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La faute aux amateurs

Nous publions ci-dessous, sous forme de tribune [1], un article portant sur des questions controversĂ©es et dĂ©licates, dĂ©jĂ  paru sur le carnet de recherche d’AndrĂ© Gunthert, L’Atelier des icĂŽnes.

Le traitement iconographique du déraillement de Bretigny-sur-Orge a fourni une bonne occasion de réveiller la théorie de la concurrence des amateurs, trÚs répandue dans le monde de la photographie pour expliquer les difficultés de la profession.

Cette thĂšse ne repose sur aucune Ă©tude ni aucune donnĂ©e chiffrĂ©e. ÉlaborĂ©e sur le mode de la rumeur, elle ne s’est pas moins imposĂ©e comme une Ă©vidence, et fait dĂ©sormais partie des idĂ©es reçues couramment acceptĂ©es, dans le cadre plus gĂ©nĂ©ral de l’interprĂ©tation de la rĂ©volution numĂ©rique comme cause primordiale d’une crise de l’économie des activitĂ©s crĂ©atrices.

L’idĂ©e semble aller de soi. La capacitĂ© Ă  produire des images d’enregistrement fait aujourd’hui partie des compĂ©tences Ă©lĂ©mentaires, largement rĂ©pandue dans toutes les classes de la sociĂ©tĂ©. La dĂ©matĂ©rialisation Ă©lectronique et les outils de publication en ligne permettent une diffusion sans prĂ©cĂ©dent du matĂ©riel visuel. Comment ces Ă©volutions pourraient-elles ne pas avoir de consĂ©quences nĂ©gatives sur l’activitĂ© professionnelle ?

Mais les thĂšses les plus couramment admises ne sont pas toujours les plus fondĂ©es. L’exemple le plus connu d’une corrĂ©lation trompeuse est celle qui a servi de socle Ă  l’essor du Front national : la dĂ©signation de l’immigration comme principale cause du chĂŽmage, contredite par toutes les recherches en sciences sociales. On peut ainsi remarquer qu’il existe d’autres compĂ©tences largement partagĂ©es, comme le savoir-faire culinaire, dont on n’a jamais imaginĂ© qu’il Ă©tait susceptible de mettre sur la paille les cuisiniers, les restaurateurs ni mĂȘme les cafetiers. En 2013, l’invasion annoncĂ©e des images d’amateurs dans l’espace mĂ©diatique reste difficile Ă  apercevoir – j’avoue pour ma part observer plutĂŽt une grande continuitĂ© des habitudes de publication. OĂč en est-on de la concurrence des amateurs ? Tentons d’examiner de plus prĂšs les composantes de cette reprĂ©sentation.

Mis Ă  part les travaux de Sylvain Maresca, il n’existe Ă  ma connaissance aucune analyse de cette thĂšse qui, comme toutes les rumeurs, a des contours flous et des expressions variables. N’étant pas Ă©conomiste (je renvoie Ă  l’article de Dominique Sagot-Duvauroux sur les modĂšles Ă©conomiques pour les marchĂ©s de la photographie), je me bornerai ici Ă  quelques notes en forme de critique des discours. Alors que certains signes suggĂšrent que cette reprĂ©sentation s’essouffle, je crois utile d’en esquisser le relevĂ©, car elle a fortement contribuĂ© Ă  structurer les Ă©changes du monde photographique dans la pĂ©riode rĂ©cente.

ÉlĂ©ments de chronologie

La perception des amateurs comme des concurrents potentiels semble un rĂ©flexe bien installĂ© chez les photographes professionnels. Dans un article Ă  paraĂźtre dans Etudes photographiques, la chercheuse Catherine Clark dĂ©crit la rĂ©action de plusieurs instances professionnelles qui dĂ©noncent en 1970 un concours visant Ă  crĂ©er une archive photographique de Paris grĂące Ă  la participation de 14.000 participants bĂ©nĂ©voles [2]. Cet exemple, qui comprend des parallĂšles frappants, notamment la contestation de l’abandon des droits d’auteur sur les images produites, est d’autant plus intĂ©ressant qu’il se produit Ă  distance de la transition numĂ©rique, en plein « Ăąge d’or du photojournalisme » [3].

On peut admettre de situer en 2005 la rĂ©surgence de ce motif et son adaptation au nouveau contexte numĂ©rique, dans le sillage du « journalisme citoyen » – phĂ©nomĂšne mĂ©diatique trĂšs surĂ©valuĂ©, et qui a fait long feu, mais qui explique son installation sous la forme d’un antagonisme amateurs vs professionnels [4].

Dans le numĂ©ro de LibĂ©ration du 20-21 aoĂ»t 2005, qui surfe sur la vague d’articles post-attentats de Londres, la Une « Tous journalistes » amalgame « blogs, sites citoyens, photos et vidĂ©os d’amateur » pour conclure que « le monopole des mĂ©dias sur l’information est battu en brĂšche ». Le principe dĂ©monstratif laisse Ă  dĂ©sirer, car il repose principalement sur une assimilation des images d’amateurs Ă  l’ensemble des contenus journalistiques.

Le sentiment d’envahissement des images, qui n’est par dĂ©finition ni mesurable ni vĂ©rifiable, semble constituer l’appui le plus sĂ»r d’un argumentaire de type alarmiste ou dĂ©cliniste. S’il est difficile de prouver que le « journalisme citoyen » constitue une menace rĂ©elle pour les professionnels, passer par la case image rend d’un coup l’argument plus recevable. Sa pertinence est toutefois largement discutable, car il part du principe que toutes les images et toutes leurs consommations sont interchangeables.

Le phĂ©nomĂšne va ĂȘtre qualifiĂ© de façon plus prĂ©cise avec le repĂ©rage de rĂ©emplois de photographies enregistrĂ©es sous licence Creative Commons (CC), particuliĂšrement sur Flickr, qui intĂšgre un moteur de recherche permettant d’isoler ces ressources, comme en tĂ©moigne mon billet « LibĂ© s’illustre pour pas cher » en 2007 ou celui de Sylvain Maresca « La question des amateurs » en 2010.

Si le contexte mĂ©diatique fournit les symptĂŽmes les plus visibles de ce qui est perçu comme une concurrence dĂ©loyale, c’est d’un autre espace que proviennent les Ă©lĂ©ments les plus polĂ©miques du dĂ©bat : la montĂ©e en puissance des « microstocks », autrement dit des banques d’images spĂ©cialisĂ©es dans l’illustration industrielle (stockphoto), qui proposent des contenus Ă  prix cassĂ©s. Entreprise française lancĂ©e en 2005, Fotolia, par ses pratiques de dumping, est dĂ©signĂ©e Ă  partir de 2008 comme l’emblĂšme d’une dĂ©rive gĂ©nĂ©ralisĂ©e, caractĂ©risĂ©e par la mise en vente Ă  perte de photos par des amateurs, par le documentaire de Vanina Kanban, « Les banques d’images. Les forçats du cybermonde » (Canal +), largement citĂ© et repris sur les blogs et forums de photographes.

Ce rappel chronologique permet d’identifier trois types de cas diffĂ©rents :
1) l’usage documentaire, dans un contexte journalistique, de photographies privĂ©es,
2) le rĂ©emploi d’images en CC, dans un contexte journalistique ou de communication,
3) la commercialisation Ă  perte d’images « amateurs » sur microstocks.
Examinons chacun de ces cas de plus prĂšs.

Usage documentaire de photographies privées

La premiĂšre phase du traitement mĂ©diatique du dĂ©raillement de Bretigny-sur-Orge, au soir du 12 juillet 2013, a vu l’utilisation de plusieurs photos amateurs, issues de Twitter ou d’Instagram, par les chaĂźnes d’information en continu, les sites de presse ou les journaux tĂ©lĂ©visĂ©s. Un excellent billet du documentariste Christophe Del Debbio propose un relevĂ© prĂ©cis de la circulation de deux de ces images, en montrant notamment que les titulaires de compte n’en sont pas les auteurs, mais que les journalistes s’adressent Ă  eux pour obtenir une autorisation de publication sans valeur. Un Ă©pisode auquel les dĂ©clinistes donnent une interprĂ©tation trĂšs gĂ©nĂ©rale : « VoilĂ  un bel exemple de ce qui nous attend avec l’élimination des professionnels et l’avĂšnement de la photographie sans auteur » ; « Il s’agit de ne plus jamais payer aucun contenu (mais si on peut en plus le revendre, c’est cool) ».

Comme j’ai dĂ©jĂ  eu l’occasion de l’expliquer Ă  l’occasion de mon examen de l’exploitation de deux photos amateurs lors des attentats de Londres en 2005, dont la structure est rigoureusement identique, une telle analyse ne tient aucun compte de la rĂ©alitĂ© des pratiques mĂ©diatiques.

Si l’on prend comme point de rĂ©fĂ©rence le JT de 20h de TF1 du 12 juillet, qui consacre plus d’une demi-heure au traitement de la catastrophe, on observe effectivement l’usage illustratif en dĂ©but d’édition d’images non sourcĂ©es, dont la mauvaise qualitĂ© suggĂšre qu’il s’agit de photos amateur. Mais cet emploi ne reprĂ©sente que quelques secondes dans un long parcours iconographique, qui comprend des reportages professionnels in situ, des interviews enregistrĂ©es ou en duplex, des commentaires en plateau, des cartes, des infographies, des images d’hĂ©licoptĂšre, des documents d’archives, et mĂȘme un sujet final explicitement consacrĂ© aux vidĂ©os amateurs du drame.

Extraits du 20h de TF1 du 12/07/2013 (photogrammes)




L’analyse d’un tel corpus montre que la crainte de « l’élimination des professionnels » est sans fondement. Toutes les images ne sont pas Ă©quivalentes. Une photo d’amateur ne remplace pas une photo de professionnel. La production iconographique privĂ©e dans un contexte de catastrophe ne se substitue pas au reportage in situ, mais correspond Ă  un sous-genre particulier, aussi lĂ©gitime que l’infographie explicative ou l’image d’archives. Tout comme le recueil de tĂ©moignages de personnes prĂ©sentes sur les lieux est une forme parfaitement banale du traitement d’un drame, la rĂ©cupĂ©ration du matĂ©riel iconographique existant (qui peut aussi s’étendre aux enregistrements de surveillance) n’a pas attendu internet ni la photographie numĂ©rique, et fait partie intĂ©grante de la rĂ©ponse journalistique Ă  l’évĂ©nement.

Les difficultĂ©s rencontrĂ©es dans le traitement de ce matĂ©riel, lorsqu’il fait l’objet d’une diffusion en ligne, proviennent essentiellement d’un manque de literacy des rĂ©seaux sociaux, dont on a tort d’attendre un service d’agences filaires. Faut-il s’étonner que des photos mises en ligne n’appartiennent pas Ă  ceux qui les postent, ou bien que les journalistes prennent les twittos pour des documentalistes chevronnĂ©s ? ArrĂȘt sur images signale qu’un journaliste de CNN commence par demander au titulaire du compte s’il est bien l’auteur de la photographie – ce qui est en effet une condition nĂ©cessaire pour fonder l’autorisation de publication.

L’usage documentaire de l’imagerie privĂ©e, qui se limite Ă  des catastrophes de grande ampleur, et dont les occurrences restent pour cette raison relativement rares, correspond Ă  une recontextualisation d’images qui n’ont pas Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es pour un usage mĂ©diatique. Cette forme ritualisĂ©e fait partie de la phase initiale d’un traitement plus ample de l’évĂ©nement, et sera rapidement recouverte par d’autres images, au fur et Ă  mesure de l’évolution de sa restitution. Elle n’est nullement exclusive d’une rĂ©tribution, qui peut ĂȘtre proposĂ©e en fonction de la raretĂ© et de l’importance du document (cas de l’enregistrement de l’assassinat de Kennedy par Abraham Zapruder, dont les droits de reproductions ont Ă©tĂ© vendus 150.000 dollars Ă  Life). Affubler cette pratique journalistique aussi ancienne que les mĂ©dias visuels [5] du faux-nez de l’envahissement des images d’amateur relĂšve au mieux du fantasme, au pire de la dĂ©sinformation.

RĂ©emploi d’images sous licence CC

Le rĂ©emploi de photographies sous licence CC, gĂ©nĂ©ralement issues de Flickr, concerne deux usages distincts. Au tournant des annĂ©es 2010, pour quelques journaux soucieux d’iconographie, en particulier LibĂ©ration et Rue89, il s’agit d’une maniĂšre de s’inscrire dans le sillage des nouvelles pratiques numĂ©riques.

Cet usage, qui n’est pas exempt de risques juridiques (car les licences CC, qui peuvent ĂȘtre modifiĂ©es aprĂšs publication par l’auteur, ne protĂšgent pas le diffuseur contre une rĂ©clamation Ă©ventuelle) est restĂ© une pratique limitĂ©e, dont la frĂ©quence semble dĂ©sormais en baisse. Le groupe Flickr « Pictures published on Rue89 » recense prĂšs de 600 photos, et une recherche triĂ©e sur Google indique 880 sources en Creative Commons, ce qui n’est pas nĂ©gligeable. Toutefois, si l’on tient compte du nombre total de photos publiĂ©es par le pure player, Ă©valuĂ© entre 40 000 et 50 000 (issues principalement des fil d’agence Reuters, AFP et Sipa, et de la production de la photographe salariĂ©e Audrey Cerdan – je remercie Pierre Haski pour ces indications), on voit que ces chiffres ne reprĂ©sentent qu’une portion congrue, de l’ordre de 2% de l’ensemble.

Contrairement Ă  l’analyse sommaire selon laquelle cet usage aurait pour but des Ă©conomies budgĂ©taires, il est plus exact de le dĂ©crire comme un usage militant, effectuĂ© par des journalistes dotĂ©s d’une bonne culture numĂ©rique, comme Florent Latrive Ă  LibĂ©ration, qui a bien voulu dĂ©crire sa pratique lors d’un Ă©change en ligne : « Ce n’est certainement pas un choix destinĂ© Ă  faire des Ă©conomies : nos diffĂ©rents abonnements Ă  des fils d’agence nous permettent largement d’illustrer chaque article sans coĂ»t supplĂ©mentaire. C’est une dĂ©cision Ă©ditoriale : il s’agit de proposer des photos qui nous semblent intĂ©ressantes, diffĂ©rentes de celles que l’on peut trouver sur d’autres sites d’informations. Il s’agit d’offrir un regard particulier, celui d’amateurs ou non, sur un Ă©vĂ©nement donnĂ©. »

Échantillon d’images du groupe "Pictures published on Rue89"




Ce traitement suppose en effet une dĂ©marche volontariste. Le principe du tagging social qui structure la recherche sur Flickr est moins adaptĂ© aux besoins presse que les outils habituels des journalistes, en particulier les prĂ©sĂ©lections d’agence. LĂ  encore, cette pratique ne peut se substituer aux options classiques dans tous les cas de figure, mais seulement pour certains types d’articles, oĂč il correspond Ă  un choix Ă©ditorial, comparable Ă  celui de recourir au dessin ou Ă  l’infographie. L’examen des images du groupe « Pictures published on Rue89 » montre que le style le plus reprĂ©sentĂ© est celui de l’illustration crĂ©ative (voir ci-dessus).

Un second usage est celui des ressources CC dans un contexte de communication ou de publication low-cost, souvent sans demande d’autorisation. Difficile Ă  cerner et Ă  quantifier, cette pratique subit vraisemblablement la concurrence des microstocks, que leurs coĂ»ts trĂšs bas placent en position d’alternative, et qui sont mieux adaptĂ©s juridiquement et esthĂ©tiquement Ă  une demande commerciale stĂ©rĂ©otypĂ©e.

Commercialisation Ă  perte sur microstocks

Parmi les trois cas envisagĂ©s ici, seul celui de la commercialisation Ă  perte sur microstocks traduit une volontĂ© avĂ©rĂ©e de commercialisation, et correspond au schĂ©ma de la concurrence dĂ©loyale. Malheureusement, l’acteur supposĂ© de cette production n’a plus rien Ă  voir avec la figure de l’amateur dilettante, incapable de maĂźtriser les aspects techniques de la prise de vue. L’« amateur » dĂ©signe ici l’« amateur expert », dont la compĂ©tence est supposĂ©e rivaliser avec celle du professionnel, Ă  la diffĂ©rence prĂšs qu’il ne s’agit pas de son activitĂ© Ă©conomique principale. Mais l’existence mĂȘme d’un circuit commercial, fut-il Ă  trĂšs bas revenu, montre Ă  quel point ce distinguo devient artificiel et fragile. Le photographe fournisseur de microstocks pourrait aussi bien ĂȘtre dĂ©fini comme un aspirant professionnel, voire comme un prĂ©caire, plutĂŽt que comme un « amateur ».

Encore faudrait-il que cet acteur Ă  la limite de la professionnalisation constitue effectivement un producteur significatif de ce type de plates-formes. Si la communication initiale de Fotolia invoquait la figure de l’amateur, la demande – et la sĂ©lection Ă©ditoriale – ont clairement orientĂ© depuis la production vers une qualitĂ© professionnelle parfaitement maĂźtrisĂ©e. Selon les pointages de Sylvain Maresca, on a principalement affaire sur Fotolia Ă  des professionnels spĂ©cialisĂ©s, dont l’« identification crĂ©ative oscille entre le design, le graphisme, la vidĂ©o et la crĂ©ation artistique ».

Best-sellers de Fotolia en 2013 (copie d’Ă©cran)




La consultation des best-sellers du site (voir ci-dessus) ne laisse aucun doute sur l’orientation des microstocks, qui commercialisent une illustration standardisĂ©e, matĂ©riel graphique dĂ©contextualisĂ© pour mieux se prĂȘter au jeu de l’appropriation, allĂ©gories prĂȘtes Ă  l’emploi, aussi Ă©loignĂ©es du document photographique que l’est une publicitĂ© d’un reportage.

Vers une disparition de la figure de la concurrence des amateurs ?

AprĂšs examen, les cas allĂ©guĂ©s de menace de la pratique professionnelle par les amateurs laissent donc perplexe. La pression concurrentielle la plus perceptible se concentre sur les secteurs de l’illustration industrielle ou de la communication low-cost, soit les catĂ©gories les moins crĂ©atives et les moins rentables de l’activitĂ© (photo)graphique. Celles-ci ne concernent que trĂšs marginalement la production amateur, et manifestent beaucoup plus une concurrence interne au monde professionnel.

Pour reprendre les Ă©lĂ©ments conclusifs formulĂ©s par Sylvain Maresca Ă  l’occasion d’une conversation rĂ©cente : « Si le ressentiment contre les amateurs et leur concurrence “dĂ©loyale” s’exprime souvent, il n’est pas sĂ»r pour autant que lesdits amateurs contribuent de maniĂšre significative Ă  ruiner l’activitĂ© des professionnels. Une exploration approfondie des circonstances dans lesquels les uns et les autres peuvent entrer en concurrence amĂšnerait Ă  relativiser la question. Dans notre enquĂȘte, les photographes de mariage nous sont apparus comme les seuls professionnels Ă  se heurter physiquement Ă  la concurrence des amateurs. Dans la plupart des autres cas, en particulier de la concurrence exercĂ©e par la mise Ă  disposition d’images Ă  faible coĂ»t sur internet, les amateurs n’y jouent pas toujours un rĂŽle central. De fait, le ver est dans le fruit : les professionnels jouent contre les professionnels, du moins certains, dans un climat de concurrence gĂ©nĂ©ralisĂ©e qui voit tous les acteurs de la chaĂźne graphique, dĂ©sormais dotĂ©s des mĂȘmes outils de production et de traitement des images, empiĂ©ter constamment les uns sur les autres dans l’espoir de l’emporter sur le marchĂ©. »

Face Ă  ces contradictions, plusieurs Ă©lĂ©ments d’évolution du diagnostic dĂ©cliniste sont perceptibles. La mise Ă  l’index des microstocks abandonne peu Ă  peu la figure de l’amateur, tandis qu’on voit s’exprimer une dĂ©nonciation plus gĂ©nĂ©rale des circulations gratuites d’images sur internet, du moteur de recherche Google images et de toutes les pratiques de curation visuelle, de type Pinterest ou Tumblr (« Internet, c’est le vol », Que c’est beau la photographie, 2012). Cette condamnation se double de celle des militants ou des observateurs de la culture du partage, « enjoliveurs de la “rĂ©volution numĂ©rique”, de “l’image fluide”, de “l’incroyable libertĂ© de circulation des informations”, les discoureurs, les intellectuels organiques, ils ont tout compris, ils sont en mesure de tout interprĂ©ter, ils savent lire dans l’avenir avec leurs brillantissimes, nouveaux, intĂ©ressants et beaux concepts, ils s’enthousiasment pour des merdes contemporaines qui consistent Ă  voler des photos sur les sites de “partage” pour faire des montages, des carrelages arlesques, des tapisseries vides de sens, si ce n’est celui d’une soi-disant “rĂ©volution numĂ©rique”, concept vide et ressassĂ© jusqu’à plus soif. » (« Les idĂ©ologues du flux numĂ©rique transnational », Grenouillenews, 2011).

Le caractĂšre rageur de cette exclusion de l’ensemble des nouvelles pratiques visuelles souligne sa dimension partisane. La prolifĂ©ration des mauvaises pratiques qui accompagne la nouvelle disponibilitĂ© des contenus visuels est un phĂ©nomĂšne patent, comme l’a encore montrĂ© un cas particuliĂšrement ridicule de vol d’image pour une publicitĂ© low-cost, oĂč un graphiste dĂ©butant a repris une photo du petit GrĂ©gory pour une publicitĂ© pour une garderie d’enfant. Mais cet exemple mĂȘme est l’arbre qui cache la forĂȘt de l’explosion des pratiques de publication et des usages illustratifs, qui s’insinuent jusqu’à l’échelon le plus local. On peut s’interroger sur les quelques centaines d’images sous licence CC publiĂ©es par Rue89. On peut aussi considĂ©rer que le pure player a créé une nouvelle ressource qui a permis l’édition de plusieurs dizaines de milliers de photographies, rĂ©alisĂ©es dans des conditions professionnelles et dĂ»ment payĂ©es Ă  leurs producteurs. La multiplication sans prĂ©cĂ©dent des opportunitĂ©s favorisĂ©e par les outils numĂ©riques reste le point aveugle du diagnostic dĂ©cliniste.

André Gunthert

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