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Le Monde change de peau

Alors qu’il traverse une grave crise de financement (sur laquelle nous reviendrons), Le Monde a lancĂ© une nouvelle formule prĂ©sentĂ©e en « avant-première » par Sylvie Kauffmann dans l’édition du 29 mars 2010, sous un titre prometteur : « Mieux informer ».

Pour faire face Ă  la crise de la presse Ă©crite, explique la directrice de la rĂ©daction, le quotidien a choisi de mettre en avant une « logique de choix, d’efficacitĂ© et d’expertise » et son « envie d’innover ». Sur le plan Ă©ditorial, la nouvelle dĂ©marche du quotidien se prĂ©sente comme la mise en Ĺ“uvre d’un « journalisme de questionnement », dont les nouvelles pages « Contre-enquĂŞte » sont la vitrine.

Retour sur la rĂ©invention d’un mĂ©tier : le journalisme de presse Ă©crite. Et « contre enquĂŞte » sur les premiers numĂ©ros de la nouvelle formule.

Le lancement de la nouvelle formule

Dans un contexte de crise de la presse Ă©crite (baisse du lectorat, bouderie des annonceurs, chute des recettes), Le Monde fait montre d’une sĂ©rĂ©nitĂ© toute orientale :

« En crise, la presse Ă©crite ? Sans doute. Ă€ la manière des Chinois, pour qui l’idĂ©ogramme "crise" – weiji – comporte Ă  la fois le concept de danger (wei) et celui d’opportunitĂ© (ji), nous percevons aussi les deux dimensions de la crise. Mais, au Monde, incontestablement, nous prĂ©fĂ©rons ji Ă  wei », explique Sylvie Kauffmann… ancienne grande reporter en Asie du Sud-Est.

Attitude d’autant plus louable que le danger – le wei – n’est pas loin, comme le rappelle un article paru le 8 avril sur Rue89 : « confrontĂ©e Ă  une crise de trĂ©sorerie qui fait craindre un dĂ©pĂ´t de bilan dès juillet, la direction pourrait annoncer que deux groupes de presse espagnol et italien vont prendre la majoritĂ© du capital. » [1]

Mais la crise ne fait pas peur au Monde. Pour le « grand quotidien », poursuit Sylvie Kauffmann, elle est avant tout une « authentique opportunitĂ©, elle nous pousse Ă  nous transformer, elle nous donne envie d’innover, elle nous oblige Ă  aller toujours plus au-devant des lecteurs. »

Les lecteurs l’auront compris, il s’agit avant tout de faire du neuf « de nouvelles rubriques, de nouvelles pages ». La nouvelle directrice du quotidien a donc enfilĂ© des habits flambant neufs de manager de l’information qui communique sur son dernier produit :

« C’est dans cette logique de choix, d’efficacitĂ© et d’expertise que nous introduisons […] plusieurs nouveautĂ©s Ă©ditoriales », parmi lesquelles on compte la « “une” rĂ©inventĂ©e », la page 2 « totalement transformĂ©e » appelĂ©e Ă  devenir la « porte d’entrĂ©e dans l’univers de la marque “Le Monde’’ », et une page Analyses « plus lisible et plus riche ».

Un journalisme de marque (et de « gadgets »)

Une « marque », donc.

Éric Fottorino, prĂ©sident du directoire et directeur du Monde, l’avait annoncĂ© : « Le journal de rĂ©fĂ©rence doit devenir une marque de rĂ©fĂ©rence et, de prĂ©fĂ©rence, qui suscite l’attractivitĂ© » [2]. Éric Fottorino explicite la division du travail entre les diffĂ©rentes rĂ©dactions : « Les diffĂ©rents supports, papier et numĂ©rique, ne sont pas concurrents mais complĂ©mentaires : au papier, l’investigation de longue haleine et le dĂ©cryptage ; au Web, le flux et le dĂ©bat interactif ; Ă  l’iPhone et autres smartphones, l’alerte et l’information rapide. Pour la première fois de son histoire, Le Monde se prĂ©sente comme une marque globale » [3].

Sylvie Kauffmann, qui avait Ă©tĂ© nommĂ©e Ă  son nouveau poste notamment pour rĂ©flĂ©chir Ă  une meilleure articulation de la rĂ©daction du quotidien et du site Lemonde.fr [4], confirme cette orientation : « Il s’agit dĂ©sormais de dĂ©cliner le contenu “Le Monde” sur de multiples supports, de s’enrichir mutuellement, de mettre en commun l’expertise des uns, la rĂ©activitĂ© et l’interactivitĂ© des autres ». TĂ©lĂ©phone mobile, iPhone, iPad, les gratuits Direct Soir, Direct Matin et MĂ©tro, tous les tuyaux sont bons pour y dĂ©verser les « contenus » du « quotidien de rĂ©fĂ©rence » : « C’est une dynamique innovante qui va s’intensifier Ă  partir de lundi. En mĂŞme temps que le quotidien, Lemonde.fr procĂ©dera Ă  plusieurs innovations sur son site ».

Et de prĂ©ciser : « Le succès de ce site a ouvert au quotidien de nouveaux horizons, non seulement en termes de diffusion, mais aussi en termes journalistiques. » On n’en saura pas plus Ă  ce sujet.

La nouvelle formule imprimĂ©e, en revanche, proposera des « innovations » Ă©ditoriales, avec pour ambitions : « la comprĂ©hension de l’actualitĂ©, la volontĂ© d’aller au-delĂ  des faits, le temps de la rĂ©flexion et de l’analyse ».

L’auteure Ă©voque la rĂ©volution qui a bouleversĂ© la rĂ©daction du Monde : « Cette Ă©volution, nous l’avons commencĂ©e en 2005, avec une nouvelle formule […] qui a mis fin Ă  l’impĂ©ratif d’exhaustivitĂ© et introduit le critère de sĂ©lectivitĂ© dans le traitement de l’actualitĂ©. » Avant cette date, les journalistes du Monde ignoraient-ils le « critère de sĂ©lectivitĂ© » ? C’est que, tous n’ont pas eu, comme leur nouvelle directrice, la chance de suivre les cours du CFJ. Ils ignorent sans doute, Ă  la diffĂ©rence de leur nouveau « manager », l’importance de « cette logique de choix, d’efficacitĂ© et d’expertise », ainsi que l’art de segmenter la clientèle qui puise dans la science du marketing : « [Les nouvelles pages] offriront au lecteur pressĂ© des espaces de lecture rapide qui lui permettront d’apprĂ©hender, en une dizaine de minutes, l’essentiel de l’actualitĂ© Ă©coulĂ©e depuis le prĂ©cĂ©dent numĂ©ro du journal, tout en prĂ©servant pour ceux qui ont plus de temps les indispensables enquĂŞtes, reportages, Ă©clairages et approfondissements. » En page 2, « une "histoire" sera racontĂ©e par un journaliste du Monde »â€¦ Pour ceux qui s’ennuient ?

Un « journalisme de questionnement » et de « Contre-enquĂŞtes »

Le « concept »-phare de la nouvelle formule du Monde serait en lui-mĂŞme une « nouvelle forme de journalisme », rĂ©servĂ©e aux lecteurs « qui veulent aller plus loin, dĂ©passer la petite musique de la communication omniprĂ©sente », explique l’auteure (Ă  qui cette petite musique ne semble pourtant pas si Ă©trangère). Ă€ ces lecteurs, Le Monde promet donc de se dĂ©marquer d’un certain journalisme des Ă©vidences premières.

Quelle est cette nouvelle forme de journalisme, que l’auteure nous prĂ©sente avec une fiertĂ© non dissimulĂ©e ? Le « journalisme de questionnement ». IncrĂ©dule, le lecteur s’étonne d’apprendre que, jusqu’à prĂ©sent, la presse Ă©crite avait Ă©tĂ© privĂ©e de ces prĂ©cieux questionnements… dont on verra qu’ils consistent d’abord Ă  donner une forme interrogative aux titres qui surplombent un recueil d’articles.

Cette dĂ©marche Ă©ditoriale, qualifiĂ©e de « nouvelle », repose sur un principe prĂ©sentĂ© comme « innovant » : « des Ă©quipes de journalistes qui, en France ou Ă  l’étranger, rassemblent leurs forces et leur expertise pour s’attaquer Ă  un mĂŞme sujet choisi dans le film de l’actualitĂ© ». Mobiliser plusieurs journalistes sur un mĂŞme sujet ? Une telle originalitĂ© force le respect…

DĂ©sormais Le Monde, qui nous a promis de poser des questions – une vĂ©ritable rĂ©volution dans le journalisme –, se propose de rĂ©aliser des « contre-enquĂŞtes » qui, comme on va le voir, prennent la forme… d’enquĂŞtes, tout ce qu’il y a de plus classique. Il suffisait d’y penser : trouver un nom accrocheur pour rĂ©inventer l’enquĂŞte et le journalisme d’investigation, devenu « journalisme de questionnement ».

Dans la nouvelle formule du quotidien, cette « dĂ©marche Ă©ditoriale » « emmènera le lecteur derrière l’évènement, au-delĂ  des dĂ©clarations trompe-l’œil et des statistiques opaques ». C’est ainsi que les publicitĂ©s du Monde, Ă  l’occasion du lancement de la nouvelle formule, prĂ©sentent la « Contre-enquĂŞte » : comme un produit d’appel. (Voir « Annexe ».)

« Contre-enquĂŞte » sur les « Contre-enquĂŞtes »

Examinons donc les Ă©ditions de la première semaine qui a vu le lancement des « contre-enquĂŞtes » publiĂ©es dans le Monde… Et la naissance du « journalisme de questionnement ».

Des questions fracassantes

L’exemple choisi pour illustrer la prĂ©sentation de la nouvelle formule est particulièrement « innovant »â€¦ : « Martine Aubry est-elle devenue "prĂ©sidentiable" pour 2012 ? » Mais il ne s’agit que d’une illustration.

Les questions de la première semaine sont plus Ă©loquentes. Voici les questions principales telles qu’elles sont annoncĂ©es en « une » du quotidien :
- « Sarkozy-Obama peuvent-ils s’entendre ? » (30 mars) ;
- « Peut-on reconstruire HaĂŻti ? Comment Ă©viter le dĂ©tournement de l’aide ? » (31 mars) ;
- « Le Grenelle de l’environnement existe-t-il toujours ? » (1er avril) ;
- « Comment une ville peut-elle tomber sous l’emprise des trafiquants de drogue ? » (2 avril).

Les questions prĂ©sentĂ©es en « une » et celles posĂ©es en tĂŞte de chaque double page (qui ne correspondent pas toujours) semblent avant tout chercher Ă  « accrocher » le lecteur.

Exemples

- en « une » du 1er avril : « Le Grenelle de l’environnement existe-t-il toujours ? ». Titres mineurs : « Après la taxe carbone, quels projets phares sont menacĂ©s ? », « Jean-Louis Borloo y croit-il toujours ? », « L’"esprit" du Grenelle rĂ©sistera-t-il Ă  la montĂ©e du scepticisme ? » ;
- en tĂŞte de la double page : « Que reste-t-il du Grenelle de l’environnement ? » Question suivie de ces deux autres : « L’écologie est-elle sacrifiĂ©e Ă  la croissance ? », « Quels sont les projets menacĂ©s ? »

Autres exemples

- en « une » du 7 avril : « Quel est l’effet de la rĂ©duction des effectifs sur le contenu de l’enseignement ? » ;
- en tĂŞte de la double page : « Peut-on encore "dĂ©graisser le mammouth" ? » Question subtilement formulĂ©e, suivie de ces deux autres : « Comment les coupes budgĂ©taires sont-elles opĂ©rĂ©es dans l’Éducation nationale ? », « Ces restrictions influent-elles sur le contenu de l’enseignement ? »

Des réponses minimales

Les rĂ©ponses sont-elles Ă  la hauteur des questions soulevĂ©es ? Force est de constater que c’est loin d’être toujours le cas et qu’il existe souvent un Ă©cart, voire un fossĂ©, entre les questions aguicheuses, dont les plus fracassantes sont rĂ©servĂ©es Ă  la « une », et le contenu des rĂ©ponses.

Ainsi de la « Contre-enquĂŞte » sur le Grenelle de l’environnement. Cette « contre-enquĂŞte » occupe Ă  peine une page et demie (1/2 page est occupĂ©e par une publicitĂ© de la mairie de Paris sur le retour de l’eau en rĂ©gie publique, tandis qu’un encart consacrĂ© Ă  la matinale de Nicolas Demorand sur France Inter vient occuper le coin de la première page). Encore faut-il compter sur la photo de l’inauguration du Grenelle qui, sans le moindre intĂ©rĂŞt informatif, prend 1/2 page. Que reste-t-il sur l’équivalent d’une page de texte (questions incluses pour 1/3 page encore) ? Un article dit de « DĂ©codage » qui livre quelques commentaires, l’exemple de l’autoroute de Strasbourg qui « contourne les engagements », une « analyse » de la carrière contrariĂ©e du ministre de l’Environnement (« Coup de frein pour Jean-Louis Borloo ») et un rapide rĂ©capitulatif de « Quatre dossiers pour tester la volontĂ© du gouvernement ».

Le 31 mars, la « Contre-enquĂŞte » se propose modestement de rĂ©pondre aux questions suivantes : « Peut-on reconstruire HaĂŻti ? », « Faut-il rĂ©inventer Port-au-Prince ? » et « Comment Ă©viter que l’aide Ă©trangère ne soit dĂ©tournĂ©e ? », dans une double-page… dont la moitiĂ© de la surface couverte par une photo du centre de Port-au-Prince en ruine, sans vraiment d’intĂ©rĂŞt informatif.

Au programme, un « dĂ©codage » qui dĂ©taille le contexte de la « ConfĂ©rence internationale des donateurs pour un avenir meilleur Ă  HaĂŻti » qui se dĂ©roulait le mĂŞme jour. Puis les envoyĂ©s spĂ©ciaux du Monde dans la rĂ©gion sont mis Ă  contribution : la reporter sur place Ă  HaĂŻti tente de faire tenir son « reportage » sur un quart de page ; le correspondant Ă  Saint-Domingue explique, dans une « Analyse » tout aussi succincte, le problème de la corruption et du dĂ©tournement des aides ; la correspondante Ă  Bogota, enfin, esquisse (en moins de 2.000 mots) une solution ; en s’inspirant d’une ville « miracle » de Colombie, qui a mis en place, suite Ă  un tremblement de terre en 1999, un fonds de reconstruction public-privĂ© gĂ©rĂ© par le Medef local.

Ces articles courts, inégalement intéressants, ne permettent guère, on s’en doute, de répondre aux questions posées avec éclat.

Les personnages étonnants

Nous avons dĂ©jĂ  mentionnĂ© cette illustration de l’article-programme de Sylvie Kaufmann : « Martine Aubry est-elle devenue "prĂ©sidentiable" pour 2012 ? » Une question d’autant plus originale qu’elle a fait la « une » de nombreux quotidiens et de la plupart des hebdomadaires [5]. Et voici les autres questions de la « Contre-enquĂŞte » Ă  laquelle nous avons Ă©chappĂ© : « Quelle est sa stratĂ©gie ? A-t-elle un programme ? Quels sont ses atouts et ses points faibles ? Qui la soutient, qui la combat ? » Bref, les transformations du PS et de la gauche sont condensĂ©es dans la prĂ©sentation d’un « personnage » – Martine Aubry – qui, avec ses ennemis, ses amis, ses atouts, ses points faibles, tient le rĂ´le principal dans le « film de l’actualitĂ© ».

Cette « personnalisation » de la vie politique n’est pas Ă©trangère aux autres « contre-enquĂŞtes ».

Ă€ la question des relations entre la France et les États-Unis se substitue une approche sur un plan personnel des relations entre Nicolas Sarkozy et Barack Obama : « Peuvent-ils s’entendre ? Quels sont leurs points de dĂ©saccords ? » L’article d’ouverture – un « DĂ©codage » – rappelle les diffĂ©rends politiques entre la France et les États-Unis, mais sous la forme d’un rĂ©cit des relations tumultueuses entre les deux prĂ©sidents. Quant Ă  l’article de la deuxième page (dĂ©vorĂ©e par une publicitĂ© d’1/2 page pour la RATP), il propose en guise d’« Analyse » et sous le titre partiellement trompeur « Barack Obama, un tacticien avisĂ© », un portrait de la personnalitĂ© du prĂ©sident Ă©tatsunien. Ă€ l’appui de cette « Contre-enquĂŞte », trois photos qui illustrent les relations (plutĂ´t complices) entre les deux prĂ©sidents.

Le dossier sur le Grenelle de l’environnement est annoncĂ© en « une » par cette question (Ă  laquelle il n’est pas rĂ©pondu…) : « Jean-Louis Borloo y croit-il toujours ? » En revanche, la carrière contrariĂ©e du ministre mĂ©rite un article qui se veut Ă©clairant. Mais sur quoi ? Sur le Grenelle ?

Une fois de plus, les révélations sur les personnes remplacent les informations sur les politiques suivies ou proposées.

Des photos aguicheuses

D’une manière gĂ©nĂ©rale, les photos occupent une place de premier plan dans les « contre-enquĂŞtes ». Elles s’étalent parfois sur les deux pages (mĂ©ritent-elle une telle place ?) et se veulent très expressives (mais le sont-elle vraiment, et de quoi ?). Exemples :

- sur les relations entre Sarkozy et Obama, la photo principale montre les deux prĂ©sidents tournĂ©s vers l’objectif, dans une expression de surprise et/ou de connivence ;
- sur HaĂŻti, la photo – « Le centre de Port-au-Prince, près de deux mois après le tremblement de terre » – occupe près de la moitiĂ© de la double page.

Autant dire que certains usages de la photographie se distinguent assez peu de celui qui prĂ©vaut dans les publicitĂ©s du Monde pour Le Monde. (Voir « Annexe ».)

Ainsi, au lendemain de l’incendie d’un bus dans la banlieue parisienne, Le Monde s’empare du fait divers pour dresser un panorama plus gĂ©nĂ©ral de l’insĂ©curitĂ© et du trafic de drogue en ĂŽle-de-France. Le dossier s’ouvre sur un « questionnement » plutĂ´t racoleur – « Comment une ville peut-elle tomber sous l’emprise des trafiquants de drogue ? » – et une photo qui occupe 1/2 page.

AndrĂ© Gunthert, sur le blog « Culture Visuelle », sous le titre « La citĂ© qui tremblait », commente : « La France a peur. Et ça se voit. […] Magnifique photo. Si Ă©vocatrice. Plusieurs immeubles, barrĂ©s par les ramures noires de l’hiver, se dressent sur le ciel nocturne, avec Ă  leur pied les flaques de lumière orangĂ©e de l’éclairage public. Et, comme un calembour visuel, affectĂ©e d’un flou de bougĂ© qui atteste que la photo a Ă©tĂ© faite Ă  main levĂ©e, l’image tremble. »

Et AndrĂ© Guthert de poursuivre : « Le flou surtout est une magnifique mĂ©taphore visuelle, qui connote le mystère, la peur – et surenchĂ©rit sur le calembour que suggère le nom de "Tremblay" ("tremblez")… » et de s’interroger : « Que montre cette photographie ? S’agit-il d’une photo d’actualitĂ© qui dĂ©livre une information sur les trafics de drogue qui "empoisonnent la vie" Ă  Tremblay-en-France ? Ou bien s’agit-il d’une illustration d’ambiance qui va Ă  la rencontre de l’imaginaire TF1 et confirme tous les clichĂ©s de la citĂ© qui fait peur ? »

Le photographe lui-mĂŞme n’est sans doute pas en cause. Comme les reporters, analystes et envoyĂ©s spĂ©ciaux, il se peut qu’il subisse les options d’un marketing Ă©ditorial dont il n’est pas responsable [6]. Mais le marketing fait rarement bon mĂ©nage avec l’information.

Un exemple parmi d’autres, comme le souligne AndrĂ© Gunthert d’images mises au service d’illustrations conformistes : « Comme la photo de Tremblay-en-France, la plus grande partie des images utilisĂ©es ont au mieux une apparence journalistique, mais suivent en rĂ©alitĂ© les règles de l’illustration. Images dĂ©coratives, images d’ambiance, images-clichĂ©s qui incarnent un rĂ©cit prĂ©fabriquĂ©, images qui suggèrent et font croire, prennent le lecteur par la main et le guident vers ce qu’il faut penser. Suivre scrupuleusement ces règles a permis l’an dernier Ă  deux plaisantins de se voir octroyer le grand prix Paris-Match, avec une iconographie entièrement truquĂ©e. »

Mais les photos « Ă  thèse » ne sont pas les seules illustrations des « contre-enquĂŞtes ». Il arrive que des tableaux ou des schĂ©mas viennent accompagner les articles. La volontĂ©, sans doute, d’emmener, comme promis, le lecteur « au-delĂ  des dĂ©clarations trompe-l’œil et des statistiques opaques ». Sauf que…

- la « Contre-enquĂŞte » sur Tremblay-en-France est la première qui propose de tels schĂ©mas. La source ? L’Office central pour la rĂ©pression du trafic illicite des stupĂ©fiants (OCRTIS), du ministère de l’IntĂ©rieur ;
- le 7 avril, la « Contre-enquĂŞte » sur l’Éducation nationale, elle, propose les chiffres et illustrations du ministère de l’Éducation et de la DĂ©lĂ©gation aux Études et Ă  la prospective ;
- le 9 avril, la « Contre-enquĂŞte » qui s’interroge sur la possibilitĂ© de « faillite » des dĂ©partements propose de jolis histogrammes… de la Direction gĂ©nĂ©rale des Finances publiques (DGFIP).

Le Monde se pare sur plusieurs colonnes des chiffres fournis parmi… les officines gouvernementales : de bons tuyaux, au-dessus de tout soupçon ? Et tente de les faire parler en quelques mots. Pas sĂ»r qu’il y parvienne.

Un journalisme de racolage ?

Sans doute est-il trop tĂ´t, Ă  partir d’un Ă©chantillon limitĂ© des premières tentatives, pour Ă©valuer dĂ©finitivement ce « journalisme de questionnement ». Mais on est en droit de se demander quelle est la part de marketing dans des dĂ©clarations d’intention qui, sous couvert de prĂ©senter un journalisme idĂ©al et une « nouvelle » forme de journalisme, se traduisent d’abord, en pratique, par des effets d’éclairage, de mise en scène et de mise en forme : une rhĂ©torique de la sĂ©duction qui, si elle ne dĂ©vore pas la totalitĂ© du contenu, le conditionne. Comme on parle du conditionnement d’un produit.

Tout se passe comme si Le Monde devait proposer quotidiennement ce que les grands hebdomadaires annoncent chaque semaine, Ă  grand renfort de « Unes » racoleuses [7] : effets d’annonce de grandes enquĂŞtes qui le sont rarement.

Après avoir prĂ©tendu rĂ©inventer, sous la houlette d’Edwy Plenel, un « journalisme d’investigation » qui, en guise d’enquĂŞtes, ne proposait trop souvent qu’un « journalisme de rĂ©vĂ©lation » de quelques petits et grands secrets Ă©ventĂ©s par des sources intĂ©ressĂ©es Ă  les diffuser, Le Monde prĂ©tend inventer un « journalisme de questionnement », fondĂ© sur des « contre-enquĂŞtes » qui habillent de mots nouveaux des pratiques fort anciennes, avec pour seule nouveautĂ©, en presse quotidienne, la rĂ©union sous un mĂŞme thème de plusieurs articles, rĂ©digĂ©s non par des « des Ă©quipes de journalistes qui, en France ou Ă  l’étranger, rassemblent leurs forces et leur expertise » (comme l’annonçait Sylvie Kauffmann), mais par quelques journalistes mobilisĂ©s pour la circonstance.

Certes, les effets de mise en scène et de racolage n’épuisent pas le contenu des articles, rassemblĂ©s dans chaque dossier. Ceux-ci sont l’image du reste du quotidien : d’une très inĂ©gale qualitĂ© et d’un très inĂ©gal intĂ©rĂŞt. Ils s’en trouvent d’ailleurs de très biens informĂ©s ! Ainsi des pages consacrĂ©es Ă  l’Afghanistan, le 6 avril : elles proposent notamment de très intĂ©ressants dĂ©codages et analyses des envoyĂ©s spĂ©ciaux Ă  Kaboul et Islamabad. Et montrent comment, malgrĂ© les contraintes de l’exercice, une « contre-enquĂŞte » – c’est-Ă -dire une enquĂŞte – peut aussi proposer un contenu significatif.

Il reste que les pages « Contre-enquĂŞte » font l’objet d’une sorte d’autofiction du Monde par Le Monde qui se monte son propre « film » : celui d’un journalisme mythologique, parfois poussĂ© jusqu’à la caricature par la logique de surenchère marchande qui est celle de la direction de la rĂ©daction du quotidien. Au-delĂ  de l’aspect incantatoire, il ne reste pour l’instant, sous le label ou l’idĂ©al du « journalisme de questionnement », que quelques articles traditionnels, dotĂ©s d’un supplĂ©ment d’âme ou d’une « valeur ajoutĂ©e » essentiellement marchande.

De façon plus gĂ©nĂ©rale, ce qui vaut pour le journal imprimĂ© peut valoir pour l’ensemble des supports de la « marque : la rĂ©volution permanente par les innovations technologiques et formelles – comme la « rĂ©invention de la "Une" » – rĂ©vèle un culte du « nouveau » qui doit d’abord sa « modernitĂ© » Ă  la… rhĂ©torique managĂ©riale. Et la nouvelle formule du Monde imprimĂ© consacre une nouvelle victoire du « journalisme entrepreneurial » qui vise moins Ă  produire davantage d’informations qu’à « aller toujours plus au-devant » des dĂ©sirs d’une clientèle qui se compose des lecteurs… Mais aussi d’annonceurs, que la nouvelle directrice de la rĂ©daction omet – faut-il dire « curieusement » ? – de mentionner dans son billet.

MĂŞme quand elles ne sont pas entièrement prisonnières des logiques d’entreprise, les innovations technologiques et formelles menacent toujours de fonctionner comme des cache-sexes d’un contenu Ă©ditorial inchangĂ©, dont c’est un euphĂ©misme de dire, qu’il est d’une très inĂ©gale densitĂ©. Ajouter des points d’interrogation Ă  la fin des grands titres habituels inspirĂ©s d’un « journalisme des Ă©vidences premières » ne suffira pas Ă  rĂ©soudre la crise de l’offre Ă©ditoriale du Monde.

La rendre plus « attractive », non plus. Lire un journal peut-ĂŞtre, il est vrai, une forme de divertissement, quelle que soit la gravitĂ© des sujets abordĂ©s. Mais est-ce une raison de prĂ©senter l’actualitĂ© comme un « film » et de multiplier, en guise d’examen critique, une profusion d’artifices destinĂ©es Ă  la rendre attrayante… au risque d’étouffer les informations sous leurs costumes ?

« Nous sommes quelques-uns Ă  en avoir assez de voir brandir la mythologie de l’information comme cache-sexe de la sĂ©duction et du conformisme », concluait AndrĂ© Gunthert. Nous conclurons de mĂŞme.

Frédéric Lemaire et Henri Maler


Annexe : PublicitĂ©s du Monde pour Le Monde

« Derrière l’évènement, au-delĂ  des dĂ©clarations trompe-l’œil et des statistiques opaques »

Un programme alléchant, s’il en est, dont Le Monde a fait la réclame à l’occasion du lancement de sa nouvelle formule, en deux publicités publiées dans les pages du quotidien

– Voici la première. Deux jeunes hommes pieds-nus, l’un anxieux, l’autre sur le qui-vive, sont assis cĂ´te Ă  cĂ´te contre une benne Ă  ordure.

Seule la photo en « Une » du Monde permet de comprendre qu’ils se cachent d’une foule (de manifestants ?) qui se trouve derrière eux.

Promesse d’aller au-delà des apparences…

– Deuxième publicitĂ©. Une photo est tirĂ©e de la campagne prĂ©sidentielle de Nicolas Sarkozy, qui le montre en train de monter un cheval, avec Ray-Ban et chemise de cow-boy. Mais l’illustration figurant en « Une » du Monde permet, avec le recul, d’apercevoir derrière le cavalier un tracteur rempli de journalistes…

Promesse de ne pas céder aux mises en scène de la communication politique…

Promesses, donc : « Un parti pris Ă©ditorial pour rĂ©pondre Ă  votre exigence d’approfondissement de l’information et vous donner Ă  comprendre ce qui se passe derrière l’évènement ».

Des promesses qui engagent d’abord ceux à qui elles s’adressent.

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