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Pratiques du journalisme

Le Monde " rectifie " Le Monde

Le Monde commet des erreurs ou modifie ses analyses et ses prises de positions. Rien de plus banal. Mais, dans un quotidien qui dĂ©ploie tant de talent pour se cĂ©lĂ©brer, le rectificatif est un art difficile : comment rectifier une erreur sans dĂ©choir ou modifier un point de vue sans l’avouer ? Pour rĂ©pondre Ă  cette question, Le Monde multiplie les contorsions. En voici trois Ă©chantillons [*].

Une étrange autocritique


Cruel dĂ©menti et cas d’Ă©cole pour Le Monde qui titrait pĂ©remptoirement jeudi 13 octobre 2000 au soir : "Bruxelles bloque la fusion Vivendi-Seagram" ajoutant "La Commission ... ouvrira une enquĂŞte de quatre mois sur la crĂ©ation du numĂ©ro 2 mondial de l’audiovisuel. Sa dĂ©cision renforcera les doutes des investisseurs sur l’opĂ©ration."

L’ absence de conditionnel dans le titre, l’emploi du futur avec "ouvrira" et "renforcera" sans prendre en compte l’impact sur la valeur boursière de l’entreprise, tout cela est fâcheux...

En effet, dans Le Monde paru samedi 14 au soir datĂ© 15 octobre, on peut lire en sous-titre : "La Commission europĂ©enne donne son accord Ă  la naissance de Vivendi Universal, numĂ©ro deux mondial de la communication".
Exactement le contraire de ce qui était annoncé...

L’ Ă©ditorial page 17, reconnaĂ®t la bĂ©vue avec plus ou moins de bonne foi :
"Contrairement a ce que nous avions laisse entendre Ă  la une du Monde du 13 octobre la Commission de Bruxelles a donnĂ© son feu vert, vendredi 13 octobre, Ă  la fusion des groupes Vivendi et Seagram. Elle a donc renoncĂ© a bloquer cette opĂ©ration comme nous l’avions imprudemment pronostiquĂ© sur la foi d’informations que nous tenions pour sĂ»res."

Puis, plus loin, l’autocritique devient moins claire : "La surprise a eu lieu, et si elle est heureuse pour Jean-Marie Messier, le PDG de Vivendi, elle l’est moins pour Le Monde en raison de cette erreur d’anticipation."

La transformation de rumeurs en faits Ă©tablis est devenue une "erreur d’anticipation" ...

Un pas de plus, et il n’y a plus d’erreur du tout, grâce Ă  cet Ă©tonnant enchaĂ®nement : "Exactes au moment oĂą nous les avons publiĂ©es, ces informations" ... seraient devenues fausses ... après coup. Mais comment Le Monde peut-il donner pour exacte l’information sur une dĂ©cision qui n’avait pas encore Ă©tĂ© prise, au moment le quotidien l’annonce ? Mystère...

Jean Marie Messier ayant tancĂ© Le Monde lors de sa confĂ©rence de presse, l’Ă©ditorialiste ne pouvait pas faire moins que de conclure par un vibrant Ă©loge de l’exploit de Messier : "C’est une aventure qui n’est pas sans risque, mais qui est aussi pour l’ensemble des entreprises, un bel exemple de dynamisme" [1]

Une étrange amnésie

Le Monde, dans son Ă©ditorial du 10 octobre 2001 - "La guerre et le vote" - manifeste sa rĂ©probation face Ă  la dĂ©cision prise par Lionel Jospin de ne pas soumette Ă  un vote du Parlement l’engagement militaire de la France dans la guerre en cours en Afghanistan. Et d’argumenter :
« Pour le Premier ministre, la guerre n’Ă©tant pas engagĂ©e contre un Etat mais contre une organisation terroriste, selon des modalitĂ©s propres Ă  ce type d’action, les opĂ©rations qui pourraient ĂŞtre menĂ©es par les armĂ©es françaises ne relèveraient pas des mĂŞmes procĂ©dures de dĂ©cision qu’en 1991 contre l’Irak et en 1999 contre la Serbie. On a du mal Ă  comprendre en quoi cette diffĂ©rence peut justifier la mise Ă  l’Ă©cart du Parlement, qui sera certes informĂ© par le gouvernement mais qui ne sera pas appelĂ© Ă  donner son avis. »

Ce qui nous vaut, après un dĂ©veloppement consacrĂ© aux considĂ©rations tactiques de Jospin, cette conclusion : «  (...) il serait plus conforme Ă  la logique dĂ©mocratique d’inciter chacun Ă  prendre ses responsabilitĂ©s par un scrutin public. »

Etrange approximation : la procĂ©dure de dĂ©cision - pour parler comme Le Monde - adoptĂ©e en 1999 contre la Serbie avait exclu tout vote prĂ©alable du Parlement. Etrange amnĂ©sie : Le Monde oublie qu’il avait justifiĂ© ce refus [2]

Un étrange déclassement

Le Monde, pendant la guerre du Kosovo, avait authentifiĂ© l’existence du plan "Fer-Ă -cheval" attribuĂ© au gouvernement de Milosevic. Ainsi que l’attestent deux "manchettes" Ă  l’indicatif (et non au conditionnel qui signale, paraĂ®t-il, la prudence requise...) des 8 et 10 avril 1999.

Avec un art consommĂ© de la litote, l’envoyĂ© spĂ©cial du Monde Ă  La Haye Ă©crit Ă  prĂ©sent : « Quant Ă  "Fer Ă  cheval", il reste un document fort controversĂ©, dont la validitĂ© n’a jamais Ă©tĂ© prouvĂ©e. » (RĂ©my Ourdan, "Milosevic se pose en victime d’un "crime contre la vĂ©ritĂ©" », Le Monde du 16 fĂ©vrier 2002.

Quand Le Monde dĂ©classe ainsi le plan "Fer-Ă -Cheval" sans le dire, on attend - en vain - un rectificatif [3]

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