Cette fois encore, on peine Ă voir dans « la nouvelle prioritĂ© donnĂ©e Ă l’économie » autre chose qu’une opĂ©ration commerciale qui vise avant tout Ă adapter le contenu du quotidien aux prĂ©occupations et aux intĂ©rĂŞts de la clientèle la plus solvable : celle des cadres supĂ©rieurs.
Et la direction du quotidien ne s’en cache mĂŞme pas : « ĂŠtre rĂ©fĂ©rent sur l’actualitĂ© Ă©conomique, autant que sur l’actualitĂ© internationale, politique ou culturelle : telle est l’ambition affichĂ©e par la direction du Monde. Fort d’une audience largement composĂ©e de cadres supĂ©rieurs, Le Monde investit davantage dans un domaine sur lequel il est attendu par de nombreux lecteurs. » D’ailleurs, le fait que cette nouvelle formule soit l’objet d’une vĂ©ritable « campagne de lancement » rĂ©alisĂ©e par l’agence Publicis Conseil en dit long sur ses vĂ©ritables finalitĂ©s…
Certes, la durée et l’intensité de la crise économique et financière, ses conséquences sociales et politiques pouvaient justifier un renforcement de la rubrique consacrée à l’économie. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
Dans la nouvelle maquette, l’économie est sortie du cahier principal pour ĂŞtre traitĂ©e dans un cahier spĂ©cial et quotidien – comme si les phĂ©nomènes Ă©conomiques avaient leur vie propre, dĂ©connectĂ©s des relations internationales et de la vie politique, culturelle ou sociale du pays… Et ce cahier autonome compte entre 8 et 16 pages quand le reste de l’actualitĂ© est parfois traitĂ©e en Ă peine plus de 20 pages. Dans le mĂŞme temps le cahier hebdomadaire « Planètes », consacrĂ© aux questions environnementales, est supprimé…
Mais surtout, la prĂ©sentation qui est faite de ce nouveau cahier quotidien intitulé… « Éco & entreprise », ne laisse guère de doutes quant Ă sa ligne Ă©ditoriale : « Nouveaux acteurs, nouveaux produits, nouvelles technologies, nouveaux marchĂ©s... Le Monde relatera encore plus le quotidien de ces entreprises françaises et internationales qui innovent et conquièrent des marchĂ©s. […] Au sein de l’Ă©quipe parisienne une task force dĂ©diĂ©e aux technologies et aux mĂ©dias, pilotĂ©e par Alexis Delcambre, s’intĂ©ressera Ă la rĂ©volution numĂ©rique et Ă la digitalisation des usages qui transcendent tous les secteurs de l’Ă©conomie. […] Ce cahier "Éco & entreprise" sera aussi rythmĂ© par des rendez-vous spĂ©cialisĂ©s hebdomadaires : un grand dossier pĂ©dagogique le lundi, un rendez-vous management le mardi, un rendez-vous "UniversitĂ©s et grandes Ă©coles" le mercredi, un rendez-vous "Argent & patrimoine" le samedi. » Ou comment rĂ©duire l’actualitĂ© Ă©conomique Ă la vie du monde des affaires – ou plutĂ´t de sa fraction triomphante et conquĂ©rante !
D’autant que les plus prospères des lecteurs peuvent ĂŞtre rassurĂ©s, l’incontournable cahier « Argent et patrimoine » judicieusement introduit par Érik Izraelewicz, directeur des rĂ©dactions du Monde de fĂ©vrier 2011 jusqu’à son dĂ©cès en novembre 2012, ne disparaĂ®t pas… Quant Ă la chronique Ă©conomie elle est intitulĂ©e « Pertes et profits »â€¦ Un hommage Ă la finance dĂ©bridĂ©e repris dans un blog Ă©ponyme qui analyse quotidiennement l’actualitĂ© d’une entreprise, et qui en inspire aussi quelques autres comme « Gardez la monnaie » (le blog qui analyse les tendances de la consommation), « Biznet » (l’actualitĂ© des nouvelles technologies et de la rĂ©volution numĂ©rique) ou « It’s the economy, stupid ! » (blog consacrĂ© Ă l’actualitĂ© amĂ©ricaine)…
Natalie Nougayrède, nouvelle directrice du Monde, a alors beau jeu d’annoncer « des informations exclusives, de grandes interviews, des enquĂŞtes, des reportages, des portraits, des cas d’entreprise, des coulisses et un accent mis sur l’innovation, l’international et le dĂ©bat d’idĂ©es pour comprendre ces mutations qui nous concernent tous », ou une Ă©quipe « constituĂ©e de 40 journalistes Ă Paris et [d’]un rĂ©seau de 50 correspondants Ă l’étranger. »
La focalisation de la nouvelle version du journal sur la micro-Ă©conomie, les pĂ©ripĂ©ties de la vie des affaires et les versants les plus prospères et mondialisĂ©s de l’économie, n’a en rĂ©alitĂ© rien d’une orientation Ă©ditoriale. VisĂ©es commerciales mises Ă part, rien ne peut en effet justifier qu’un quotidien gĂ©nĂ©raliste consacre plus d’un tiers de son contenu au « business », qui plus est Ă travers un prisme aussi Ă©troit… Mais tout ceci est finalement assez cohĂ©rent : la chefferie du Monde conçoit l’actualitĂ© de la mĂŞme façon qu’elle conçoit son mĂ©tier de journaliste et de patron de presse, soit comme une vaste aventure entrepreneuriale…
Si Le Monde cherche sans doute Ă attirer une partie du lectorat du Figaro et de son copieux cahier « Figaro Ă©conomie », il se positionne aussi en concurrent des Échos ou de La Tribune, et c’est bien son statut de quotidien gĂ©nĂ©raliste qui est en question si cette Ă©volution perdure. Pour ce qui est de son titre auto-revendiquĂ© de quotidien « de rĂ©fĂ©rence », on sait depuis longtemps dĂ©jĂ Ă quoi s’en tenir…
Blaise Magnin