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Le monde.fr et la grève de la fonction publique : en direct du ministère ?

par Olivier Poche,

Jeudi 21 janvier 2010, grève dans la fonction publique. Lemonde.fr se fend d’un modeste article, mis plusieurs fois à jour au cours de la journée, et dont le titre est modifié pour mettre en valeur les chiffres de la mobilisation… fournis par le gouvernement.

En ce jour de grève et de manifestations dans la fonction publique, le seul « article » [1] qui y soit consacré par le site web du quotidien Le Monde est un articulet, publié à 9h00 le matin même. Son titre originel : « Journée d’action syndicale dans la fonction publique ». Un articulet dont la formule n’est pas tout à fait originale : commençant par prévenir son lecteur des « perturbations » attendues en ce jour de météo sociale agitée, il détaille les syndicats qui appellent à la grève. Puis, sous un intertitre qui évoque les secteurs touchés (« Éducation, Hôpitaux, Fonction Territoriale, Pôle Emploi… »), un seul paragraphe aborde – ou plutôt cite – deux ou trois points (de crispation) qui « alimentent la grogne » - comprendre : quelques motifs et revendications des grévistes.

Le dernier mot revient à Eric Woerth, ministre du budget, qui « reconnaît "que cent mille emplois de fonctionnaire ont disparu depuis 2007" mais cite en exemple des administrations d’autres pays "fonctionnant avec moins de fonctionnaires, avec une bonne qualité de service public" ».

Inconsistance de routine, minimalisme de l’information qui ne peuvent que renforcer un rapport de forces médiatique déjà défavorable aux grévistes : est-ce mieux que rien ? C’est en tout cas mieux que Le Monde qui, dans son édition du 22 janvier, condense l’articulet du monde.fr en une brève de 120 mots. Les « détails » concernant les diverses revendications sont supprimés, mais on garde toujours Eric Woerth pour la fin – pour les 36 derniers mots soit près d’un tiers de la brève [2].

Mais Internet, on ne dira jamais assez, permet de réagir et d’épouser instantanément les infimes variations de la réalité… telle qu’elle émane des communiqués ministériels.

- Ainsi, dans la matinée, le titre change. Fugitivement placé en « Une », le titre de l’article proclame : « 15,7% des enseignants en grève » [3]. D’où vient ce chiffre, repris sans scrupule ni la moindre distance ? Du ministère de l’Education Nationale, nous apprend le paragraphe ajouté dans le corps de l’article, qui se poursuit ainsi : « Le SNUIPP-FSU, principal syndicat dans le premier degré, y a fait état d’un tiers de grévistes ». Le chiffre du ministère pour le premier degré, donné également par lemonde.fr, est quant à lui de 17,69%. Visiblement, syndicats et ministères n’ont pas la même méthode de calcul – ce qui n’est pas nouveau. Ce qui l’est peut-être davantage, c’est, pour lemonde.fr, d’afficher aussi clairement son choix.

- Quelques heures plus tard, nouveau changement de titre. Un nouveau chiffre vient de tomber : « 12,2% de fonctionnaires d’Etat en grève » :

Tombé d’où ? L’article le précise, d’entrée, dans un premier paragraphe qui remplace la mention des perturbations prévisibles, et qui le cite parmi d’autres chiffres fournis à la mi-journée par le « ministère de la Fonction Publique ». D’où, sans doute, sa présence immédiate en titre de l’article. Et en « Une » du site.

Chiffres, nous informe la fin du paragraphe, « bien inférieurs à ceux de la dernière journée d’action interprofessionnelle, le 19 mars 2009 », sans préciser si cette comparaison de deux manifestations éminemment comparables, qui s’imposait en effet, est également fournie par le ministère, ou si on la doit à une heureuse initiative de l’auteur de l’article.

Un autre chiffre fait lui aussi son entrée dans l’article – sans avoir le droit à figurer en titre, cependant. C’est le chiffre des grévistes selon un syndicat du second degré : « Le premier syndicat du second degré, le SNES-FSU, a lui fait état de "plus de 40 %" de grévistes dans les collèges et lycées, en progression par rapport à la grève du 24 novembre ». Et lemonde.fr de nous donner cette autre précision : « Il reproche au ministère de calculer le nombre des grévistes en rapportant les absents à l’ensemble des personnels, qu’ils soient en exercice ou non le jour de la grève  ». Est-ce par égard pour le SNES-FSU que lemonde.fr a changé le titre de son article, titre qui reprenait comme une information avérée un chiffre ministériel non signalé comme tel et contesté par ce syndicat ? Pourquoi alors le remplacer par un autre chiffre ministériel, pas plus signalé que le précédent ?

- Fin de la journée, dernier titre : « Faible mobilisation des fonctionnaires contre les suppressions de postes ».

Plus de chiffre donc, mais une impression globale [4], dont on ne contestera pas la justesse si on la mesure à l’aune des chiffres ministériels. On pourrait en revanche souligner que cette formulation tend à faire du motif annoncé de la grève (« les suppressions de postes ») le responsable de la faiblesse de la mobilisation. Mais ce serait sans doute faire preuve d’un pointillisme excessif, surtout si on le mesure à l’aune du travail accompli, et de la rigueur journalistique déployée par lemonde.fr, en ce jour de grève et de manifestations.

 

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Notes

[1On trouve également sur le site un portfolio intitulé « Fonctionnaires : manifestations modestes en France », un « radiozapping » (qui intègre un sketch sur la CGT de Rires et Chansons), et un article « interactif », compilant des témoignages d’internautes (« Fonction publique : "Un avenir nuageux, et même orageux" »).

[2Lui seul à droit à la parole, avec deux citations, curieusement légèrement différentes de la version web, affichant sa « volonté de poursuivre les suppressions de postes » et citant l’administration fiscale « qui fonctionne infiniment mieux qu’il y a quelques années avec moins de fonctionnaires ».

[3Nous n’avons pu réaliser la capture d’écran de cette version.

[4L’article mis à jour n’intègre par ailleurs ni le chiffre syndical des grévistes (de 25 à 30%), ni même celui de 100 000 manifestants dans l’hexagone annoncé par les syndicats – sans doute parce que la Préfecture n’a toujours pas publié le sien. Le Monde papier daté du 23 janvier publie quant à lui une brève de 50 mots, intitulée « Grève limitée dans la fonction publique », qui donne ce dernier chiffre, et ceux, syndical et ministériel, de la manifestation parisienne.

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