Ă€ l’heure oĂą un certain discours sur la convergence prĂ©sente la politique des mĂ©dias essentiellement comme une question de technologies, le dĂ©bat sur les tĂ©lĂ©visions locales, en train d’ĂŞtre relancĂ©, nous rappelle le poids des dĂ©cisions politiques sur ces Ă©volutions. Cela paraĂ®t d’ailleurs une Ă©vidence pour ceux qui ramènent le faible dĂ©veloppement en France de chaĂ®nes couvrant des espaces infranationaux au problème de la capacitĂ© de ces territoires Ă s’avĂ©rer rentables pour un tel mĂ©dia. La dĂ©cision des pouvoirs publics de ne toujours pas lever les obstacles Ă la collecte des recettes publicitaires, en particulier de la grande distribution, serait coupable d’entraver la prospĂ©ritĂ© des quelques 6 chaĂ®nes locales hertziennes autorisĂ©es en mĂ©tropole et de condamner Ă de faibles moyens les 78 canaux locaux du câble. Seuls seraient finalement envisageables, tels que les dĂ©veloppe notamment M6, des dĂ©crochages faits de courts programmes d’information en rĂ©gion, parce que prĂ©cisĂ©ment financĂ©s par une grille nationale.
Il y a une autre manière de considĂ©rer les paramètres de la gestion de l’audiovisuel local, en partant de la comparaison des rĂ©sultats atteints en matière de radio et de tĂ©lĂ©vision. Leur inscription dans les territoires, indĂ©pendamment des contraintes techniques, s’est faite de manière très diffĂ©rente. Aujourd’hui, existe un maillage assez Ă©troit de radios dont la production prĂ©sente un caractère local. Cette situation est due Ă la dĂ©finition d’un cadre juridique rigoureux qui manque Ă la tĂ©lĂ©vision. Celui-ci ne se contente pas de tenter d’ordonner une rĂ©gulation Ă©conomique en adaptant l’offre aux capacitĂ©s incertaines du devenir des marchĂ©s, il prend soin de tirer les consĂ©quences du fait qu’on ne peut attendre les mĂŞmes objectifs d’opĂ©rateurs aux statuts dissemblables, publics, commerciaux ou Ă but non lucratif. DĂ©finies par le CSA en 1989, mais intĂ©grĂ©es seulement dans la loi du 1er aoĂ»t 2000, cinq catĂ©gories d’exploitations possibles dĂ©terminent l’objet des appels Ă candidature pour des services de radio, lesquels renvoient Ă l’indĂ©pendance Ă©conomique du titulaire et au caractère local de sa programmation.
Cette approche s’avère juste, en permettant de vĂ©rifier que l’intĂ©rĂŞt pour le local est variable de la part d’acteurs du secteur public, ou soumis Ă des impĂ©ratifs de profit ou bien encore souhaitant agir dans un cadre associatif, ces derniers contribuant de façon majeure Ă la variĂ©tĂ© des programmes diffusĂ©s. Le cadre juridique de la tĂ©lĂ©vision se rapprochant de celui de la radio, on peut attendre que la vitalitĂ© d’institutions du tiers secteur serve le dĂ©veloppement de programmes originaux en matière de dĂ©finition gĂ©ographique, pour peu que les conditions de son financement, plus faciles Ă rĂ©unir en dĂ©finitive ici que pour celui de la radio, soient convenablement fixĂ©es.
Capitalisme et territoires audiovisuels
Si aujourd’hui existent des programmes locaux de radio et de tĂ©lĂ©vision, c’est en raison d’histoires bien diffĂ©rentes. Celle de la radio a donnĂ© d’abord la primeur aux stations locales, que celles-ci soient privĂ©es, une douzaine avant 1939, ou publiques. Le monopole audiovisuel public de l’après-guerre, contournĂ© par les importants postes pĂ©riphĂ©riques, a alors conduit Ă la concentration en des Ă©missions nationales et mĂŞme transnationales. Le retour au local s’est opĂ©rĂ© par le mouvement des radios libres et par la loi de 1982 donnant aux associations l’exclusivitĂ© d’exploitation privĂ©e du spectre. Les consĂ©quences de la migration des radios pĂ©riphĂ©riques sur la bande FM et de la crĂ©ation de rĂ©seaux subordonnant les antennes locales, arbitrĂ©es par les choix issus de diffĂ©rentes alternances politiques, a fixĂ© les Ă©quilibres entre grilles commerciales ou non et, ce faisant, bien souvent entre programmes locaux et nationaux.
Si la situation peut paraĂ®tre aujourd’hui relativement satisfaisante, c’est que l’ancrage local des Ă©missions a pu suivre plusieurs voies : dĂ©centralisation soutenue du rĂ©seau public, crĂ©ation sans discontinuitĂ© d’antennes associatives de proximitĂ©, auxquels s’ajoutent quelques dĂ©crochages locaux de programmes commerciaux. La contribution majeure Ă l’aspect local de la vie du mĂ©dia provient de la catĂ©gorie, dite A, des radios associatives, 550 aujourd’hui, soit près d’une demi-douzaine en moyenne par dĂ©partement. Cette part reprĂ©sente un opĂ©rateur sur deux du total national, bien qu’elle ne corresponde qu’Ă une faible portion du chiffre d’affaires global. Dans la fraction de la moitiĂ© des opĂ©rateurs privĂ©s commerciaux, seuls 148 sur 541, environ un quart, inclus dans la catĂ©gorie B, produisent un programme local. Les trois autres quarts reprennent donc un signal national, entrecoupĂ© parfois de brefs dĂ©crochages locaux.
Le cheminement des tĂ©lĂ©visions vers une programmation locale a Ă©tĂ© tout autre. Au dĂ©part, le monopole public impose la domination d’une programmation nationale, compte tenu de la centralisation politique historique, en tout cas pour les deux premiers rĂ©seaux. Le troisième rĂ©seau est consacrĂ© aux rĂ©gions et progressivement, comme pour la radio, une dĂ©centralisation de la production et de la programmation intervient Ă travers les 14 stations de FR3 et les 41 Bureaux rĂ©gionaux d’information. Mais c’est surtout, Ă l’inverse du processus adoptĂ© en matière de radio, l’absence d’une ouverture vers le secteur Ă but non lucratif au moment oĂą s’organise l’introduction d’opĂ©rateurs privĂ©s après 1982, qui occasionne un dĂ©veloppement exclusivement centralisĂ© de la programmation commerciale. Si M6 a choisi d’emblĂ©e l’information locale comme axe de dĂ©veloppement, ceux qui investissent dans quelques chaĂ®nes locales hertziennes, comme la GĂ©nĂ©rale des eaux, ne le font qu’en fonction des contreparties attendues de pouvoirs publics locaux dont ils sont depuis longtemps les partenaires.
Ă€ ceux qui avaient entrepris d’Ĺ“uvrer dans un cadre non commercial, s’opposait la restriction prĂ©vue par la loi de 1986 rĂ©servant aux seules sociĂ©tĂ©s la possibilitĂ© de prĂ©senter une candidature Ă une autorisation de service de tĂ©lĂ©vision. Certains, comme NRJ, ayant choisi de longue date un cadre commercial, pouvaient envisager de diversifier par de telles candidatures leur activitĂ© rĂ©ussie en radio. Les autres Ă©taient tenus aux limites du câble, avec l’inconvĂ©nient de dĂ©pendre de monopoles locaux de distribution. Ne restait alors dans les autres cas que la solution des tĂ©lĂ©-brouettes, organisant la circulation de vidĂ©ocassettes dans des lieux de visionnage public, forme paradoxale de diffusion au moment de l’explosion dĂ©crite des moyens de la sociĂ©tĂ© de l’information .
Si les grandes entreprises du capitalisme audiovisuel ne paraissent pas intĂ©ressĂ©es par l’exploitation de l’Ă©chelon infranational, c’est bien entendu Ă cause d’un calcul Ă©conomique dĂ©favorable. Les recettes sont limitĂ©es par les interdictions lĂ©gales et par le drainage national des investissements publicitaires. Surtout, dĂ©velopper l’audience infranationale peut se faire au dĂ©triment de celle des programmes nationaux dans lesquels ces groupes sont engagĂ©s. L’analyse des coĂ»ts est elle aussi dĂ©courageante. Les productions de flux, comme l’information et les Ă©missions de plateaux, si elles sont spĂ©cifiquement locales, ne sont pas amortissables sur d’autres rĂ©seaux, alors qu’elles occasionnent des coĂ»ts fixes comparables. Les productions de stock de fiction et la plupart des droits sportifs rĂ©pondent Ă des marchĂ©s nationaux et mĂŞme largement internationaux et tirent toute l’Ă©conomie sectorielle vers une Ă©chelle, Ă l’opposĂ©, supranationale.
Aussi, ces difficultĂ©s pour investir dans la programmation infranationale sont proches de provoquer une sorte d’impasse politique, en n’autorisant que les cumuls de position de groupes dĂ©jĂ très prĂ©sents dans le secteur. C’est le cas lorsque des actionnaires privĂ©s (Artemis, TF1...) lancent TV Breizh, ou lorsque la Socpresse, contrĂ´lant l’information Ă©crite rĂ©gionale, s’empare de TĂ©lĂ©-Lyon-MĂ©tropole. L’afflux des candidatures Ă©manant aujourd’hui de la presse quotidienne rĂ©gionale ne fait que renforcer ce constat d’une pauvretĂ© des perspectives de renouvellement des opĂ©rateurs des moyens d’expression locaux, au moment oĂą, paradoxalement, se profile la multiplication des canaux avec le numĂ©rique hertzien.
Vers une nouvelle ère pour l’audiovisuel français ?
La promesse de la fin de la raretĂ© des frĂ©quences hertziennes, par la multiplication par cinq ou six des capacitĂ©s de transport numĂ©rique, annonce une nouvelle Ă©tape majeure de l’Ă©volution du secteur. Elle peut contribuer aussi Ă rapprocher la situation du mĂ©dia tĂ©lĂ©visuel de celle de la radio, qui compte souvent 30 Ă 40 antennes FM par localitĂ©. Une seconde transformation fondamentale provient de la baisse sensible du prix des Ă©quipements numĂ©riques, devenus plus accessibles pour une pratique amateur. Des expĂ©riences de tĂ©lĂ©vision de proximitĂ© associatives ont pu ainsi se dĂ©velopper dans les annĂ©es rĂ©centes, en profitant de surcroĂ®t de l’apport essentiel de nombreux engagements bĂ©nĂ©voles . En Ă©tant autorisĂ©s Ă diffuser Ă titre temporaire, certaines, comme Ondes sans frontières et TĂ©lĂ© Bocal Ă Paris, ont pu dĂ©montrer la viabilitĂ© d’antennes locales reposant sur ces choix. Par suite, a pu se former, en mai 1999, une Coordination permanente des mĂ©dias libres , rĂ©unissant une douzaine de projets Ă©mergeant Ă Paris et en province et appuyĂ©s par la FNVDPQ, rĂ©clamant dans les mĂŞmes conditions que les sociĂ©tĂ©s commerciales l’accès aux appels Ă candidature pour des autorisations de longue durĂ©e, ce qui a finalement Ă©tĂ© inscrit dans la loi du 1er aoĂ»t 2000. L’accès du tiers secteur Ă la tĂ©lĂ©vision est de ce fait enfin lĂ©galisĂ©. Si des catĂ©gories distinctes de titulaires des autorisations n’existent pas, le lĂ©gislateur (art. 29) appelle nĂ©anmoins dĂ©sormais le CSA Ă veiller sur l’ensemble du territoire, Ă ce qu’une part suffisante des ressources en frĂ©quences soit attribuĂ©e aux services Ă©ditĂ©s par une association et accomplissant une mission de communication sociale de proximitĂ©, entendue comme le fait de favoriser les Ă©changes entre les groupes sociaux et culturels, l’expression des diffĂ©rents courants socioculturels, le soutien au dĂ©veloppement local, la protection de l’environnement ou la lutte contre l’exclusion.
Une disposition essentielle manque cependant pour que l’on ait deux rĂ©gimes similaires : la crĂ©ation d’un fonds de soutien Ă l’expression audiovisuelle, alimentĂ© comme pour la radio, par un prĂ©lèvement sur les recettes publicitaires audiovisuelles. Son extension aux chaĂ®nes associatives, d’un montant de 0,1 Ă 0,5 ou 1milliard de francs, ne semble pourtant pas poser de problèmes majeurs, alors que l’assiette des recettes publicitaires (plus de 20 milliards de francs) est en constante et rapide augmentation et que d’importantes recettes, de. l’ordre de 1 Ă 1,5 milliards, sont abandonnĂ©es par le secteur public.
L’instauration d’un tiers secteur audiovisuel peut donc constituer un objectif dĂ©cisif de dĂ©mocratisation de l’accès aux moyens d’expression, susceptible de dĂ©velopper le pluralisme, en commençant par le plan local, sans donc pour autant peser sur les paramètres des Ă©conomies concurrentes de l’audiovisuel. Il peut mĂŞme s’avĂ©rer capable de contribuer fortement Ă la vitalitĂ© du secteur dans son ensemble, apportant un surcroĂ®t d’inventivitĂ© et de diversitĂ©. Loin d’opĂ©rer un simple transfert de moyens financiers, le dĂ©veloppement des programmes alternatifs sensibles Ă des exigences de libertĂ© de la parole et de crĂ©ation, peut escompter en effet la multiplication Ă terme de ses sources de revenus propres. Au-delĂ des possibilitĂ©s existantes dans le domaine radiophonique, oĂą le fonds de soutien ne contribue que pour un tiers du chiffre d’affaires du tiers secteur, les procĂ©dĂ©s du pĂ©age au sein de bouquets de chaĂ®nes, sur le câble, le satellite et demain la diffusion hertzienne numĂ©rique, peuvent fonder des perspectives d’autonomie financière future. Après l’instauration assez dĂ©fensive d’un capitalisme audiovisuel apte Ă protĂ©ger le marchĂ© intĂ©rieur, une nouvelle phase est ainsi permise, avec un cadre de crĂ©ation plus ouvert, appuyĂ© sur des moyens de distribution Ă©quitables, et donnant leurs chances, tant vis-Ă -vis de la demande intĂ©rieure que pour l’exportation, Ă des productions Ă©laborĂ©es sur des bases indĂ©pendantes. Cette Ă©closion est de plus possible dans des structures protĂ©gĂ©es des tentatives de prises de contrĂ´le Ă©trangers .
La tĂ©lĂ©vision dispose, avec le modèle de la radio, d’un schĂ©ma juridico-Ă©conomique propice. On peut mĂŞme imaginer la perspective de sortes de syndication groupant en des grilles nationales l’apport mutualisĂ© d’antennes locales, sur le modèle de l’ARD. allemand. DĂ©mocratie culturelle, gĂ©ographie et Ă©conomie des mĂ©dias se trouveraient ainsi certainement mieux conciliĂ©es.
Christian Pradié