Ils sont furieux. Ils n’en reviennent pas. Quoi, avec tout le mal qu’ils se sont donnĂ©, tous ces prodiges de « pĂ©dagogie » qu’ils ont dĂ©ployĂ©s, toutes ces envolĂ©es « internationalistes » qu’ils ont lâchĂ©es sur les consciences plĂ©bĂ©iennes, tout cela pour un si maigre rĂ©sultat ! DĂ©cidĂ©ment le peuple français ne les mĂ©rite pas. Il n’est pas Ă la hauteur. Les choristes du « oui » mĂ©diatique ne sont pas contents de lui, mais alors pas du tout. Lundi 30 mai au matin, c’est tout juste si Serge July, dans son Ă©dito de LibĂ©, ne nous a pas flanquĂ© sa dĂ©mission ! Heureusement, il s’est retenu au dernier moment mais c’Ă©tait moins une ! Mais qui nous a fichu un peuple pareil ? Bande d’ignares xĂ©nophobes, anti-polonais, bouseux rabougris sur leur prĂ© carrĂ© ! C’Ă©tait Jugnot dans ses mauvais jours...
Jusqu’aux Ă©ditorialistes de l’austère Nouvel Économiste qui se lâchent carrĂ©ment. Jean-Luc Mano par exemple : « La France avait l’occasion de fĂ©conder l’Europe nouvelle, elle a optĂ© pour le coĂŻtus interruptus. C’est le choix de l’impuissance. » En voilĂ un homme, un vrai ! Et son collègue Paul-Henri Moinet ne l’envoie pas dire, lui non plus, Ă cet affreux « noniste » : « ...sans doute prĂ©fère-t-il jouir tout seul dans son coin plutĂ´t que s’exposer aux autres, Ă l’Ă©tranger, Ă la concurrence. Alors, noniste et onaniste, mĂŞme combat ? » Quelle classe ! Quelle finesse !
Une semaine après le « non » Ă 55 %, sur France 5, Serge Moati consacre son dĂ©bat hebdomadaire " Ripostes " aux suites de l’Ă©vĂ©nement. Six invitĂ©s, quatre politiques : la communiste Marie-George Buffet (« non »), le socialiste Pierre Moscovici (« oui »), l’UDF Marielle de Sarnez (« oui »), le sarkozyste Brice Hortefeux (« oui »). Deux journalistes : Jean-Michel Aphatie de RTL (« oui ») et Claude Askolovitch du Nouvel Obs (« oui »). Cinq contre une, qui dit mieux ? Pourquoi se gĂŞner puisque le CSA ne compte plus ?
D’accord, on a bien rigolĂ© ces derniers jours Ă voir la tĂŞte qu’ils faisaient. Pourtant on a eu tort : il n’y a pas de quoi rire. Ce rĂ©fĂ©rendum, en effet, vient nous rappeler, une fois de plus (après la guerre du Golfe, l’Ă©popĂ©e balladurienne, le bombardement du Kosovo, le dĂ©lire sĂ©curitaire de la dernière campagne prĂ©sidentielle, entre autres), la dĂ©rive gravissime des mĂ©dias français dans leur ensemble.
Le problème n’est mĂŞme plus dans les comptes d’apothicaire des partisans du « oui » et du « non » invitĂ©s par les uns ou par les autres. On ne peut non plus reprocher Ă Bernard Guetta de dire ce qu’il pense avec autant de passion (mĂŞme si la mission de service public de France-Inter devrait lui imposer un minimum de rĂ©serve). Mais il est en revanche insupportable que lui et ses semblables chantent tous la mĂŞme chanson. Ce qui met en danger les fondements mĂŞme de notre dĂ©mocratie, c’est l’absence presque absolue de pluralisme - non pas des journalistes - mais des responsables, porte-parole, Ă©ditorialistes, animateurs de dĂ©bats de l’ensemble de la presse Ă©crite, radio et tĂ©lĂ© de ce pays. Et la fracture abyssale entre eux et les prĂ©occupations, les difficultĂ©s, les angoisses et les espĂ©rances de la majoritĂ© Ă©crasante des citoyens. En l’occurrence, les sondages le montrent, ceux qui souffrent le plus du chĂ´mage, des bas salaires, des inĂ©galitĂ©s, de l’insĂ©curitĂ© sociale, de la dĂ©molition des acquis sociaux, et qui ont massivement votĂ© « non ». Mais aussi une frange importante des paysans, des chercheurs, des enseignants, des travailleurs intellectuels, des artistes, des cadres, qui ont eux aussi de bonnes raisons de craindre le libĂ©ralisme tout-puissant.
Comment se fait-il que ceux qui monopolisent le pouvoir et la parole dans les mĂ©dias reflètent Ă 99 % l’idĂ©ologie « compatible » des ultralibĂ©raux Ă la Sarkozy et des sociaux-libĂ©raux version Hollande, qui eux-mĂŞmes ne reprĂ©sentent que 45 % des citoyens ? VoilĂ la bonne question que l’on devrait se poser dans les rĂ©dactions, en particulier celles du service public, au lieu de s’Ă©nerver contre les mauvais Ă©lèves qui ont eu l’audace de dĂ©cevoir d’aussi merveilleux professeurs.
Marcel Trillat, réalisateur