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La propagande du « vote utile », de 2002 à 2017

par Mathias Reymond,

Nous publions ci-dessous un extrait du livre « Au nom de la démocratie, votez bien ! » co-édité par Agone et Acrimed et en vente sur notre boutique, en attendant d’en débattre lors du prochain Jeudi d’Acrimed prévu le 21 mars 2019 à la Bourse du travail à Paris.

Dimanche 21 avril 2002 : Jean-Marie Le Pen accède au second tour de l’élection présidentielle. Si les mauvais électeurs – ceux qui à gauche n’ont pas voté pour le candidat du PS, Lionel Jospin – sont sans conteste en première place sur le banc des accusés, les fâcheux candidats à l’élection présidentielle ne sont pas loin. « Si Taubira n’avait pas été candidate, ou Besancenot, ou Chevènement… », se surprend à rêver Olivier Duhamel dans Le Monde du 24 avril. Disons-le clairement : si les électeurs de gauche n’avaient eu d’autres choix que Lionel Jospin, le Premier ministre d’alors aurait passé le premier tour sans encombre. Dans Le Point du même jour, pour Claude Imbert, « la dispersion débile entre des figurants anecdotiques » a contribué à faire « glisser [Jean-Marie] Le Pen dans le tournoi comme un pitbull dans une portée de caniches… » Des figurants, au premier chef desquels se trouve « Arlette Laguiller, virago bornée, le nez dans son petit Trotski illustré, appelant le malheur en France pour qu’il accouche de la révolution », explique, écœurée, Françoise Giroud dans Le Nouvel Observateur du 9 mai 2002.

Ne pouvant se contenir, l’essayiste Jean-François Revel éructe quant à lui contre les Verts, qui « ne sont pas écologistes, ils sont mao-gauchistes et, en économie, alignent des âneries dignes d’Arlette Laguiller. Contrairement à ce qu’on déplore, bien à tort, l’idéologie marxiste a encore ferraillé dans la campagne de 2002, mais sous des oripeaux antédiluviens, voués aux poubelles de l’Histoire. » Le même 25 avril dans Le Point, pour Alain Finkielkraut, les Verts sont des « agents électoraux du Front national [car] ils sont atteints d’une sorte de rousseauisme échevelé : l’idée de la bonté naturelle de l’homme, que seules les institutions sont coupables, seuls les oppresseurs sont criminels, puisque tout le mal sur la terre découle de l’oppression. »

La veille, dans Charlie Hebdo, l’ancien animateur de « Droit de réponse » Michel Polac affirme sans vergogne : « Sans Chevènement, tête à claques qui a cassé le PS, Jospin serait passé. » Une analyse farfelue qu’avait déjà exploitée, le 23 avril, Jean-Marie Colombani, sans y ajouter plus de fondement politique : « M. Le Pen n’est donc là que parce que Jean-Pierre Chevènement l’a permis, lui qui a choisi de se séparer de celui qui, en 1997, l’avait tiré de l’oubli » ; le directeur du Monde ajoutant : « Et que dire de Christiane Taubira, dont les voix auraient suffi à faire que la compétition du second tour reste ouverte, et qui ne fut candidate que parce que, après tout, puisque tout le monde y allait de sa candidature, pourquoi ne pas y aller de la sienne ? » Deux jours plus tard dans Le Nouvel observateur, on cible Olivier Besancenot : « Avec ses 4,2 %, le facteur de la LCR a réussi au-delà de ses espérances. Mais en voulant donner une leçon à Jospin, il a contribué au succès de l’adversaire de toujours : le facho. »

Ces candidats trop pléthoriques et ces électeurs trop versatiles ont donné naissance à un mot d’ordre électoral qui connaît une grande réussite en ce début de XXIe siècle : le « vote utile ». Il est particulièrement éclairant de constater que cette expression ne fut utilisée que 39 fois dans la presse et par les agences de presse entre le 1er septembre 2001 et le 20 avril 2002, contre 1 075 occurrences avant le premier tour de 2007 (du 1er septembre 2006 au 21 avril 2007), 1 068 occurrences avant le premier tour de 2012 (du 1er septembre 2011 au 22 avril) et surtout 1 503 occurrences lors de la campagne de l’élection présidentielle de 2017 (du 1er septembre 2016 au 23 avril 2017) [1].

Après le « choc » de 2002 et l’ascension du candidat du FN au second tour de l’élection présidentielle, il ne fallait plus que pareil drame se reproduise. Par conséquent, on rabâche à chaque élection ce slogan, qui exempte tout candidat de défendre un programme ou des idées, puisqu’il y a un (seul) « vote utile » et des « votes inutiles ». Le matraquage est autant médiatique que politique. Éditorialistes et socialistes brandissent comme un étendard cette formule en faisant peser la menace de l’abominable Le Pen sur les épaules de tout électeur hésitant. « Combien de jeunes électeurs se sont laissé berner par ce mot d’ordre apparemment de bon sens : “Il faut voter utile” ! Combien de citoyens ont voté contre leurs idées, conditionnés qu’ils étaient par la propagande des cons ! », interpelle le dessinateur et chroniqueur Charb dans Charlie Hebdo [2].

L’assommante rengaine fonctionne sans encombre en 2007 et 2012, puisque respectivement Ségolène Royal et François Hollande atteignent sans surprise le second tour de l’élection présidentielle. Mais en 2017 tout devient plus compliqué… Le candidat du PS, Benoît Hamon, n’est pas vraiment celui escompté par les médias (mais Manuel Valls [3]) ; et surtout les sondages donnent vite Emmanuel Macron comme l’un des favoris aux côtés des candidats de droite et d’extrême droite, François Fillon et Marine Le Pen.

Étrange paradoxe : puisqu’il devient « utile » de ne pas voter pour le PS, des électeurs de la primaire socialiste et des cadres du parti, incités par les sondages, fuient leur propre camp. Pourtant, au début de l’année 2017, alors que les médias et les sondeurs voient l’horizon du premier tour comme encore incertain, ils n’hésitent pas, pour certains du moins, à supplier Jean-Luc Mélenchon de laisser sa place à Benoît Hamon. Faisant fi des différences de programmes entre les deux candidats, occultant les spécificités structurelles et l’histoire récente des organisations qui les portent, nombre de journalistes ont combattu l’acharnement du leader de la France insoumise à vouloir se maintenir pour l’élection présidentielle.

Dans un premier temps, toutefois, les médias sont ravis : Hamon est devant Mélenchon dans les sondages [4]. Le modéré coopératif devance le radical mégalo. Ce que Thomas Legrand explicite sur France Inter le 3 février : « Quand Jean-Luc Mélenchon dit “Nous”, on entend plutôt “Je”. Et sa pratique rude, souvent ad hominem, du débat politique est à cent lieues de l’esprit coopératif, ambiance coworking, de Benoît Hamon. » Et on doit à Laurent Joffrin un éditorial, paru le 30 janvier dans Libération, qui restera dans les annales de la prospective politique tant il illustre le délire sondomaniaque qui s’est emparé des médias, et en particulier la manière dont, sous son influence, les journalistes qui y étaient déjà particulièrement disposés ont écrit n’importe quoi : « Un sondage Kantar Sofres-One du Figaro vient aussi contredire l’argument de l’efficacité électorale. Il y a quelques jours, Mélenchon ironisait, un peu comme Malraux jadis, sur le thème “entre moi et Macron, il n’y a rien”. Patatras : l’enquête publiée hier donne vingt points à Macron, dix à Mélenchon et… quinze à Hamon. Entre les deux candidats du centre gauche et de l’extrême gauche, il y a un socialiste élu par près de deux millions de personnes et nanti d’un capital sondagier. S’il fallait un jour choisir le champion d’une gauche hypothétiquement réunie, celui du PS serait évidemment mieux placé. Bien entendu, Jean-Luc Mélenchon refusera de se désister, quoi qu’il arrive. Mais alors l’électeur risque de se poser une question toute bête : à quoi sert Mélenchon ? à faire perdre la gauche ? »

Très vite, dans cette compétition hippique que les sondages organisent, Mélenchon passe devant Hamon, il rejoint les chevaux de tête. Pourtant, Joffrin ne supplie pas le candidat socialiste de se retirer et ne se pose sa « question toute bête : à quoi sert Hamon ? à faire perdre la gauche ? »


Mathias Reymond

 

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Notes

[1Résultats issus de la base de données Factiva.

[2Charb, Petit traité d’intolérance, Librio, 2015.

[3Lire Julien Salingue, « “Benoît Hamon le rêveur” : un cauchemar pour les éditorialistes », Acrimed, 7 février 2017.

[4Le 29 janvier 2017, lorsque Benoît Hamon remporte la « primaire citoyenne », les sondages qui suivent lui sont favorables : ils fluctuent entre 15 % et 18 % ; alors que pour Jean-Luc Mélenchon ils varient entre 9 % et 13 %.

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