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Livre

"Les moutons de panel" de Francis Szpiner et Bruno Seznec (extraits)

Extraits de "Les moutons de panel", de Francis Szpiner [1] et Bruno Seznec [2] (Plon, 1999).

Le sondage n’illustre plus l’événement, il le crée. Il devient l’alpha et l’oméga, il impose le commentaire, ordonne la réflexion, selon sa logique et ses questions, il est le débat. Son but ultime est de se suffire à lui-même.

Avant de faire la guerre, les Grecs consultaient les entrailles des poulets, aujourd’hui Bill Clinton ausculte le poumon des deux plus célèbres rapaces d’Amérique, CNN et Gallup

Le temps des sondages est en réalité le temps de la dictature molle, de la loi de l’argent et de la manipulation. C’est la rafle de police en douceur où le citoyen interpellé doit répondre immédiatement et sans nuance à la question : préférez-vous la Justice à votre mère ?

[En 1995] Arlette Chabot trouve naturel de demander à Jacques Chirac, le futur président de la République, s’il entend maintenir sa candidature ! En revanche, s’est-elle posé, alors et depuis la question de son propre maintien à la tête du service politique puis de la rédaction de cette chaîne devant les audimats laborieux du 20 heures ?

Churchill : " les experts sont des gens qui non seulement se trompent mais qui vous expliquent scientifiquement pourquoi ils se sont trompés ".

Les malades préfèrent toujours les charlatans qui promettent la guérison aux médecins qui disent la vérité.

Le sondage est la forme moderne de la flatterie. Par la grâce du sondage, nous devenons omniscients ; nous sommes capables d’émettre un avis sur les sujets les plus complexes et les plus éloignés de nos préoccupations et de nos entendements. Ainsi nous pouvons "opiner" sur le point de savoir si le Kurdistan libre a un avenir, si l’islam chiite plus que le sunnite est soluble dans la république, si la subsidiarité en matière communautaire est un progrès du droit, si le sous-commandant Marcos a plus d’avenir que le commandant Che Guevara, si le cigare cubain est supérieur au dominicain, si le dalaï-lama est plus révolutionnaire que Mao Tsé-Toung, si le programme de la guerre des étoiles a été un facteur de paix, si Hélène Carrère d’Encausse, qui a pronostiqué l’effondrement de l’Empire soviétique en se trompant sur ses causes, est un cancre qui a trouvé le résultat par hasard ou d’un machiavélisme intellectuel remarquable qui justifie son siège au Parlement de Strasbourg en plus de l’Académie française, si la même Académie française a raison dans la querelle sur la féminisation des titres et grades, et s’il vaut mieux avoir tort avec Ségolène Royal que raison avec Maurice Druon, si la crise du yen affectera durablement le taux de l’euro et aura des influences néfastes sur le commerce extérieur. Tous sujets anodins dont nous nous entretenons tous les jours. Et qui nous tiennent particulièrement à coeur.

Tout pouvoir depuis la plus haute antiquité a eu le fantasme de connaître les sentiments qu’il inspire à ses sujets. L’ancêtre des instituts de sondage, c’est la police.

La presse, grande consommatrice de sondages, n’allait pas relayer ce débat. On voit rarement un drogué dénoncer son dealer.

Un institut de sondages inséra un nom fictif parmi une liste de personnalités dont il mesurait la notoriété. Cet inconnu (et pour cause !) récolta malgré tout quelques opinions favorables.

Dans les années 80, le Centre de recherches, détudes et documentation (Credoc) posa régulièrement la question suivante : " Avez-vous entendu parler de l’amendement Bourrier concernant la Sécurité sociale ? " Nous rassurons tout de suite : l’amendement Bourrier n’a jamais existé. Il s’est trouvé pourtant 6,41 % des sondés en 1980 à répondre " oui " !

L’interrogatoire par le sondeur, c’est l’esprit placé en garde à vue, c’est-à-dire isolé, privé de ses repères et sommé d’avouer sans délai une opinion (dans le meilleur des cas) et (dans le pire des cas) de rallier une des opinions qui lui sont suggérées, avec une marge d’autonomie quasi-nulle.

" La preuve que Dieu existe, c’est que les églises sont pleines "

Les sondages d’opinion s’adressent surtout aux représentants des classes moyennes. On a rarement vu les sondeurs dans les files d’attente des Restos du coeur, dans les foyers d’Emmaüs ou de la Sonacotra, ou dans les centres d’aphabétisation. Pourtant, sur le droit au logement, la fiscalité ou la fracture sociale, ils auraient, nous semble-t-il, peut-être quelque "opinion".

Le consommateur n’a aucun contrôle sur la qualité des produits sondagiers.

La question qui n’est jamais posée : "Comprenez-vous la question qui vous est posée ?"

La manière de présenter une question change la nature de la réponse :
- Etes-vous d’accord avec le fait que la mondialisation est une chance pour l’économie ou Faut-il avoir peur de la mondialisation et de ses conséquences pour l’économie ?
- Etes-vous personnellement prêt à ne plus utiliser votre voiture les jours de pollution ? ou En cas de pollution, faut-il restreindre la circulation automobile ?

A partir des années 60, le suffrage universel et la généralisation de la radio et de la télévision, les journalistes changèrent d’ambition : puisqu’ils ne pouvaient plus expliquer aux électeurs ce que les candidats expliquaient eux-mêmes, ils décidèrent de leur expliquer à l’avance le résultat de l’élection.

"La politique de la France ne se fait pas à la Corbeille". Désormais, elle se fait au panel.

Le citoyen s’est détaché du combat politique, il est devenu spectateur de la vie publique, et le sondage lui donne le sentiment trompeur qu’il en est l’acteur.
L’Etat n’est plus le centre de décision, celui qui innove et qui prospecte le champ de la mutation. La perte de ce monopole ne serait pas en soi dramatique si la concurrence s’exprimait d’une manière civique, par exemple par le biais syndical ou associatif ; elle s’exprime, hélas, par la dictature molle des sondages.

La République est un dialogue entre le pays et le peuple. Encore faut-il organiser les possibilités de cet échange sous une autre forme que ce dialogue de sourds institué par les sondages.

 

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Notes

[1Avocat.

[2Journaliste au "Figaro".

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