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Le Monde contre « les critiques antimédias », antidémocrates et antisémites

par Henri Maler,

« Le journalisme au-delà du mépris » : c’est le titre d’une « critique » d’un livre de Géraldine Muhlmann - Du journalisme en démocratie - que l’on peut lire dans l’édition du 2 avril du Monde des livres (p. VIII). Un éloge sans nuances dans lequel Nicolas Weill enrôle la vindicte au service de l’ignominie.

Il est des articles qu’il vaut mieux résumer, avant de les lire et de les commenter : tout simplement parce que c’est la fin qui nous apprend où nous conduisaient les glissement successifs, ainsi que les allusions péjoratives et les insinuations polémiques disséminées tout le long du trajet. C’est le cas ici. Il faut donc résumer : selon Nicolas Weill, la critique des médias est discrètement antidémocratique et secrètement ou potentiellement antisémite. Et ses auteurs - Halimi, Bourdieu, Bouveresse -, le sont aussi.

Pour parvenir à extraire ce condensé, il faudrait suivre l’article dans tous ses méandres, car celui-ci est tellement fuyant et retors qu’il n’est pas possible d’en saisir le sens et la visée sans le citer complètement. On essaiera de tracer au plus court.

La critique antimédias

Le titre même de l’article dit assez de quelle souffrance Nicolas Weill veut libérer le journalisme : « Le journalisme au-delà du mépris ». Car telle est la question qui le taraude : « Comment sortir du mépris dans lequel sont de plus en plus tenus journalistes et journaux sans tomber dans une complaisance aveugle ? ». Et le mépris, il est vrai, est souvent méprisable : mais à commencer par le mépris du peuple (notamment quand il est mobilisé) qui s’étale dans certains médias.

En cours de route, on apprendra que le journalisme est une « profession dépréciée », victime d’une « condamnation radicalisée », dictée par « la haine des journalistes ». En attendant, dès la phrase suivante, la question posée se transforme en « réflexion » ( ?) et l’ouvrage de Géraldine Muhlmann est encensé : « A cette réflexion, Géraldine Muhlmann, [...] apporte une contribution qui pourrait bien se révéler indispensable à toute intelligence future des liens tumultueux que cette profession dépréciée entretient avec la démocratie. ».

Passons sur l’éloge emphatique d’une « contribution qui pourrait bien se révéler indispensable à toute intelligence future » [1]. Nicolas Weill « explique » : « Avec finesse, l’ouvrage passe au crible les présupposés philosophico-politiques qui sous-tendent l’art florissant de la critique antimédias. »

La critique des médias serait donc « antimédias », comme la critique de la mondialisation est « anti-mondialisation », la critique de la politique des Etats-Unis « antiaméricaine », et la critique de la politique de l’Etat d’Israël... « antisémite ». En quoi la critique est-elle « antimédia » ? Peu importe, puisqu’elle constitue « un art florissant ». Quels en sont les artistes ? Et quelles sont leurs œuvres ? C’est ce que nous apprend la phrase suivante :

« L’auteur part du constat que la plupart de ces offensives, qu’elles proviennent d’un professionnel en révolte comme Serge Halimi (Les Nouveaux Chiens de garde, éd. Raison d’agir), de Pierre Bourdieu (Sur la télévision, éd. Raison d’agir) ou du philosophe Jacques Bouveresse (Schmock ou le triomphe du journalisme, Seuil), ont en commun une tendance non assumée à l’antidémocratisme. » [2]

Antidémocratique ...

La « critique antimédia » s’est incarnée sous nous yeux dans « les critiques antimédias » dont nous connaissons désormais les noms emblématiques : Serge Halimi, Pierre Bourdieu, Jacques Bouveresse. « L’art florissant » - sans que l’on sache où ces cent fleurs s’épanouissent - s’est mué en « offensive » : sans que l’on sache de quelle offensive il s’agit, sinon qu’elle repose sur une « tendance non assumée à l’antidémocratisme ». En quoi est-elle antidémocratique, nous allons l’apprendre... bien qu’elle ne soit qu’une « tendance », de surcroît « non assumée ». Autrement dit, si la « critique antimédia » est du même coup antidémocratique, c’est secrètement : une tendance sournoise et perverse en quelque sorte... Comme le sont d’autres tendances « anti » : l’antisémitisme, par exemple. Un commentaire qui extrapole ? On verra que non.

A quoi reconnaît-on cette tendance non assumée ? A ceci qui nous en fournit l’explication :

« Car si la condamnation radicalisée du journalisme constitue souvent la recette d’un succès... médiatique, elle fait aussi bon marché d’un fait utilement rappelé par Géraldine Muhlmann : "La démocratie moderne s’est construite en dégageant, à côté de la scène des actions, un lieu d’observation du peuple par lui-même." »

Passons rapidement sur cette « tendance non assumée » à la bêtise qui resplendit pourtant quand, selon la « recette » bien éprouvée, elle transfigure l’acharnement médiatique contre la critique des médias en... succès médiatique. C’est vrai : on la lit, l’entend et la voit partout ... « la critique antimédia » !

Le plus important reste la « preuve » de l’antidémocratisme sournois. Pour appuyer une accusation aussi grave, on ne trouve qu’un maigre argument : nos trois critiques feraient « bon marché » (sic) d’une découverte scientifique stupéfiante attribuée à Géraldine Muhlmann : « La démocratie moderne s’est construite en dégageant, à côté de la scène des actions, un lieu d’observation du peuple par lui-même. »

« Attribuée », car l’auteure du livre n’a pas de chance avec son laudateur : la citation est tronquée. Il faut lire : « (...) un lieu d’observation du peuple par lui-même, un lieu où le peuple se fait « public ». » Ce qui est, somme toute, un peu différent. Car à prendre la première expression au pied de la lettre, comme le fait notre détecteur de tendances perverses, l’espace médiatique serait une sorte de pur miroir dans lequel le peuple pourrait se contempler. Le journaliste ne serait donc rien d’autre que celui qui renvoie au peuple sa propre image... Qu’importe alors si le peuple ne se reconnaît guère dans le miroir qu’on lui tend et qui le rend méconnaissable. Qu’importe si l’observatoire du peuple par lui-même est surtout un miroir où quelques journalistes dénués de « complaisance aveugle » viennent satisfaire leur narcissisme... et naïvement tenter d’oublier que les journalistes ne vivent pas en situation d’apesanteur sociale, que « l’observatoire » est placé sous la tutelle de ses possesseurs et maîtres, qu’il est un miroir déformant et déformé par toutes les formes de connivence et de censure, visibles et invisibles. Bref, oublier toute analyse critique des médias, pour ne pas être « antimédias » et « antidémocrates ».

Au point où nous en sommes, une récapitulation provisoire s’impose : le journalisme, méprisé et déprécié, fait l’objet d’une condamnation radicalisée par une critique antimédia dont l’art florissant se résume aux productions de trois artistes - Halimi, Bourdieu, Bouveresse - et bénéficie d’un redoutable succès médiatique. Cet art est le fait d’imprécateurs qui déversent des tombereaux d’injures, au lieu de se mirer dans le miroir du peuple : « Sous couvert de déverser des tombereaux d’injures sur les journalistes  [3], accusés d’être les serviteurs des puissants, il se pourrait bien que ce soit donc l’ordre même de la liberté qui soit remis en question dans ces critiques.  »

Et Nicolas Weill de poursuivre : « Géraldine Muhlmann montre comment toute une stratégie d’évitement permet aux imprécateurs de ne pas aborder la question des relations entre l’espace public et le journalisme, ce point aveugle constituant au contraire le centre de gravité de son livre. »

Ainsi, « il se pourrait bien que » - prudence affectée et insinuation effective - l’antidémocrate se révèle à ce dont il ne parlerait pas : « la question des relations entre l’espace public et le journalisme ». Vraiment ? Jusqu’à présent nous avions découvert, chez les auteurs mentionnés, le souci de mesurer concrètement et rigoureusement les déformations que les médias dominants font subir à l’espace public, avec pour effets, par exemple, d’ignorer la « misère du monde », d’occulter l’insécurité sociale et de célébrer les seules vertus du marché, de la concurrence et des « réformes ». Il est vrai qu’en observant les médias qui prétendent observer le peuple, c’est un peuple étonnant qu’on y découvre !

La suite de l’article « élève le débat », pour bien nous faire mesurer l’inanité intellectuelle de la « critique antimédias ». Pour atteindre la haute altitude qui lui convient, Nicolas Weill résume et enrôle l’ouvrage qu’il encense, avec si peu de discernement qu’il vaut mieux lire l’original que la copie pour les mettre tous deux en discussion. C’est ce que nous ferons.

Mais « il se pourrait bien que » - pour parler comme notre journaliste du Monde - le sens de l’article se révèle dans son paragraphe final.

... et antisémites

Celui-ci est, pour Nicolas Weill, l’occasion d’en venir - enfin ! - à l’ignominie qu’il retient depuis de trop nombreuses lignes : on a affaire à des antisémites !

Cela se présente comme une critique historique : « L’analyse n’a pas été poussée jusqu’au point où la critique du journalisme au XIXe et au début du XXe siècle épouse un autre phénomène : celui de l’antisémitisme, le journalisme étant chez certains considéré comme la profession par excellence des juifs, supposés inaptes aux métiers "créatifs". »

Il faut reconnaître à Nicolas Weill une « tendance non assumée » à aller jusqu’au bout de sa remarque : il s’arrête au XIXe et au début du XXe siècle. Mais tout le monde a compris : la critique des médias est une variété d’antisémitisme - ou une « tendance non assumée » à l’antisémitisme -, « car il n’est pas interdit de penser que sur ce point aussi, la haine du journalisme épouse celle de la démocratie et des Lumières symbolisés par l’émancipation des minorités. »

Nicolas Weill, pourtant, sait fort bien que l’insinuation fait partie de la rhétorique ... antisémite : peu lui importe. Le Monde sait fort bien que certaines imputations d’antisémitisme sont des ignominies : c’est bien pour cela qu’il en use et en abuse [[Lire notamment :
- « La face cachée du Monde » (3) : la contre-attaque préventive de Spinoza
- « La face cachée » : judéophobie contre francophobie ?
- Deux lettres sans écho de Serge Halimi au médiateur du Monde
- Deux précisions de Daniel Schneidermann.

Voir également, sur le site du Réseau Voltaire : « Pour « Le Monde », critiquer les médias relève de l’antisémitisme ».

Henri Maler

Lire aussi, dans Le Monde diplomatique de mai 2004, " Un « scoop » ".

" (Nicolas Weill) pourfend Pierre Bourdieu, Jacques Bouveresse et Serge Halimi.
Leur crime ? Avoir mené contre les médias des « offensives » ayant - selon lui - « en commun une tendance non assumée à l’antidémocratisme. (...) Sous couvert de déverser des tombereaux d’injures sur les journalistes, accusés d’être les serviteurs des puissants, il se pourrait bien que ce soit donc l’ordre même de la liberté qui soit remis en question dans ces critiques ». Suivent quelques variations sur ce thème éculé, qui permettent à Nicolas Weill d’emboîter les procès d’intention (« sous couvert de », « il se pourrait que »...) avec autant de dextérité qu’un enfant construit son premier jeu de cubes.
Le scoop surgit en fin d’article. Débordant le livre qu’il encense, le journaliste écrit : « L’analyse n’a pas été poussée jusqu’au point où la critique du journalisme au XIXe et au début du XXe siècle épouse un autre phénomène : celui de l’antisémitisme, le journalisme étant chez certains considéré comme la profession par excellence des juifs. »
Nicolas Weill serait-il aussi un pseudonyme de Renaud Camus ? Cet écrivain, on s’en souvient, s’était intéressé à la proportion de juifs travaillant pour certaines émissions de France-Culture. Le Monde s’offusqua de ce genre de comptabilité - et consacra à l’affaire plusieurs dizaines d’articles.
Les temps changent, apparemment. Les Torquemada de l’inquisition intellectuelle n’hésitent plus à reprendre à leur compte les poncifs de la propagande antisémite pour disséminer leurs imputations d’antisémitisme à l’encontre de quiconque les gêne. Du « lobby juif » aux « médias juifs »... "

(note d’Acrimed, juin 2004).

 

Notes

[1Cette flagornerie sans « complaisance aveugle » est confortée par l’énoncé des titres de l’auteure - « Géraldine Muhlmann, qui cumule les diplômes de l’école de journalisme de la New York University et l’agrégation de sciences politiques [...] » - et par le rappel, en note, du prix qu’elle a obtenu en 2003 pour un précédent ouvrage, édité par les PUF et... Le Monde : " le prix Le Monde de la recherche universitaire ".

[2Le chapeau résumait et annonçait triomphalement : «  Géraldine Muhlmann analyse les relations entre journalisme et démocratie et montre comment l’ordre même de la liberté est remis en question par les critiques antimédias »

[3Celui ou celle qui nous dira ce que signifie « sous couvert de déverser des tombereaux d’injures » a gagné un abonnement gratuit au Monde des livres.

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