8), le Modem (3), Jean-Frédéric Poisson (3), Debout la France (2), François de Rugy (2), Nicolas Hulot (2), le PC (1), Emmanuel Macron (1), Philippe de Villiers (1) et Jean-Pierre Chevènement (1).


Graphique 2 : Nombre d’invitĂ©s de chaque parti toutes radios confondues

Cette bipolarisation, reflet de la Ve RĂ©publique et de son bipartisme, Ă©tait exactement du mĂŞme acabit en 2006 comme nous le relevions ici-mĂŞme : « sur les 161 invitĂ©s politiques des matinales (du 4 septembre au 30 novembre [2006]), 62 appartiennent au PS et 68 Ă  l’UMP, soit plus de 80% des invitĂ©s. » Les autres partis se partageaient dĂ©jĂ  les miettes.

Le troisième constat est que si l’on excepte la venue de Ian Brossat (PC) le 1er novembre sur RTL, pas un seul reprĂ©sentant de la gauche de gauche, non gouvernementale, n’a Ă©tĂ© invitĂ© durant quatre mois. Ni Jean-Luc MĂ©lenchon de la France Insoumise [4], ni Philippe Poutou du NPA et ni Nathalie Arthaud de Lutte Ouvrière, pourtant tous les trois candidats Ă  l’élection prĂ©sidentielle, n’ont Ă©tĂ© conviĂ©s. De plus, pas un seul porte-parole de la gauche « antilibĂ©rale » ne s’est exprimĂ© sur les plateaux des trois grandes radios en tant qu’invitĂ© principal des matinales [5].

Enfin, le FN, qui récolte désormais des scores comparables à ceux du PS et de LR aux premiers tours des élections, n’a bénéficié que de 4,9% des invitations.


Des chiffres inéquitables

En zoomant sur la composition des invitations de chaque radio, on constate que France Inter est certainement celle qui privilĂ©gie le plus la « bipolarisation » puisque 87,5% des invitĂ©s sont membres des deux partis (PS et LR). De plus, la radio publique fait la part belle Ă  la gauche « de gouvernement » : 50% des invitĂ©s sont membres du PS et 7,5% de EELV. Ainsi, LR – malgrĂ© la primaire de la droite – n’a bĂ©nĂ©ficiĂ© « que » de 37,5 % des invitations. Sur RTL, l’équilibre est plus visible (PS : 36,8% et LR : 36,8%). Enfin, Europe 1 s’est passionnĂ© pour la primaire de droite (49,1% pour LR, et 34,5% pour le PS). Pour les autres : des miettes, encore et toujours.


Graphique 3 : Nombre d’invitĂ©s de chaque parti par radio

Chez les Républicains, Alain Juppé arrive en tête avec sept invitations (viennent ensuite François Fillon avec six passages, puis Bruno Le Maire et Jean-Pierre Raffarin avec quatre invitations). Au PS, Benoît Hamon (5 fois) a été plus souvent convié que Manuel Valls (4) ou Ségolène Royal (4). Marine Le Pen n’a été invitée qu’une seule fois et Jean-Luc Mélenchon aucune fois.


***


Ă€ la lecture des recommandations du CSA (Conseil SupĂ©rieur de l’Audiovisuel), le sang peut vite monter Ă  la tĂŞte. S’il est clairement indiquĂ© que – hors pĂ©riode Ă©lectorale [6] - l’opposition parlementaire doit bĂ©nĂ©ficier au minimum de la moitiĂ© du temps de parole cumulĂ© du PrĂ©sident, du gouvernement et de la majoritĂ© parlementaire, le flou est de mise dès lors qu’il s’agit des interventions des personnalitĂ©s relevant de formations parlementaires n’appartenant ni Ă  la majoritĂ© ni Ă  l’opposition ou Ă  des formations politiques non reprĂ©sentĂ©es au Parlement : « Les Ă©diteurs [de services de radio et de tĂ©lĂ©vision] assurent Ă  ces personnalitĂ©s un temps d’intervention Ă©quitable au regard des Ă©lĂ©ments de reprĂ©sentativitĂ© des formations politiques auxquelles elles se rattachent, notamment le nombre d’Ă©lus et les rĂ©sultats des consultations Ă©lectorales. »

Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup… Et au regard des chiffres dĂ©voilĂ©s plus haut, on se demande quelle peut ĂŞtre la dĂ©finition du « temps d’intervention Ă©quitable » selon le CSA. Et selon France Inter, RTL et Europe 1, donc.


Mathias Reymond


Post-scriptum (6 fĂ©vrier 2017 Ă  12h) : l’invitation d’Emmanuel Macron sur RTL le 5 octobre 2016 avait Ă©chappĂ© Ă  notre sagacitĂ©. Cela ne change rien Ă  notre constat d’ensemble, mais l’article a Ă©tĂ© modifiĂ© en consĂ©quence.

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