" L’administration Bush confie Ă la firme Bechtel les principaux chantiers de reconstruction ", titre Le Monde (datĂ© 20-21 avril 2003) en tĂŞte de la page 4.
Le sous-titre prĂ©cise que " les liens entre l’entreprise amĂ©ricaine et les rĂ©publicains sont anciens et Ă©troits. Sur les 2,5 milliards de dollars de crĂ©dits votĂ©s par le Congrès, Bechtel s’adjuge 680 millions. "
Au vu de cette titraille, on pourrait escompter que l’article commence par prĂ©senter l’ensemble des informations relatives Ă cette dĂ©cision de " l’administration Bush ", et aux " liens entre l’entreprise amĂ©ricaine et les rĂ©publicains " au pouvoir Ă Washington.
Mais non : nĂ©gligeant les faits au profit du commentaire, Le Monde expose d’emblĂ©e une argumentation digne des porte-parole de Bechtel et de l’administration Bush :
" La sociĂ©tĂ© Bechtel, première entreprise amĂ©ricaine de travaux publics, a obtenu le plus gros contrat de reconstruction en Irak. L’Ă©tonnant aurait Ă©tĂ© qu’elle fĂ»t Ă©cartĂ©e en faveur d’une de ses trois concurrentes, car cela aurait voulu dire qu’elle Ă©tait pĂ©nalisĂ©e pour ses bonnes relations avec les rĂ©publicains. "
Bechtel est la " première entreprise amĂ©ricaine de travaux publics ", Bechtel a des liens "anciens et Ă©troits " avec les rĂ©publicains, au pouvoir Ă Washington. Et Bechtel a dĂ©crochĂ© le premier marchĂ© - considĂ©rable - de la " reconstruction " de l’Irak. VoilĂ des faits qui sont prĂ©sentĂ©s en dehors de toute causalitĂ© et sans lien entre eux. Si Bechtel avait Ă©tĂ© " Ă©cartĂ©e ", cela aurait Ă©tĂ© une injustice !
S’il y a un marchĂ© de la " reconstruction ", c’est que l’Irak a besoin d’ĂŞtre "reconstruit ". A la suite de quoi ? D’une guerre dĂ©cidĂ©e par ceux que Bechtel a aidĂ©s Ă conquĂ©rir la Maison Blanche. Pour Le Monde, que " la première entreprise amĂ©ricaine de travaux publics " ait eu un intĂ©rĂŞt sonnant et trĂ©buchant Ă la guerre en Irak, et que cette guerre ait Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©e par ses obligĂ©s, relèvent sans doute de la coĂŻncidence...
" DĂ©jĂ , sur les cinq entreprises invitĂ©es Ă concourir, l’une d’entre elles, filiale de Halliburton, la firme d’ingĂ©nierie pĂ©trolière dirigĂ©e par Richard Cheney avant qu’il ne devienne vice-prĂ©sident des Etats-Unis, avait prĂ©fĂ©rĂ©, pour cette raison, ne pas soumettre de devis. "
Ce qui montre l’Ă©thique des dirigeants Ă©tatsuniens, pourrait-on opiner. Mais, dans ce cas, pourquoi n’avoir pas mis en Ĺ“uvre la mĂŞme approche pour Bechtel, puisque que sont Ă©tablis ses liens " anciens et Ă©troits " avec les rĂ©publicains ? La rĂ©ponse est Ă©vidente :
" Si Bechtel avait pâti, Ă son tour, d’ĂŞtre trop bien "connectĂ©e", ç’aurait Ă©tĂ© le monde Ă l’envers. "
Chacun Ă sa place : Bechtel est " la première entreprise amĂ©ricaine de travaux publics " : l’Ă©quitĂ© [1] exige que le mieux loti rĂ©cupère le premier et plus gros fromage !
Mais, en rĂ©alitĂ©, la contradiction entre les faveurs consenties Ă Bechtel et la " renonciation " de la filiale de Halliburton n’est qu’apparente. Tout simplement parce qu’Halliburton avait dĂ©jĂ bĂ©nĂ©ficiĂ© des marchĂ©s de la " reconstruction ", ce que Le Monde se garde bien d’indiquer.
En effet, après lecture de la première version de cet article, un correspondant d’Acrimed nous a signalĂ© quelques informations, publiques mais passĂ©es quasiment inaperçues dans le tintamarre mĂ©diatique de la guerre Ă©tatsunienne en Irak.
L’attribution des contrats de la " reconstruction " n’a pas commencĂ© au lendemain de la victoire militaire de la coalition Ă©tatsuno-britannique, mais dès avant le dĂ©clenchement de la guerre. DĂ©but mars, on apprenait notamment par une dĂ©pĂŞche Reuters qu’Halliburton a obtenu le marchĂ© de la surveillance et de la rĂ©paration des puits de petrole irakiens... c’est-Ă -dire avant mĂŞme qu’ils aient Ă©tĂ© endommagĂ©s !
Dans son Ă©dition du 24 avril, L’Express indique : " La bataille pour la reconstruction de l’Irak a commencĂ© le 17 mars. Trois jours avant le dĂ©but des frappes aĂ©riennes, le Wall Street Journal rĂ©vèle qu’une poignĂ©e d’entreprises amĂ©ricaines ont Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©es par l’agence amĂ©ricaine d’aide au dĂ©veloppement international (USAID), pour quelque 900 millions de dollars de travaux. Parmi les privilĂ©giĂ©s figurent des grands groupes d’ingĂ©nierie - Bechtel (qui remporte, de loin, le plus gros contrat), Parsons, Louis Berger, Fluor et Halliburton. Deux reprĂ©sentants dĂ©mocrates au Congrès, Henry Waxman et John Dingell, ont demandĂ©, par Ă©crit, des Ă©claircissements Ă la Cour des comptes sur ces choix discrĂ©tionnaires, s’interrogeant notamment sur le « traitement de faveur » de Halliburton, leader mondial des services pĂ©troliers, dirigĂ© de 1995 Ă 2000 par l’actuel vice-prĂ©sident des Etats-Unis, Dick Cheney. "
Qu’en conclure ? Les 20-21 avril, le correspondant du Monde outre-Atlantique, dans un article sur la " reconstruction " de l’Irak, souligne qu’Halliburton a sagement renoncĂ© Ă un marchĂ© important mi-avril, parce que son ancien patron est le vice-prĂ©sident des Etats-Unis. Mais " omet " opportunĂ©ment d’indiquer qu’Halliburton a Ă©tĂ© l’un des premiers servis, dès avant la guerre, dans l’attribution des marchĂ©s. Dès lors, l’article du Monde s’en trouve rĂ©duit Ă un " leurre " parmi d’autres dans la guerre de la communication de l’administration Bush.
Une fois muni de ces informations dont est privĂ© le lecteur du Monde, on comprend mieux que le dossier des marchĂ©s de la " reconstruction " ait eu besoin d’une deuxième ligne de dĂ©fense, que dĂ©veloppe docilement ce mĂŞme article du Monde :
" Dans la démocratie américaine, les passerelles entre les entreprises et le pouvoir politique sont nombreuses et aucunement secrètes. "
Après la dissimulation de l’info, le cynisme. La collusion entre les puissances financières et les politiques sont un Ă©lĂ©ment, " aucunement secret ", de la " dĂ©mocratie amĂ©ricaine ". Dès lors, circulez, y a rien Ă voir. Le Monde ne va pas pousser l’audace jusqu’Ă s’interroger sur la lĂ©gitimitĂ© de ces pratiques : c’est la " dĂ©mocratie amĂ©ricaine ".
Après ce préambule éditorialisant qui ne laisse pas de doute sur les options du Monde quant au fonctionnement de cette drôle de " démocratie ", le lecteur a enfin droit à quelques précisions factuelles :
"Parmi les administrateurs de Bechtel figure George Schultz, qui a prĂ©sidĂ© cette sociĂ©tĂ© avant de devenir secrĂ©taire d’Etat de Ronald Reagan. Le prĂ©sident actuel, Riley Bechtel, a Ă©tĂ© nommĂ© par George W. Bush membre du Conseil de l’exportation, un organisme consultatif auprès de la Maison Blanche. Jack Sheehan, gĂ©nĂ©ral Ă la retraite et vice-prĂ©sident de la compagnie, siège au Defence Policy Board, une commission du Pentagone que prĂ©sidait Richard Perle avant qu’il ne quitte ses fonctions en raison des critiques que lui ont values ses activitĂ©s de conseil auprès d’entreprises du secteur de la dĂ©fense. "
Tout cela est normal - et " aucunement secret " - : c’est la " dĂ©mocratie amĂ©ricaine "...
(Actualisation de décembre 2003)
Des " responsables amĂ©ricains de la DĂ©fense " ont dĂ©clarĂ© le 11 dĂ©cembre que, selon un audit menĂ© par le Pentagone, Halliburton " aurait surfacturĂ© de plus de 120 millions de dollars des contrats passĂ©s avec le gouvernement amĂ©ricain en Irak " [2]. Ce qui a contraint le prĂ©sident George Bush lui-mĂŞme Ă assurer : " S’il y a surfacturation comme nous le pensons, nous comptons que cet argent soit remboursĂ© " ([Reuters, 12/12/03, lien pĂ©rimĂ©, juin 2010l]).
Le 12 dĂ©cembre, Le Monde (Ă©dition datĂ©e du 13/12/03) rend compte des dĂ©couvertes du Pentagone, discrètement, au troisième paragraphe (sur 6) [3] d’un article, signĂ© "(Reuters, AFP)" (ce qui sous-entend que le journal se contente de reprendre des dĂ©pĂŞches d’agences), consacrĂ© Ă la mise Ă l’Ă©cart de certains pays des contrats de reconstruction [4] (" Irak : l’attribution des contrats embarrasse George Bush ").
Et, le 16 décembre (édition datée 17/12/03), Le Monde consacre enfin un article entier (titré " Halliburton a gonflé ses factures de 120 millions de dollars ") aux agissements de la firme, toujours sous la signature "(AFP et Reuters)".
Dès le premier paragraphe, on peut lire que Dick Cheney, ancien dirigeant d’Halliburton " est sur la sellette depuis qu’Halliburton s’est vu attribuer plus de 2,2 milliards de dollars (1,78 milliard d’euros) de contrats en Irak ".
Le lecteur du Monde peut lĂ©gitimement ĂŞtre Ă©tonnĂ© d’apprendre que Cheney Ă©tait sur la sellette puisque, en avril (voir plus haut), le journal, " oubliant " les contrats attribuĂ©s avant mĂŞme le dĂ©clenchement de la guerre, soulignait qu’une " filiale de Halliburton, la firme d’ingĂ©nierie pĂ©trolière dirigĂ©e par Richard Cheney avant qu’il ne devienne vice-prĂ©sident des Etats-Unis, avait prĂ©fĂ©rĂ©, pour cette raison, ne pas soumettre de devis " pour l’un des marchĂ©s de la reconstruction...
(Actualisation de juin 2004)
Le Monde datĂ© du 17 juin 2004 indique que " L’enquĂŞte sur Halliburton s’approche de M. Cheney " [ce lien est dĂ©sormais payant, juin 2010].
" Le directeur de cabinet du vice-prĂ©sident amĂ©ricain Dick Cheney, Lewis Libby, et d’autres membres de l’administration seraient impliquĂ©s dans l’attribution Ă la sociĂ©tĂ© Halliburton, Ă la fin de l’annĂ©e 2002, d’une Ă©tude prĂ©liminaire secrète sur la remise en Ă©tat des infrastructures pĂ©trolières irakiennes. "
Ce rĂ©cent dĂ©veloppement est d’autant plus intĂ©ressant qu’en dĂ©pit des informations aisĂ©ment disponibles, Le Monde avait jusqu’alors, obstinĂ©ment, fait l’impasse sur les contrats passĂ©s avant le dĂ©clenchement du conflit...