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Après le vote

Le reportage, voilà l’ennemi !

Au lendemain du référendum, le président de Radio France, Jean-Paul Cluzel, recevait la Société des Journalistes. Marqué par « les critiques injustes de certains auditeurs envers notre couverture référendaire », il a souhaité qu’ « une réflexion s’engage dans les rédactions sur notre traitement de l’actualité » [1].

La « réflexion » paraît nécessaire, en effet : alors qu’une majorité des Français refusaient le traité constitutionnel, tous les éditorialistes de la maison ronde, de France Inter à France Culture, de Bernard Guetta à Olivier Duhamel, de Pierre Le Marc à Jean-Marc Sylvestre, de Annette Ardisson à Laurent Joffrin, de Philippe Tesson à Alain-Gérard Slama, etc., et jusqu’à l’intervieweur vedette Stéphane Paoli, tous se prononçaient pour le « Oui » dans un touchant unanimisme. Voilà qui, vu de l’extérieur, réclamait peut-être un « rééquilibrage ».

Mais Jean-Paul Cluzel ne mentionnait pas ce détail. C’est un autre point noir qui, à l’inverse, l’inquiète : « A mettre en lumière sans plus de décryptage les délocalisations ou les fermetures d’usine, peut-être avons-nous nourri le vote négatif au référendum. » France Inter and co aurait donc, involontairement, fait le jeu du non. Voilà le danger, le vrai, qui guette le service public radiophonique.

Et le PDG de s’attaquer, illico, à cet ennemi : « Les sommes allouées au reportage sont conséquentes ».

Un traitement de l’actualité non seulement coûteux mais esthétiquement médiocre : « Un reportage ne saurait être autre chose qu’une photographie sans image ».

Avant de promouvoir une autre méthode journalistique, pas vraiment neuve, déjà largement répandue : « Mieux vaut rester au bureau, lire un bon rapport, connaître un dossier, mener des investigations sur Internet que courir micro en main à La Courneuve ».

Avec comme modèle, France Info : « Je n’ai entendu aucune critique sur cette disparition présumée de reportage. En tant qu’auditeur privilégié, je ne souffre pas d’un manque, en tout cas. »

On ne les voit pas, les ouvriers, les employés, à la télé.
On ne les entend pas, ou peu, à la radio.
On ne les aperçoit guère dans les journaux, jamais invités chez Paoli.
Mais c’est encore trop.
Jean-Paul Cluzel l’a bien compris.

Quelques reportages, il est vrai, ont résonné comme des coups de pistolet au milieu du concert consensuel de la campagne : les 110 euros par mois en Roumanie, les indemnités du PDG de Carrefour, le plombier polonais de Bolkestein, les Portugais de France Télécom.

Alors que le cercle de la raison se répandait en idées généreuses et abstraites (« L’Europe, c’est la paix. L’Europe, c’est la liberté. L’Europe, c’est la prospérité » résumait sans manichéisme Jacques Julliard dans le Nouvel Observateur, 7/04/05), un peu de la boue du réel surgissait dans le débat : le licenciement humiliant des uns contre les revenus effarants des autres, les craintes pour l’emploi, les salaires, l’avenir des sans grade contre les certitudes optimistes des experts, politologues, chefs de parti, officiers du libéralisme (largement récompensés en honneurs et en euros).

C’est donc logique : pour que la démocratie fonctionne, il ne faut plus qu’elle soit perturbée par cette anomalie, la vie. La vie, pas seulement des studios et des salons parisiens, celle des usines de Schirmeck et de Maubeuge, celle des zones rurales du Morbihan et du Santerre, celle des cités de Bobigny et de Strasbourg, celle de cette France où ni Paoli, ni Ockrent, ni Julliard, ni Tesson ne mettent jamais les pieds, et où le patron de Radio France recommande de ne plus mettre les pieds.

En bref : que ces 55% demeurent invisibles et muets, encore plus invisibles, encore plus muets. Qu’ils ne troublent le ronronnement des élites que le temps d’un dimanche d’élection, et encore : même les soirs de défaite, l’establishment politique, syndical, économique, journalistique, monopolise les plateaux télés.

Le discours de Jean-Paul Cluzel n’est pas isolé. Au contraire, il illustre un air du temps. Au lendemain du 21 avril 2002, les médias s’étaient complus dans une autocritique (peu durable) : on avait oublié les couches populaires, il fallait retourner vers eux, ne plus se couper de la « France d’en bas », etc. De bonnes résolutions, vite passées de mode. Mais après le 29 mai, l’heure n’est plus à ces intentions. Tout l’inverse : haro sur le « populisme » ! Et cachez ce peuple que je ne saurais voir...

 

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Notes

[1Les citations sont extraites du compte rendu rédigé par la SDJ, daté du 15 juin 2005.

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