Le lancement de la nouvelle formule
Dans un contexte de crise de la presse écrite (baisse du lectorat, bouderie des annonceurs, chute des recettes), Le Monde fait montre d’une sérénité toute orientale :
« En crise, la presse Ă©crite ? Sans doute. Ă€ la manière des Chinois, pour qui l’idĂ©ogramme "crise" – weiji – comporte Ă la fois le concept de danger (wei) et celui d’opportunitĂ© (ji), nous percevons aussi les deux dimensions de la crise. Mais, au Monde, incontestablement, nous prĂ©fĂ©rons ji Ă wei », explique Sylvie Kauffmann… ancienne grande reporter en Asie du Sud-Est.
Attitude d’autant plus louable que le danger – le wei – n’est pas loin, comme le rappelle un article paru le 8 avril sur Rue89 : « confrontĂ©e Ă une crise de trĂ©sorerie qui fait craindre un dĂ©pĂ´t de bilan dès juillet, la direction pourrait annoncer que deux groupes de presse espagnol et italien vont prendre la majoritĂ© du capital. » [1]
Mais la crise ne fait pas peur au Monde. Pour le « grand quotidien », poursuit Sylvie Kauffmann, elle est avant tout une « authentique opportunitĂ©, elle nous pousse Ă nous transformer, elle nous donne envie d’innover, elle nous oblige Ă aller toujours plus au-devant des lecteurs. »
Les lecteurs l’auront compris, il s’agit avant tout de faire du neuf « de nouvelles rubriques, de nouvelles pages ». La nouvelle directrice du quotidien a donc enfilĂ© des habits flambant neufs de manager de l’information qui communique sur son dernier produit :
« C’est dans cette logique de choix, d’efficacitĂ© et d’expertise que nous introduisons […] plusieurs nouveautĂ©s Ă©ditoriales », parmi lesquelles on compte la « “une” rĂ©inventĂ©e », la page 2 « totalement transformĂ©e » appelĂ©e Ă devenir la « porte d’entrĂ©e dans l’univers de la marque “Le Monde’’ », et une page Analyses « plus lisible et plus riche ».
Un journalisme de marque (et de « gadgets »)
Une « marque », donc.
Éric Fottorino, prĂ©sident du directoire et directeur du Monde, l’avait annoncĂ© : « Le journal de rĂ©fĂ©rence doit devenir une marque de rĂ©fĂ©rence et, de prĂ©fĂ©rence, qui suscite l’attractivitĂ© » [2]. Éric Fottorino explicite la division du travail entre les diffĂ©rentes rĂ©dactions : « Les diffĂ©rents supports, papier et numĂ©rique, ne sont pas concurrents mais complĂ©mentaires : au papier, l’investigation de longue haleine et le dĂ©cryptage ; au Web, le flux et le dĂ©bat interactif ; Ă l’iPhone et autres smartphones, l’alerte et l’information rapide. Pour la première fois de son histoire, Le Monde se prĂ©sente comme une marque globale » [3].
Sylvie Kauffmann, qui avait Ă©tĂ© nommĂ©e Ă son nouveau poste notamment pour rĂ©flĂ©chir Ă une meilleure articulation de la rĂ©daction du quotidien et du site Lemonde.fr [4], confirme cette orientation : « Il s’agit dĂ©sormais de dĂ©cliner le contenu “Le Monde” sur de multiples supports, de s’enrichir mutuellement, de mettre en commun l’expertise des uns, la rĂ©activitĂ© et l’interactivitĂ© des autres ». TĂ©lĂ©phone mobile, iPhone, iPad, les gratuits Direct Soir, Direct Matin et MĂ©tro, tous les tuyaux sont bons pour y dĂ©verser les « contenus » du « quotidien de rĂ©fĂ©rence » : « C’est une dynamique innovante qui va s’intensifier Ă partir de lundi. En mĂŞme temps que le quotidien, Lemonde.fr procĂ©dera Ă plusieurs innovations sur son site ».
Et de prĂ©ciser : « Le succès de ce site a ouvert au quotidien de nouveaux horizons, non seulement en termes de diffusion, mais aussi en termes journalistiques. » On n’en saura pas plus Ă ce sujet.
La nouvelle formule imprimĂ©e, en revanche, proposera des « innovations » Ă©ditoriales, avec pour ambitions : « la comprĂ©hension de l’actualitĂ©, la volontĂ© d’aller au-delĂ des faits, le temps de la rĂ©flexion et de l’analyse ».
L’auteure Ă©voque la rĂ©volution qui a bouleversĂ© la rĂ©daction du Monde : « Cette Ă©volution, nous l’avons commencĂ©e en 2005, avec une nouvelle formule […] qui a mis fin Ă l’impĂ©ratif d’exhaustivitĂ© et introduit le critère de sĂ©lectivitĂ© dans le traitement de l’actualitĂ©. » Avant cette date, les journalistes du Monde ignoraient-ils le « critère de sĂ©lectivitĂ© » ? C’est que, tous n’ont pas eu, comme leur nouvelle directrice, la chance de suivre les cours du CFJ. Ils ignorent sans doute, Ă la diffĂ©rence de leur nouveau « manager », l’importance de « cette logique de choix, d’efficacitĂ© et d’expertise », ainsi que l’art de segmenter la clientèle qui puise dans la science du marketing : « [Les nouvelles pages] offriront au lecteur pressĂ© des espaces de lecture rapide qui lui permettront d’apprĂ©hender, en une dizaine de minutes, l’essentiel de l’actualitĂ© Ă©coulĂ©e depuis le prĂ©cĂ©dent numĂ©ro du journal, tout en prĂ©servant pour ceux qui ont plus de temps les indispensables enquĂŞtes, reportages, Ă©clairages et approfondissements. » En page 2, « une "histoire" sera racontĂ©e par un journaliste du Monde »â€¦ Pour ceux qui s’ennuient ?
Un « journalisme de questionnement » et de « Contre-enquĂŞtes »
Le « concept »-phare de la nouvelle formule du Monde serait en lui-mĂŞme une « nouvelle forme de journalisme », rĂ©servĂ©e aux lecteurs « qui veulent aller plus loin, dĂ©passer la petite musique de la communication omniprĂ©sente », explique l’auteure (Ă qui cette petite musique ne semble pourtant pas si Ă©trangère). Ă€ ces lecteurs, Le Monde promet donc de se dĂ©marquer d’un certain journalisme des Ă©vidences premières.
Quelle est cette nouvelle forme de journalisme, que l’auteure nous prĂ©sente avec une fiertĂ© non dissimulĂ©e ? Le « journalisme de questionnement ». IncrĂ©dule, le lecteur s’étonne d’apprendre que, jusqu’à prĂ©sent, la presse Ă©crite avait Ă©tĂ© privĂ©e de ces prĂ©cieux questionnements… dont on verra qu’ils consistent d’abord Ă donner une forme interrogative aux titres qui surplombent un recueil d’articles.
Cette dĂ©marche Ă©ditoriale, qualifiĂ©e de « nouvelle », repose sur un principe prĂ©sentĂ© comme « innovant » : « des Ă©quipes de journalistes qui, en France ou Ă l’étranger, rassemblent leurs forces et leur expertise pour s’attaquer Ă un mĂŞme sujet choisi dans le film de l’actualitĂ© ». Mobiliser plusieurs journalistes sur un mĂŞme sujet ? Une telle originalitĂ© force le respect…
DĂ©sormais Le Monde, qui nous a promis de poser des questions – une vĂ©ritable rĂ©volution dans le journalisme –, se propose de rĂ©aliser des « contre-enquĂŞtes » qui, comme on va le voir, prennent la forme… d’enquĂŞtes, tout ce qu’il y a de plus classique. Il suffisait d’y penser : trouver un nom accrocheur pour rĂ©inventer l’enquĂŞte et le journalisme d’investigation, devenu « journalisme de questionnement ».
Dans la nouvelle formule du quotidien, cette « dĂ©marche Ă©ditoriale » « emmènera le lecteur derrière l’évènement, au-delĂ des dĂ©clarations trompe-l’œil et des statistiques opaques ». C’est ainsi que les publicitĂ©s du Monde, Ă l’occasion du lancement de la nouvelle formule, prĂ©sentent la « Contre-enquĂŞte » : comme un produit d’appel. (Voir « Annexe ».)
« Contre-enquĂŞte » sur les « Contre-enquĂŞtes »
Examinons donc les Ă©ditions de la première semaine qui a vu le lancement des « contre-enquĂŞtes » publiĂ©es dans le Monde… Et la naissance du « journalisme de questionnement ».
Des questions fracassantes
L’exemple choisi pour illustrer la prĂ©sentation de la nouvelle formule est particulièrement « innovant »â€¦ : « Martine Aubry est-elle devenue "prĂ©sidentiable" pour 2012 ? » Mais il ne s’agit que d’une illustration.
Les questions de la première semaine sont plus Ă©loquentes. Voici les questions principales telles qu’elles sont annoncĂ©es en « une » du quotidien :
- « Sarkozy-Obama peuvent-ils s’entendre ? » (30 mars) ;
- « Peut-on reconstruire HaĂŻti ? Comment Ă©viter le dĂ©tournement de l’aide ? » (31 mars) ;
- « Le Grenelle de l’environnement existe-t-il toujours ? » (1er avril) ;
- « Comment une ville peut-elle tomber sous l’emprise des trafiquants de drogue ? » (2 avril).
Les questions prĂ©sentĂ©es en « une » et celles posĂ©es en tĂŞte de chaque double page (qui ne correspondent pas toujours) semblent avant tout chercher Ă « accrocher » le lecteur.
Exemples
- en « une » du 1er avril : « Le Grenelle de l’environnement existe-t-il toujours ? ». Titres mineurs : « Après la taxe carbone, quels projets phares sont menacĂ©s ? », « Jean-Louis Borloo y croit-il toujours ? », « L’"esprit" du Grenelle rĂ©sistera-t-il Ă la montĂ©e du scepticisme ? » ;
- en tĂŞte de la double page : « Que reste-t-il du Grenelle de l’environnement ? » Question suivie de ces deux autres : « L’écologie est-elle sacrifiĂ©e Ă la croissance ? », « Quels sont les projets menacĂ©s ? »
Autres exemples
- en « une » du 7 avril : « Quel est l’effet de la rĂ©duction des effectifs sur le contenu de l’enseignement ? » ;
- en tĂŞte de la double page : « Peut-on encore "dĂ©graisser le mammouth" ? » Question subtilement formulĂ©e, suivie de ces deux autres : « Comment les coupes budgĂ©taires sont-elles opĂ©rĂ©es dans l’Éducation nationale ? », « Ces restrictions influent-elles sur le contenu de l’enseignement ? »
Des réponses minimales
Les rĂ©ponses sont-elles Ă la hauteur des questions soulevĂ©es ? Force est de constater que c’est loin d’être toujours le cas et qu’il existe souvent un Ă©cart, voire un fossĂ©, entre les questions aguicheuses, dont les plus fracassantes sont rĂ©servĂ©es Ă la « une », et le contenu des rĂ©ponses.
Ainsi de la « Contre-enquĂŞte » sur le Grenelle de l’environnement. Cette « contre-enquĂŞte » occupe Ă peine une page et demie (1/2 page est occupĂ©e par une publicitĂ© de la mairie de Paris sur le retour de l’eau en rĂ©gie publique, tandis qu’un encart consacrĂ© Ă la matinale de Nicolas Demorand sur France Inter vient occuper le coin de la première page). Encore faut-il compter sur la photo de l’inauguration du Grenelle qui, sans le moindre intĂ©rĂŞt informatif, prend 1/2 page. Que reste-t-il sur l’équivalent d’une page de texte (questions incluses pour 1/3 page encore) ? Un article dit de « DĂ©codage » qui livre quelques commentaires, l’exemple de l’autoroute de Strasbourg qui « contourne les engagements », une « analyse » de la carrière contrariĂ©e du ministre de l’Environnement (« Coup de frein pour Jean-Louis Borloo ») et un rapide rĂ©capitulatif de « Quatre dossiers pour tester la volontĂ© du gouvernement ».
Le 31 mars, la « Contre-enquĂŞte » se propose modestement de rĂ©pondre aux questions suivantes : « Peut-on reconstruire HaĂŻti ? », « Faut-il rĂ©inventer Port-au-Prince ? » et « Comment Ă©viter que l’aide Ă©trangère ne soit dĂ©tournĂ©e ? », dans une double-page… dont la moitiĂ© de la surface couverte par une photo du centre de Port-au-Prince en ruine, sans vraiment d’intĂ©rĂŞt informatif.
Au programme, un « dĂ©codage » qui dĂ©taille le contexte de la « ConfĂ©rence internationale des donateurs pour un avenir meilleur Ă HaĂŻti » qui se dĂ©roulait le mĂŞme jour. Puis les envoyĂ©s spĂ©ciaux du Monde dans la rĂ©gion sont mis Ă contribution : la reporter sur place Ă HaĂŻti tente de faire tenir son « reportage » sur un quart de page ; le correspondant Ă Saint-Domingue explique, dans une « Analyse » tout aussi succincte, le problème de la corruption et du dĂ©tournement des aides ; la correspondante Ă Bogota, enfin, esquisse (en moins de 2.000 mots) une solution ; en s’inspirant d’une ville « miracle » de Colombie, qui a mis en place, suite Ă un tremblement de terre en 1999, un fonds de reconstruction public-privĂ© gĂ©rĂ© par le Medef local.
Ces articles courts, inégalement intéressants, ne permettent guère, on s’en doute, de répondre aux questions posées avec éclat.
Les personnages étonnants
Nous avons dĂ©jĂ mentionnĂ© cette illustration de l’article-programme de Sylvie Kaufmann : « Martine Aubry est-elle devenue "prĂ©sidentiable" pour 2012 ? » Une question d’autant plus originale qu’elle a fait la « une » de nombreux quotidiens et de la plupart des hebdomadaires [5]. Et voici les autres questions de la « Contre-enquĂŞte » Ă laquelle nous avons Ă©chappĂ© : « Quelle est sa stratĂ©gie ? A-t-elle un programme ? Quels sont ses atouts et ses points faibles ? Qui la soutient, qui la combat ? » Bref, les transformations du PS et de la gauche sont condensĂ©es dans la prĂ©sentation d’un « personnage » – Martine Aubry – qui, avec ses ennemis, ses amis, ses atouts, ses points faibles, tient le rĂ´le principal dans le « film de l’actualitĂ© ».
Cette « personnalisation » de la vie politique n’est pas Ă©trangère aux autres « contre-enquĂŞtes ».
Ă€ la question des relations entre la France et les États-Unis se substitue une approche sur un plan personnel des relations entre Nicolas Sarkozy et Barack Obama : « Peuvent-ils s’entendre ? Quels sont leurs points de dĂ©saccords ? » L’article d’ouverture – un « DĂ©codage » – rappelle les diffĂ©rends politiques entre la France et les États-Unis, mais sous la forme d’un rĂ©cit des relations tumultueuses entre les deux prĂ©sidents. Quant Ă l’article de la deuxième page (dĂ©vorĂ©e par une publicitĂ© d’1/2 page pour la RATP), il propose en guise d’« Analyse » et sous le titre partiellement trompeur « Barack Obama, un tacticien avisĂ© », un portrait de la personnalitĂ© du prĂ©sident Ă©tatsunien. Ă€ l’appui de cette « Contre-enquĂŞte », trois photos qui illustrent les relations (plutĂ´t complices) entre les deux prĂ©sidents.
Le dossier sur le Grenelle de l’environnement est annoncĂ© en « une » par cette question (Ă laquelle il n’est pas rĂ©pondu…) : « Jean-Louis Borloo y croit-il toujours ? » En revanche, la carrière contrariĂ©e du ministre mĂ©rite un article qui se veut Ă©clairant. Mais sur quoi ? Sur le Grenelle ?
Une fois de plus, les révélations sur les personnes remplacent les informations sur les politiques suivies ou proposées.
Des photos aguicheuses
D’une manière gĂ©nĂ©rale, les photos occupent une place de premier plan dans les « contre-enquĂŞtes ». Elles s’étalent parfois sur les deux pages (mĂ©ritent-elle une telle place ?) et se veulent très expressives (mais le sont-elle vraiment, et de quoi ?). Exemples :
- sur les relations entre Sarkozy et Obama, la photo principale montre les deux présidents tournés vers l’objectif, dans une expression de surprise et/ou de connivence ;
- sur HaĂŻti, la photo – « Le centre de Port-au-Prince, près de deux mois après le tremblement de terre » – occupe près de la moitiĂ© de la double page.
Autant dire que certains usages de la photographie se distinguent assez peu de celui qui prĂ©vaut dans les publicitĂ©s du Monde pour Le Monde. (Voir « Annexe ».)
Ainsi, au lendemain de l’incendie d’un bus dans la banlieue parisienne, Le Monde s’empare du fait divers pour dresser un panorama plus gĂ©nĂ©ral de l’insĂ©curitĂ© et du trafic de drogue en ĂŽle-de-France. Le dossier s’ouvre sur un « questionnement » plutĂ´t racoleur – « Comment une ville peut-elle tomber sous l’emprise des trafiquants de drogue ? » – et une photo qui occupe 1/2 page.

AndrĂ© Gunthert, sur le blog « Culture Visuelle », sous le titre « La citĂ© qui tremblait », commente : « La France a peur. Et ça se voit. […] Magnifique photo. Si Ă©vocatrice. Plusieurs immeubles, barrĂ©s par les ramures noires de l’hiver, se dressent sur le ciel nocturne, avec Ă leur pied les flaques de lumière orangĂ©e de l’éclairage public. Et, comme un calembour visuel, affectĂ©e d’un flou de bougĂ© qui atteste que la photo a Ă©tĂ© faite Ă main levĂ©e, l’image tremble. »
Et AndrĂ© Guthert de poursuivre : « Le flou surtout est une magnifique mĂ©taphore visuelle, qui connote le mystère, la peur – et surenchĂ©rit sur le calembour que suggère le nom de "Tremblay" ("tremblez")… » et de s’interroger : « Que montre cette photographie ? S’agit-il d’une photo d’actualitĂ© qui dĂ©livre une information sur les trafics de drogue qui "empoisonnent la vie" Ă Tremblay-en-France ? Ou bien s’agit-il d’une illustration d’ambiance qui va Ă la rencontre de l’imaginaire TF1 et confirme tous les clichĂ©s de la citĂ© qui fait peur ? »
Le photographe lui-même n’est sans doute pas en cause. Comme les reporters, analystes et envoyés spéciaux, il se peut qu’il subisse les options d’un marketing éditorial dont il n’est pas responsable [6]. Mais le marketing fait rarement bon ménage avec l’information.
Un exemple parmi d’autres, comme le souligne AndrĂ© Gunthert d’images mises au service d’illustrations conformistes : « Comme la photo de Tremblay-en-France, la plus grande partie des images utilisĂ©es ont au mieux une apparence journalistique, mais suivent en rĂ©alitĂ© les règles de l’illustration. Images dĂ©coratives, images d’ambiance, images-clichĂ©s qui incarnent un rĂ©cit prĂ©fabriquĂ©, images qui suggèrent et font croire, prennent le lecteur par la main et le guident vers ce qu’il faut penser. Suivre scrupuleusement ces règles a permis l’an dernier Ă deux plaisantins de se voir octroyer le grand prix Paris-Match, avec une iconographie entièrement truquĂ©e. »
Mais les photos « Ă thèse » ne sont pas les seules illustrations des « contre-enquĂŞtes ». Il arrive que des tableaux ou des schĂ©mas viennent accompagner les articles. La volontĂ©, sans doute, d’emmener, comme promis, le lecteur « au-delĂ des dĂ©clarations trompe-l’œil et des statistiques opaques ». Sauf que…
- la « Contre-enquĂŞte » sur Tremblay-en-France est la première qui propose de tels schĂ©mas. La source ? L’Office central pour la rĂ©pression du trafic illicite des stupĂ©fiants (OCRTIS), du ministère de l’IntĂ©rieur ;
- le 7 avril, la « Contre-enquĂŞte » sur l’Éducation nationale, elle, propose les chiffres et illustrations du ministère de l’Éducation et de la DĂ©lĂ©gation aux Études et Ă la prospective ;
- le 9 avril, la « Contre-enquĂŞte » qui s’interroge sur la possibilitĂ© de « faillite » des dĂ©partements propose de jolis histogrammes… de la Direction gĂ©nĂ©rale des Finances publiques (DGFIP).
Le Monde se pare sur plusieurs colonnes des chiffres fournis parmi… les officines gouvernementales : de bons tuyaux, au-dessus de tout soupçon ? Et tente de les faire parler en quelques mots. Pas sûr qu’il y parvienne.
Un journalisme de racolage ?
Sans doute est-il trop tĂ´t, Ă partir d’un Ă©chantillon limitĂ© des premières tentatives, pour Ă©valuer dĂ©finitivement ce « journalisme de questionnement ». Mais on est en droit de se demander quelle est la part de marketing dans des dĂ©clarations d’intention qui, sous couvert de prĂ©senter un journalisme idĂ©al et une « nouvelle » forme de journalisme, se traduisent d’abord, en pratique, par des effets d’éclairage, de mise en scène et de mise en forme : une rhĂ©torique de la sĂ©duction qui, si elle ne dĂ©vore pas la totalitĂ© du contenu, le conditionne. Comme on parle du conditionnement d’un produit.
Tout se passe comme si Le Monde devait proposer quotidiennement ce que les grands hebdomadaires annoncent chaque semaine, Ă grand renfort de « Unes » racoleuses [7] : effets d’annonce de grandes enquĂŞtes qui le sont rarement.
Après avoir prĂ©tendu rĂ©inventer, sous la houlette d’Edwy Plenel, un « journalisme d’investigation » qui, en guise d’enquĂŞtes, ne proposait trop souvent qu’un « journalisme de rĂ©vĂ©lation » de quelques petits et grands secrets Ă©ventĂ©s par des sources intĂ©ressĂ©es Ă les diffuser, Le Monde prĂ©tend inventer un « journalisme de questionnement », fondĂ© sur des « contre-enquĂŞtes » qui habillent de mots nouveaux des pratiques fort anciennes, avec pour seule nouveautĂ©, en presse quotidienne, la rĂ©union sous un mĂŞme thème de plusieurs articles, rĂ©digĂ©s non par des « des Ă©quipes de journalistes qui, en France ou Ă l’étranger, rassemblent leurs forces et leur expertise » (comme l’annonçait Sylvie Kauffmann), mais par quelques journalistes mobilisĂ©s pour la circonstance.
Certes, les effets de mise en scène et de racolage n’épuisent pas le contenu des articles, rassemblĂ©s dans chaque dossier. Ceux-ci sont l’image du reste du quotidien : d’une très inĂ©gale qualitĂ© et d’un très inĂ©gal intĂ©rĂŞt. Ils s’en trouvent d’ailleurs de très biens informĂ©s ! Ainsi des pages consacrĂ©es Ă l’Afghanistan, le 6 avril : elles proposent notamment de très intĂ©ressants dĂ©codages et analyses des envoyĂ©s spĂ©ciaux Ă Kaboul et Islamabad. Et montrent comment, malgrĂ© les contraintes de l’exercice, une « contre-enquĂŞte » – c’est-Ă -dire une enquĂŞte – peut aussi proposer un contenu significatif.
Il reste que les pages « Contre-enquĂŞte » font l’objet d’une sorte d’autofiction du Monde par Le Monde qui se monte son propre « film » : celui d’un journalisme mythologique, parfois poussĂ© jusqu’à la caricature par la logique de surenchère marchande qui est celle de la direction de la rĂ©daction du quotidien. Au-delĂ de l’aspect incantatoire, il ne reste pour l’instant, sous le label ou l’idĂ©al du « journalisme de questionnement », que quelques articles traditionnels, dotĂ©s d’un supplĂ©ment d’âme ou d’une « valeur ajoutĂ©e » essentiellement marchande.
De façon plus gĂ©nĂ©rale, ce qui vaut pour le journal imprimĂ© peut valoir pour l’ensemble des supports de la « marque : la rĂ©volution permanente par les innovations technologiques et formelles – comme la « rĂ©invention de la "Une" » – rĂ©vèle un culte du « nouveau » qui doit d’abord sa « modernitĂ© » Ă la… rhĂ©torique managĂ©riale. Et la nouvelle formule du Monde imprimĂ© consacre une nouvelle victoire du « journalisme entrepreneurial » qui vise moins Ă produire davantage d’informations qu’à « aller toujours plus au-devant » des dĂ©sirs d’une clientèle qui se compose des lecteurs… Mais aussi d’annonceurs, que la nouvelle directrice de la rĂ©daction omet – faut-il dire « curieusement » ? – de mentionner dans son billet.
MĂŞme quand elles ne sont pas entièrement prisonnières des logiques d’entreprise, les innovations technologiques et formelles menacent toujours de fonctionner comme des cache-sexes d’un contenu Ă©ditorial inchangĂ©, dont c’est un euphĂ©misme de dire, qu’il est d’une très inĂ©gale densitĂ©. Ajouter des points d’interrogation Ă la fin des grands titres habituels inspirĂ©s d’un « journalisme des Ă©vidences premières » ne suffira pas Ă rĂ©soudre la crise de l’offre Ă©ditoriale du Monde.
La rendre plus « attractive », non plus. Lire un journal peut-ĂŞtre, il est vrai, une forme de divertissement, quelle que soit la gravitĂ© des sujets abordĂ©s. Mais est-ce une raison de prĂ©senter l’actualitĂ© comme un « film » et de multiplier, en guise d’examen critique, une profusion d’artifices destinĂ©es Ă la rendre attrayante… au risque d’étouffer les informations sous leurs costumes ?
« Nous sommes quelques-uns Ă en avoir assez de voir brandir la mythologie de l’information comme cache-sexe de la sĂ©duction et du conformisme », concluait AndrĂ© Gunthert. Nous conclurons de mĂŞme.
Frédéric Lemaire et Henri Maler
Annexe : Publicités du Monde pour Le Monde
« Derrière l’évènement, au-delĂ des dĂ©clarations trompe-l’œil et des statistiques opaques »
Un programme alléchant, s’il en est, dont Le Monde a fait la réclame à l’occasion du lancement de sa nouvelle formule, en deux publicités publiées dans les pages du quotidien
– Voici la première. Deux jeunes hommes pieds-nus, l’un anxieux, l’autre sur le qui-vive, sont assis côte à côte contre une benne à ordure.

Seule la photo en « Une » du Monde permet de comprendre qu’ils se cachent d’une foule (de manifestants ?) qui se trouve derrière eux.

Promesse d’aller au-delà des apparences…
– Deuxième publicitĂ©. Une photo est tirĂ©e de la campagne prĂ©sidentielle de Nicolas Sarkozy, qui le montre en train de monter un cheval, avec Ray-Ban et chemise de cow-boy. Mais l’illustration figurant en « Une » du Monde permet, avec le recul, d’apercevoir derrière le cavalier un tracteur rempli de journalistes…

Promesse de ne pas céder aux mises en scène de la communication politique…
Promesses, donc : « Un parti pris Ă©ditorial pour rĂ©pondre Ă votre exigence d’approfondissement de l’information et vous donner Ă comprendre ce qui se passe derrière l’évènement ».
Des promesses qui engagent d’abord ceux à qui elles s’adressent.