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Le Monde et l’" antiaméricanisme "

"De nombreux journalistes abdiquent leur indépendance, saluent, les doigts sur la couture du pantalon, la bannière étoilée" (Michel del Castillo, tribune dans Le Monde, 11 septembre 2002).

Dans une tribune libre parue le 11 septembre 2002, Michel del Castillo observe que " l’annonce de l’offensive contre Bagdad se fait au moment où toutes les télévisions, toutes les radios, tous les journaux occidentaux commémorent l’attentat du 11 septembre 2001 ", et il ajoute : " ceux de mon espèce qui osent élever une objection seront, dans ce deuil universel, accusés de sacrilège ". Donc, grâce au Monde - du moins grâce à sa page Horizons-débats, ce qui n’est pas tout à fait la même chose - la discordance a la parole, le sacrilège est publiable. Et comme del Castillo le savait d’avance, comme il l’écrit, la dissidence sera taxée d’antiaméricanisme : " avec ce mot d’ordre simpliste, de nombreux journalistes abdiquent leur indépendance, saluent, les doigts sur la couture du pantalon, la bannière étoilée ".

C’est un auteur qui a saisi, on le voit, les effets de la campagne lancée l’hiver dernier par les éditorialistes professionnels et les intellectuels médiatiques préposés à la moralité planétaire, et dont le succès n’est pas négligeable aujourd’hui. Une brève de ce même numéro du Monde n’étonnera personne : le New York Post aurait dénoncé l’attitude " vicieusement antidémocratique " du film (d’initiative française) 11’O9’’01, composé de contributions de réalisateurs internationaux prestigieux mais indépendants (Kenneth Loach, Youssef Chahine, Amos Gitaï, Shohei Imamura, Idrissa Ouedraogo, par exemple) et qui, selon le journal américain " défend le terrorisme antiaméricain ".

Le même numéro du Monde recueille quelques phrases de Philippe Roger, qui publie fort à propos un livre analysant ce qu’on appelle le renouveau de l’antiaméricanisme en France, quelques phrases sur l’attitude traditionnelle de l’intelligentsia française " de gauche comme de droite ", le retour à l’archaïsme, à des attitudes datées de la fin du XIXème siècle...

Pour en savoir un peu plus sur le livre, deux jours d’attente ont suffi. Le 13 septembre 2002 paraissait (dans les pages littéraires) une critique du livre qui suggère assez bien que les propos cités le 11 ne donnent qu’un reflet schématique, tronqué, d’un ouvrage plus complexe sur la généalogie de l’antiaméricanisme. Mais peu importe : une page entière est consacrée au sujet, et le livre de Philippe Roger voisine avec la dernière obsession de Jean-François Revel, dont le titre, dans l’esprit du temps, l’Obsession antiaméricaine, recouvre 300 pages anti-antimondialisme, anti-antiunilatéralisme, anti-antilibéralisme - tout à la fois. Une belle performance saluée par un critique habituellement préposé aux nouveautés philosophiques en ces termes encourageants : un livre " courageux et lucide " qui " a toutes les chances d’être copieusement détesté par des gens très divers ". On reconnaît bien là la méthode d’inversion qui consiste à qualifier les dissidents de " politiquement corrects " pour se parer des atours célébrés du non-conformisme.

Le Monde, on s’en doutait, n’a tenu aucun compte de ce qu’il a publié, pour contribuer au " débat ", comme il aime à le prétendre. Alors répétons ce qu’écrivait Michel del Castillo :

Antiaméricanisme ? " avec ce mot d’ordre simpliste, de nombreux journalistes abdiquent leur indépendance, saluent, le petit doigt sur la couture du pantalon, la bannière étoilée ".

 

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