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La grève dans l’éducation nationale au ban des JT

par Frédéric Lemaire,

Mardi 26 janvier, une journée de grève était organisée dans toute la France par six fédérations syndicales de personnels de l’éducation nationale. Une mobilisation rejointe par les infirmières scolaires, les lycéens, les étudiants, la principale fédération de parents d’élèves. Bref, un périmètre large et inédit, pour protester contre la gestion de la crise sanitaire, et revendiquer une hausse des salaires. Et une actualité « chaude », pourtant réduite au silence dans les journaux télévisés des trois grandes chaînes généralistes.

La journée de grève du 26 janvier avait de quoi susciter l’intérêt des rédactions. Tout d’abord parce qu’un appel signé par 6 fédérations de l’éducation [1] n’est pas chose commune – comme le note le site spécialisé Le café pédagogique. Ensuite parce que la contestation est large et porte non seulement sur les conditions de travail des personnels de l’éducation nationale, mais plus généralement sur la gestion de la crise du Covid par le gouvernement. Elle rassemblait à ce titre également les infirmières scolaires, mais aussi les parents d’élèves, étudiants et lycéens dont les principales organisations ont rejoint la mobilisation. Un sondage, dont les JT sont habituellement friands, attestait en décembre de l’ampleur de la défiance : trois quarts des parents d’élèves et des personnels l’éducation nationale jugeraient mauvaise la gestion de la crise par le gouvernement [2].

Et pourtant, de cette journée nationale de grève et de mobilisation, il ne fut pas du tout question dans le JT de 20h de TF1. Parmi les grands titres : l’interdiction des masques artisanaux ; les contrôles pour le respect du couvre-feu (jugés insuffisants – journalisme policier quand tu nous tiens) ; les avions cloués au sol par manque de voyageurs ; le superéthanol ou encore une escapade de 5 minutes dans les îles autour d’Helsinki pour étancher la « soif d’évasion » des téléspectateurs.



Mention spéciale pour l’actualité internationale, pour une fois traitée sans être expédiée, avec les violentes manifestations au Pays-Bas (images « choc » obligent) ; les chiffres de la mortalité du Covid au Royaume-Uni ; ou encore les premiers pas de l’administration Biden. Et l’habituelle ribambelle de sujets divers : tel champ d’éolienne qui fait trop de bruit, un couple qui accueille des « animaux retraités », telle chanson d’un postier écossais qui fait fureur sur les réseaux sociaux, sans compter les images de spectateurs dans des bulles gonflables en plastique lors d’un concert aux États-Unis. Et pour l’éducation nationale ? Zéro.

Le 20h de France 2 fait à peine mieux. Avec pour les grands titres : le vaccin, la fermeture (possible) des écoles, les violences au Pays-Bas, le trafic d’antiquités issues de zones de guerre, et les enjeux de la libération des animaux de cirque. Le sujet dédié à la question de la fermeture des écoles prend soin de ne pas aborder les questions de conditions de travail, ou les polémiques sur la gestion de la crise sanitaire en milieu scolaire… Là encore, comme sur TF1, l’actualité internationale bénéficie d’un long coup de projecteur : qu’il s’agisse des Pays-Bas, du bilan humain du Covid en Grande-Bretagne, des États-Unis. La question de la journée de grève sera tout de même traitée au bout de 21 minutes de journal… en 23 secondes chrono (pour un JT d’une durée de 37 minutes). Verbatim :

Les enseignants étaient en grève, ils manifestaient aujourd’hui pour dénoncer la gestion de la crise sanitaire dans les établissements scolaires et les salaires trop bas, ils étaient 11% à participer au mouvement selon le ministère, jusqu’à 40% selon les syndicats, sur ces images à Lyon, Montpellier, et Paris. Les enseignants ont été rejoints par les infirmières scolaires, mais aussi des lycéens et des étudiants.

Pas un témoignage, pas un mot sur le contexte, les enjeux de la mobilisation. Bref, un fait divers balayé d’un revers de main. En comparaison, le sujet sur les animaux de cirque bénéficiera d’un temps sept fois supérieur (2 minutes 45 secondes). Un laborieux « fact-checking » autour d’une vidéo montrant un test pour le Covid réagissant au Coca-Cola ? Près de six fois plus de temps (2 min 10). Idem pour la chanson d’un postier écossais faisant le « buzz » sur les réseaux sociaux (encore elle).



Et le constat est le même – en pire – dans le 19/20 de France 3. Au programme des grands titres : vaccin (sujet traité sous toutes ses coutures), éoliennes (encore elles), et un refuge pour bétail en souffrance (décidément). L’information sur les mobilisations dans l’éducation nationale intervient cette fois au bout de 8 minutes et 17 secondes de JT (sur 25 minutes). Et de quelle manière :

L’inquiétude du monde de l’éducation en pleine crise sanitaire, manifestation aujourd’hui regardez à Paris, Calais, Caen, Nantes, 11% d’enseignants grévistes selon le ministère, des profs mobilisés pour dénoncer leurs conditions de travail dans un contexte compliqué. Dans les cortèges aujourd’hui on trouvait aussi des étudiants venus exprimer leur mal-être face à des cours en distanciel et des universités quasi-fermées.

Un morceau de bravoure de 23 secondes également, où la présentatrice réalise le tour de force de ne citer que le chiffre du ministère (dont la légitimité est souvent contestée) et de ne rien dire (ou presque) des revendications des manifestants. Le temps imparti à cette journée de mobilisation est à comparer avec celui dédié à d’autres enjeux : dix fois plus de temps pour un long sujet sur les « guerres des bandes », images choc de bagarres à l’appui, faisant intervenir l’inénarrable (et indéboulonnable) Alain Bauer et autres syndicalistes policiers (3 min 30). Dix fois plus de temps, également, pour le refuge pour bétail. Sept fois plus de temps pour l’affaire des éoliennes de l’Orne qui font trop de bruit (2 min 30).



Une question de priorités…


***


On le sait depuis longtemps : l’information sociale est souvent reléguée au bas des hiérarchies éditoriales télévisuelles. En pleine crise du Covid, on pouvait cependant s’attendre à ce que les médias s’emparent, a minima, d’une mobilisation qui rassemble les différentes composantes du « monde de l’éducation » autour d’un enjeu qui touche une grande partie de la population. Et s’il n’était pas forcément question de mettre en Une la mobilisation du 26 janvier, celle-ci aurait pu être l’occasion de creuser la question des enjeux qu’elle soulève – le « mal-être » des étudiants ou les conditions de travail dans l’enseignement… Mais il n’en fut rien. Entre mimétisme (mêmes sujets, mêmes cadrages) et information spectacle, les JT du 26 janvier donnent un nouvel exemple de l’ineptie des choix éditoriaux des grands-messes de l’info. Pour qui la dernière vidéo à succès sur les réseaux sociaux a, semble-t-il, plus d’importance que la situation et l’avenir du système scolaire.


Frédéric Lemaire

 

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Notes

[1FSU, FO, CGT, SUD, SNCL et SNALC représentant 3 enseignants sur 4

[2D’après ce sondage, 71% des personnels interrogés estimaient que la gestion de la crise sanitaire par le ministre de l’Éducation nationale – sujet d’actualité s’il en est – était insatisfaisante, soit près de trois quarts des effectifs. Trois quart des parents jugent que les professeurs ont bien géré la crise sanitaire... Mais pas leur ministre.

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