Le sondage n’illustre plus l’Ă©vĂ©nement, il le crĂ©e. Il devient l’alpha et l’omĂ©ga, il impose le commentaire, ordonne la rĂ©flexion, selon sa logique et ses questions, il est le dĂ©bat. Son but ultime est de se suffire Ă lui-mĂŞme.
Avant de faire la guerre, les Grecs consultaient les entrailles des poulets, aujourd’hui Bill Clinton ausculte le poumon des deux plus cĂ©lèbres rapaces d’AmĂ©rique, CNN et Gallup
Le temps des sondages est en rĂ©alitĂ© le temps de la dictature molle, de la loi de l’argent et de la manipulation. C’est la rafle de police en douceur oĂą le citoyen interpellĂ© doit rĂ©pondre immĂ©diatement et sans nuance Ă la question : prĂ©fĂ©rez-vous la Justice Ă votre mère ?
[En 1995] Arlette Chabot trouve naturel de demander Ă Jacques Chirac, le futur prĂ©sident de la RĂ©publique, s’il entend maintenir sa candidature ! En revanche, s’est-elle posĂ©, alors et depuis la question de son propre maintien Ă la tĂŞte du service politique puis de la rĂ©daction de cette chaĂ®ne devant les audimats laborieux du 20 heures ?
Churchill : " les experts sont des gens qui non seulement se trompent mais qui vous expliquent scientifiquement pourquoi ils se sont trompés ".
Les malades préfèrent toujours les charlatans qui promettent la guérison aux médecins qui disent la vérité.
Le sondage est la forme moderne de la flatterie. Par la grâce du sondage, nous devenons omniscients ; nous sommes capables d’Ă©mettre un avis sur les sujets les plus complexes et les plus Ă©loignĂ©s de nos prĂ©occupations et de nos entendements. Ainsi nous pouvons "opiner" sur le point de savoir si le Kurdistan libre a un avenir, si l’islam chiite plus que le sunnite est soluble dans la rĂ©publique, si la subsidiaritĂ© en matière communautaire est un progrès du droit, si le sous-commandant Marcos a plus d’avenir que le commandant Che Guevara, si le cigare cubain est supĂ©rieur au dominicain, si le dalaĂŻ-lama est plus rĂ©volutionnaire que Mao TsĂ©-Toung, si le programme de la guerre des Ă©toiles a Ă©tĂ© un facteur de paix, si HĂ©lène Carrère d’Encausse, qui a pronostiquĂ© l’effondrement de l’Empire soviĂ©tique en se trompant sur ses causes, est un cancre qui a trouvĂ© le rĂ©sultat par hasard ou d’un machiavĂ©lisme intellectuel remarquable qui justifie son siège au Parlement de Strasbourg en plus de l’AcadĂ©mie française, si la mĂŞme AcadĂ©mie française a raison dans la querelle sur la fĂ©minisation des titres et grades, et s’il vaut mieux avoir tort avec SĂ©golène Royal que raison avec Maurice Druon, si la crise du yen affectera durablement le taux de l’euro et aura des influences nĂ©fastes sur le commerce extĂ©rieur. Tous sujets anodins dont nous nous entretenons tous les jours. Et qui nous tiennent particulièrement Ă coeur.
Tout pouvoir depuis la plus haute antiquitĂ© a eu le fantasme de connaĂ®tre les sentiments qu’il inspire Ă ses sujets. L’ancĂŞtre des instituts de sondage, c’est la police.
La presse, grande consommatrice de sondages, n’allait pas relayer ce dĂ©bat. On voit rarement un droguĂ© dĂ©noncer son dealer.
Un institut de sondages inséra un nom fictif parmi une liste de personnalités dont il mesurait la notoriété. Cet inconnu (et pour cause !) récolta malgré tout quelques opinions favorables.
Dans les annĂ©es 80, le Centre de recherches, dĂ©tudes et documentation (Credoc) posa rĂ©gulièrement la question suivante : " Avez-vous entendu parler de l’amendement Bourrier concernant la SĂ©curitĂ© sociale ? " Nous rassurons tout de suite : l’amendement Bourrier n’a jamais existĂ©. Il s’est trouvĂ© pourtant 6,41 % des sondĂ©s en 1980 Ă rĂ©pondre " oui " !
L’interrogatoire par le sondeur, c’est l’esprit placĂ© en garde Ă vue, c’est-Ă -dire isolĂ©, privĂ© de ses repères et sommĂ© d’avouer sans dĂ©lai une opinion (dans le meilleur des cas) et (dans le pire des cas) de rallier une des opinions qui lui sont suggĂ©rĂ©es, avec une marge d’autonomie quasi-nulle.
" La preuve que Dieu existe, c’est que les Ă©glises sont pleines "
Les sondages d’opinion s’adressent surtout aux reprĂ©sentants des classes moyennes. On a rarement vu les sondeurs dans les files d’attente des Restos du coeur, dans les foyers d’EmmaĂĽs ou de la Sonacotra, ou dans les centres d’aphabĂ©tisation. Pourtant, sur le droit au logement, la fiscalitĂ© ou la fracture sociale, ils auraient, nous semble-t-il, peut-ĂŞtre quelque "opinion".
Le consommateur n’a aucun contrĂ´le sur la qualitĂ© des produits sondagiers.
La question qui n’est jamais posĂ©e : "Comprenez-vous la question qui vous est posĂ©e ?"
La manière de présenter une question change la nature de la réponse :
– Etes-vous d’accord avec le fait que la mondialisation est une chance pour l’Ă©conomie ou Faut-il avoir peur de la mondialisation et de ses consĂ©quences pour l’Ă©conomie ?
– Etes-vous personnellement prêt à ne plus utiliser votre voiture les jours de pollution ? ou En cas de pollution, faut-il restreindre la circulation automobile ?
A partir des annĂ©es 60, le suffrage universel et la gĂ©nĂ©ralisation de la radio et de la tĂ©lĂ©vision, les journalistes changèrent d’ambition : puisqu’ils ne pouvaient plus expliquer aux Ă©lecteurs ce que les candidats expliquaient eux-mĂŞmes, ils dĂ©cidèrent de leur expliquer Ă l’avance le rĂ©sultat de l’Ă©lection.
"La politique de la France ne se fait pas à la Corbeille". Désormais, elle se fait au panel.
Le citoyen s’est dĂ©tachĂ© du combat politique, il est devenu spectateur de la vie publique, et le sondage lui donne le sentiment trompeur qu’il en est l’acteur.
L’Etat n’est plus le centre de dĂ©cision, celui qui innove et qui prospecte le champ de la mutation. La perte de ce monopole ne serait pas en soi dramatique si la concurrence s’exprimait d’une manière civique, par exemple par le biais syndical ou associatif ; elle s’exprime, hĂ©las, par la dictature molle des sondages.
La République est un dialogue entre le pays et le peuple. Encore faut-il organiser les possibilités de cet échange sous une autre forme que ce dialogue de sourds institué par les sondages.