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Le Monde avocat de l’affairisme US

par Patrick Lemaire,

Un puissant groupe industriel, soutien des républicains qui siègent à la Maison Blanche, a obtenu un marché considérable de la " reconstruction " de l’Irak. Le Monde n’y voit rien que de très " démocratique ", en occultant des informations dérangeantes...

" L’administration Bush confie à la firme Bechtel les principaux chantiers de reconstruction ", titre Le Monde (daté 20-21 avril 2003) en tête de la page 4.
Le sous-titre précise que " les liens entre l’entreprise américaine et les républicains sont anciens et étroits. Sur les 2,5 milliards de dollars de crédits votés par le Congrès, Bechtel s’adjuge 680 millions. "

Au vu de cette titraille, on pourrait escompter que l’article commence par présenter l’ensemble des informations relatives à cette décision de " l’administration Bush ", et aux " liens entre l’entreprise américaine et les républicains " au pouvoir à Washington.

Mais non : négligeant les faits au profit du commentaire, Le Monde expose d’emblée une argumentation digne des porte-parole de Bechtel et de l’administration Bush :

" La société Bechtel, première entreprise américaine de travaux publics, a obtenu le plus gros contrat de reconstruction en Irak. L’étonnant aurait été qu’elle fût écartée en faveur d’une de ses trois concurrentes, car cela aurait voulu dire qu’elle était pénalisée pour ses bonnes relations avec les républicains. "

Bechtel est la " première entreprise américaine de travaux publics ", Bechtel a des liens "anciens et étroits " avec les républicains, au pouvoir à Washington. Et Bechtel a décroché le premier marché - considérable - de la " reconstruction " de l’Irak. Voilà des faits qui sont présentés en dehors de toute causalité et sans lien entre eux. Si Bechtel avait été " écartée ", cela aurait été une injustice !

S’il y a un marché de la " reconstruction ", c’est que l’Irak a besoin d’être "reconstruit ". A la suite de quoi ? D’une guerre décidée par ceux que Bechtel a aidés à conquérir la Maison Blanche. Pour Le Monde, que " la première entreprise américaine de travaux publics " ait eu un intérêt sonnant et trébuchant à la guerre en Irak, et que cette guerre ait été décidée par ses obligés, relèvent sans doute de la coïncidence...

" Déjà, sur les cinq entreprises invitées à concourir, l’une d’entre elles, filiale de Halliburton, la firme d’ingénierie pétrolière dirigée par Richard Cheney avant qu’il ne devienne vice-président des Etats-Unis, avait préféré, pour cette raison, ne pas soumettre de devis. "

Ce qui montre l’éthique des dirigeants étatsuniens, pourrait-on opiner. Mais, dans ce cas, pourquoi n’avoir pas mis en œuvre la même approche pour Bechtel, puisque que sont établis ses liens " anciens et étroits " avec les républicains ? La réponse est évidente :

" Si Bechtel avait pâti, à son tour, d’être trop bien "connectée", ç’aurait été le monde à l’envers. "

Chacun à sa place : Bechtel est " la première entreprise américaine de travaux publics " : l’équité [1] exige que le mieux loti récupère le premier et plus gros fromage !

Mais, en réalité, la contradiction entre les faveurs consenties à Bechtel et la " renonciation " de la filiale de Halliburton n’est qu’apparente. Tout simplement parce qu’Halliburton avait déjà bénéficié des marchés de la " reconstruction ", ce que Le Monde se garde bien d’indiquer.

En effet, après lecture de la première version de cet article, un correspondant d’Acrimed nous a signalé quelques informations, publiques mais passées quasiment inaperçues dans le tintamarre médiatique de la guerre étatsunienne en Irak.

L’attribution des contrats de la " reconstruction " n’a pas commencé au lendemain de la victoire militaire de la coalition étatsuno-britannique, mais dès avant le déclenchement de la guerre. Début mars, on apprenait notamment par une dépêche Reuters qu’Halliburton a obtenu le marché de la surveillance et de la réparation des puits de petrole irakiens... c’est-à-dire avant même qu’ils aient été endommagés !

Dans son édition du 24 avril, L’Express indique : " La bataille pour la reconstruction de l’Irak a commencé le 17 mars. Trois jours avant le début des frappes aériennes, le Wall Street Journal révèle qu’une poignée d’entreprises américaines ont été sélectionnées par l’agence américaine d’aide au développement international (USAID), pour quelque 900 millions de dollars de travaux. Parmi les privilégiés figurent des grands groupes d’ingénierie - Bechtel (qui remporte, de loin, le plus gros contrat), Parsons, Louis Berger, Fluor et Halliburton. Deux représentants démocrates au Congrès, Henry Waxman et John Dingell, ont demandé, par écrit, des éclaircissements à la Cour des comptes sur ces choix discrétionnaires, s’interrogeant notamment sur le « traitement de faveur » de Halliburton, leader mondial des services pétroliers, dirigé de 1995 à 2000 par l’actuel vice-président des Etats-Unis, Dick Cheney. "

Qu’en conclure ? Les 20-21 avril, le correspondant du Monde outre-Atlantique, dans un article sur la " reconstruction " de l’Irak, souligne qu’Halliburton a sagement renoncé à un marché important mi-avril, parce que son ancien patron est le vice-président des Etats-Unis. Mais " omet " opportunément d’indiquer qu’Halliburton a été l’un des premiers servis, dès avant la guerre, dans l’attribution des marchés. Dès lors, l’article du Monde s’en trouve réduit à un " leurre " parmi d’autres dans la guerre de la communication de l’administration Bush.

Une fois muni de ces informations dont est privé le lecteur du Monde, on comprend mieux que le dossier des marchés de la " reconstruction " ait eu besoin d’une deuxième ligne de défense, que développe docilement ce même article du Monde :

" Dans la démocratie américaine, les passerelles entre les entreprises et le pouvoir politique sont nombreuses et aucunement secrètes. "

Après la dissimulation de l’info, le cynisme. La collusion entre les puissances financières et les politiques sont un élément, " aucunement secret ", de la " démocratie américaine ". Dès lors, circulez, y a rien à voir. Le Monde ne va pas pousser l’audace jusqu’à s’interroger sur la légitimité de ces pratiques : c’est la " démocratie américaine ".

Après ce préambule éditorialisant qui ne laisse pas de doute sur les options du Monde quant au fonctionnement de cette drôle de " démocratie ", le lecteur a enfin droit à quelques précisions factuelles :

"Parmi les administrateurs de Bechtel figure George Schultz, qui a présidé cette société avant de devenir secrétaire d’Etat de Ronald Reagan. Le président actuel, Riley Bechtel, a été nommé par George W. Bush membre du Conseil de l’exportation, un organisme consultatif auprès de la Maison Blanche. Jack Sheehan, général à la retraite et vice-président de la compagnie, siège au Defence Policy Board, une commission du Pentagone que présidait Richard Perle avant qu’il ne quitte ses fonctions en raison des critiques que lui ont values ses activités de conseil auprès d’entreprises du secteur de la défense. "

Tout cela est normal - et " aucunement secret " - : c’est la " démocratie américaine "...


(Actualisation de décembre 2003)

Des " responsables américains de la Défense " ont déclaré le 11 décembre que, selon un audit mené par le Pentagone, Halliburton " aurait surfacturé de plus de 120 millions de dollars des contrats passés avec le gouvernement américain en Irak " [2]. Ce qui a contraint le président George Bush lui-même à assurer : " S’il y a surfacturation comme nous le pensons, nous comptons que cet argent soit remboursé " ([Reuters, 12/12/03, lien périmé, juin 2010l]).

Le 12 décembre, Le Monde (édition datée du 13/12/03) rend compte des découvertes du Pentagone, discrètement, au troisième paragraphe (sur 6) [3] d’un article, signé "(Reuters, AFP)" (ce qui sous-entend que le journal se contente de reprendre des dépêches d’agences), consacré à la mise à l’écart de certains pays des contrats de reconstruction [4] (" Irak : l’attribution des contrats embarrasse George Bush ").
Et, le 16 décembre (édition datée 17/12/03), Le Monde consacre enfin un article entier (titré " Halliburton a gonflé ses factures de 120 millions de dollars ") aux agissements de la firme, toujours sous la signature "(AFP et Reuters)".
Dès le premier paragraphe, on peut lire que Dick Cheney, ancien dirigeant d’Halliburton " est sur la sellette depuis qu’Halliburton s’est vu attribuer plus de 2,2 milliards de dollars (1,78 milliard d’euros) de contrats en Irak ".
Le lecteur du Monde peut légitimement être étonné d’apprendre que Cheney était sur la sellette puisque, en avril (voir plus haut), le journal, " oubliant " les contrats attribués avant même le déclenchement de la guerre, soulignait qu’une " filiale de Halliburton, la firme d’ingénierie pétrolière dirigée par Richard Cheney avant qu’il ne devienne vice-président des Etats-Unis, avait préféré, pour cette raison, ne pas soumettre de devis " pour l’un des marchés de la reconstruction...


(Actualisation de juin 2004)

Le Monde daté du 17 juin 2004 indique que " L’enquête sur Halliburton s’approche de M. Cheney " [ce lien est désormais payant, juin 2010].

" Le directeur de cabinet du vice-président américain Dick Cheney, Lewis Libby, et d’autres membres de l’administration seraient impliqués dans l’attribution à la société Halliburton, à la fin de l’année 2002, d’une étude préliminaire secrète sur la remise en état des infrastructures pétrolières irakiennes. "

Ce récent développement est d’autant plus intéressant qu’en dépit des informations aisément disponibles, Le Monde avait jusqu’alors, obstinément, fait l’impasse sur les contrats passés avant le déclenchement du conflit...

 

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Notes

[1Concept cher à Alain Minc, le président du Conseil de surveillance du Monde.

[2voir par exemple une dépêche Reuters du 12/12/03 (lien périmé)

[3" Le ministère américain de la défense a, d’autre part, rendu publiques, jeudi, les conclusions d’une enquête montrant que la société Halliburton, à travers sa filiale KBR, vend de l’essence aux forces des Etats-Unis en Irak à un prix très supérieur à ceux que pratiquent des entreprises irakiennes qui, elles aussi, achètent leur carburant au Koweït. L’enquête montre que KBR facture jusqu’à 2,65 dollars le gallon un carburant vendu deux fois moins cher par les importateurs irakiens. "

[4Le 9 décembre, Washington avait rendu publique sa décision d’exclure les pays qui s’étaient opposés à l’offensive américaine en Irak, des contrats de reconstruction de ce pays, " à l’exception de la sous-traitance ". Dans une note communiquée le 9 décembre, le secrétaire adjoint à la Défense, Paul Wolfowitz, invoquant des raisons de sécurité nationale, " faisait savoir qu’il limitait la concurrence pour 26 contrats de reconstruction, d’une valeur totale de 18,6 milliards de dollars, pour lesquels un appel d’offres (devait être) lancé dans les jours à venir " ([Reuters, 10/12/03, lien périmé juin 2010]).

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