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Le Monde et l’Université d’été d’Attac (2) : les « angles » morts du journalisme de référence

Le Monde s’est penché avec gourmandise sur l’Université d’été d’Attac, qui s’est tenue du 22 au 26 août 2003 à Arles. Un « envoyé spécial » - Nicolas Weill - , dépêché sur place, a commis deux articles étonnants, avant que l’éditorialiste anonyme ne dispense ses leçons.

Un micro-trottoir dans le hall de l’Université d’été

Le premier article, paru dans l’édition du 24-25 août 2003, - « Des adhérents d’Attac contestent les positions de M. Nikonoff » - truffé d’inexactitudes, a valu au Monde « Un droit de réponse du Président d’Attac »... resté sans réponse.

La première phrase de cet article résume « l’angle » choisi par Nicolas Weill :

« La quatrième université d’été d’Attac, (...) a vu un sujet supplémentaire s’ajouter à la centaine de « filières », « ateliers » et autres « cours » mis à son programme : les charges répétées du nouveau président de l’association altermondialiste, Jacques Nikonoff, contre les « gauchistes » (...), qui plongent un certain nombre d’adhérents dans la perplexité. »

On ne contestera pas ce point. Pourtant, les débats de l’Université d’été d’Attac n’ont pas porté, du moins lors des deux premières journées, sur cette « perplexité ».

Mais qu’importe à notre « envoyé spécial » ! Avec cet « angle », il peut se dispenser de se « coltiner », ne serait-ce que partiellement, la « centaine de « filières », « ateliers » et autres « cours » » ; il lui suffit de glaner dans les couloirs de l’Université quelques propos qu’il triture à sa convenance et mélange avec quelques informations approximatives ou fausses : il peut alors servir aux lecteurs du Monde un plat qu’il aurait pu mitonner sans même se déplacer.

Quant aux « cours » et « ateliers », Nicolas Weill leur réserve exactement UNE phrase :

« Si la critique des médias - notamment pour leur suivi du conflit des retraites - fait toujours recette, beaucoup de tables rondes sont consacrées cette année à des thèmes plus sociaux que sociétaux : défense des services publics, chômage, « souffrance sociale »... »

Une phrase dont le sens nous échappe totalement :

- Qui nous éclairera sur les mystères de cette liaison logique : « si la critique des médias (...) fait toujours recette, beaucoup de tables rondes sont consacrées cette année à... » ?

- Qui nous expliquera ce que sont des « thèmes plus sociaux que sociétaux »  ?

En revanche, nous comprenons fort bien la nuance dépréciative de ce fragment : « la critique des médias - notamment pour leur suivi du conflit des retraites - fait toujours recette » (souligné par Acrimed).

Seulement voilà : du « suivi du conflit des retraites », il fut peu question dans le « cours » et les trois « ateliers » de la filière intitulée : « Les médias, auxiliaires du néo-libéralisme et cibles de sa contestation ».

On pouvait espérer au moins que l’article suivant s’intéresserait, ne serait-ce que vaguement, au contenu de l’Université d’été. Ce qui fut fait, mais sous un certain « angle ».

Les oreilles sélectives de l’envoyé spécial

Pour rédiger son second article, paru dans l’édition du 26 août - titré « Le président d’Attac invite les militants à s’ouvrir au-delà du cercle des "convaincus" » et sous-titré « M. Nikonoff a déploré les attaques du PS », Nicolas Weill semble avoir assisté aux débats, qu’il évoque et résume ainsi :

« La question du démarquage par rapport à l’extrême gauche, un certain flou sur le nucléaire, la convergence problématique des altermondialistes et de la diplomatie française dans l’opposition à l’intervention américaine en Irak : telles sont quelques-unes des interrogations qui se sont exprimées au cours de deux séances intitulées respectivement "La guerre permanente comme mode de domination planétaire" et "Attac, déjà 5 ans..." »

Seulement voilà : une fois encore, l’article ne rapporte que des propos d’animateurs de l’association. Et ne retient du débat sur la mobilisation contre l’intervention américaine en Irak, que les problèmes soulevés par l’élargissement de la mobilisation à « certaines organisations se revendiquant de l’islam ».

Le tout pour conclure par cette envolée, sans rapport apparent avec ce qui précède : « Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle avaient également contraint Attac à sortir de sa réserve pour s’opposer au candidat du Front national. Les européennes pourraient à nouveau mobiliser les altermondialistes, dans la mesure où certains font désormais du Vieux Continent l’éventuel contrepoids à la toute- puissance américaine qu’ils combattent. »

Car il est bien entendu qu’avant le second tour des Présidentielles, Attac avait attendu pour s’opposer au Front National, et que, sur la question européenne, ce sont les élections qui « pourraient à nouveau mobiliser les altermondialistes. »

Après ces informations désinformées, bardées de commentaires officieux, vient le temps du commentaire officiel : l’éditorial qui, le jour même où paraît le second article de Nicolas Weill, dispense son irremplaçable leçon.

La leçon de l’éditorialiste anonyme

L’éditorialiste anonyme du Monde, toujours prêt à dispenser des conseils à tous vents et dans toutes les directions choisit, le 26 août 2003 - sous le titre "Une alterpolitique ?" - de s’inquiéter, pour le compte du Parti socialiste, de l’existence de deux gauches.

La première phrase dit clairement quel est l’objet de sa sollicitude : « S’ils en doutaient, voilà donc les socialistes prévenus, à quelques jours de leur université d’été : la gauche reste à réinventer. Tout indique que la tâche sera rude tant l’opposition paraît, aujourd’hui, dispersée, morcelée, illisible, impuissante à réunir dans une dynamique commune le réalisme sans lequel elle ne peut espérer retrouver le chemin du pouvoir et les impatiences multiples de ce qu’il est convenu d’appeler le "mouvement social". »

« Réalisme » d’un côté, « impatiences multiples de l’autre ». On se doute que ce sont ces « impatiences » qui inquiètent le plus Le Monde.

Et l’éditorialiste anonyme de sermonner successivement les Verts, Attac et José Bové, avant de conclure :

« Voilà donc trois mouvances qui, chacune à sa manière, ont bousculé la gauche traditionnelle, avec l’ambition d’en renouveler les idées et les dynamiques. Toutes les trois, cependant, butent cruellement sur leur incapacité à définir ce que pourrait être, dans le prolongement de leurs revendications, une "alterpolitique" convaincante, capable de faire la synthèse entre posture idéologique et pratique politique. A l’inverse, les socialistes se doivent, selon la formule de Daniel Cohn-Bendit, d’"assumer leur réformisme sans désespérer le Larzac". C’est la condition de leur renouveau. Ils en sont encore loin. »

Cette indispensable contribution au « réalisme » est donc ponctuée par un diagnostic sur Attac :

« Voilà Attac, l’association altermondialiste, réunie de son côté en université d’été, et également en proie à des interrogations confuses sur son identité, cinq ans après son émergence sur la scène politique. Comment rester le laboratoire d’idées novatrices qui a fait son succès quand on est devenu, bon gré mal gré, la troisième composante de la gauche avec plus de 22 000 adhérents ? Comment se situer à la gauche de la gauche de gouvernement sans basculer dans l’extrême gauche et ses "sectarismes", dénoncés sans ménagement par son président, par ailleurs membre du Parti communiste, Jacques Nikonoff ?  »

Les interrogations du Monde, loin d’être confuses, sont parfaitement claires. Comment pourrait-il en aller autrement dans les colonnes du quotidien dont émane, toujours et en toutes choses, la lumière ?

Deux questions

- Quelles conceptions se font du journalisme et de la démocratie des journalistes qui ne retiennent des débats publics d’une association que les thèmes qui les arrangent et les interventions de quelques porte-parole ?

- Quelles conceptions se font du journalisme et de la démocratie des porte-parole qui choisissent d’intervenir dans les médias pour en faire les arbitres des débats du mouvement altermondialiste ?

 

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