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Les neurosciences votent « oui » au Traité constitutionnel européen

par Philippe Monti,

Et les cerveaux mal conformés votent non ! Un magazine de vulgarisation justifie « scientifiquement » et propage le parti-pris politique médiatiquement dominant.

La revue Pour la science édite un bimensuel de vulgarisation de la « psychologie et des neurosciences » intitulé Cerveau et Psycho. Le n°11 (septembre-octobre 2005) de ce magazine contient un article qui renouvelle le genre intemporel de la confusion entre science et idéologie : un bref article (« Cesse de te vanter, critique plutôt ton ennemi », pages 10 et 11) prétend démontrer « scientifiquement » la résistance pathologique des cerveaux du « non » aux arguments rationnels qui plaidaient en faveur de l’adoption du Traité constitutionnel européen. Et pour qu’il n’y ait aucun doute sur la famille politique de ces cerveaux dérangés, l’article est agrémenté d’une grande reproduction d’une des affiches de l’Appel des 2OO : oui, il fallait avoir un cerveau malade pour défendre un « non de gauche » !


Le premier paragraphe conclut avant même tout apport « scientifique » des neurosciences :
« [...] les arguments contre l’Europe étaient forts car tournés vers un ennemi bien désigné. Alors que ceux qui étaient en faveur de l’Europe, certes positifs et enthousiastes , n’avaient pas d’ épouvantail à détruire, tout juste une cause à défendre. »

Donc, d’un côté des guerriers violents agités par de fausses peurs et de l’autre de braves gens positifs et enthousiastes défendant sereinement une juste cause. Le moins que l’on puisse dire est que les neurosciences, dans ce genre de revues, ne s’embarrassent guère de neutralité politique...

Pour se donner l’apparence du sérieux, l’article se poursuit par le long exposé d’une expérience : il s’agit d’un petit jeu formel pour faire voter des sujets dans des élections imaginaires et, surtout, sans qu’aucun programme politique ne soit présenté par l’un ou l’autre des deux candidats imaginaires. Que faut-il en retenir ? En gros, dans ce contexte purement formel, on s’aperçoit - quelle surprise ! - que le candidat présenté de la manière la plus critique est battu par celui qui est présenté plus positivement... Ouf !

Mais, comme on a la prétention de faire un travail de recherche, ce résultat inattendu prend le nom scientifique d’ « effet de négativité ».

Soulagé de se sentir plus savant, le lecteur passe à la fin de l’article et il y reçoit la douche idéologique que préparait cette mise en scène expérimentale : « Lors de la campagne autour du projet de Constitution européenne, les électeurs opposants au traité étaient dans une logique de négation. Si on essayait de les convaincre de voter OUI, ils étaient d’emblée résistants à toute tentative de persuasion. Au contraire, les partisans du traité étaient plus accessibles à l’argumentation . »

En clair : les cerveaux qui votaient « non » étaient bornés et stupides, alors que ceux du « oui » argumentaient et raisonnaient. Des cerveaux fermés contre des esprits rationnels.

Curieusement, les neurosciences tiendraient donc, selon Cerveau et Psycho, le même discours partisan et méprisant que nos « pédagogues » médiatiques pendant la campagne référendaire. Cependant, l’apport original de la « science » à ce grossier mépris idéologique, c’est que les lecteurs de cette revue de « vulgarisation scientifique » connaissent désormais la cause du mal : c’est une malformation cérébrale, des neurones mal branchés !

On retrouve donc ici le même modèle explicatif que celui qui établit un lien causal entre le syndrome d’hyperactivité chez les enfants dès 36 mois et la - future - délinquance (rapport récent de l’INSERM). Il ne reste plus qu’un tout petit pas à franchir pour que nos brillants journaux neuropsychologiques établissent la grande chaîne causale que nous attendons tous : hyperactif à 36 mois, donc délinquant à 15 ans, donc électeur du « Non » à l’âge adulte ! La connaissance du cerveau fait des progrès tous les jours et il faudra bien qu’elle finisse par poser la question de fond : être antilibéral, est-ce une maladie qui se soigne ou, une fois atteint, est-on condamné à mourir idiot ?

Philippe Monti

 

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