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« L’objectif, c’est d’être un média de masse » : entretien avec Le Média

par Elvis Bruneaux, Nils Solari,

Alors que quinze autorisations d’émettre de chaînes de la TNT vont être soumises à renouvellement en 2025 (dont, notamment, CNews, C8, BFM-TV, W9, TMC ou encore LCI), 25 candidatures ont été déclarées recevables par l’Arcom. Parmi elles : Le Média. Entretien avec Bertrand Bernier, Khadija Jebrani et Théophile Kouamouo [1].

Acrimed : Pouvez-vous, tout d’abord, nous présenter votre média ?

Khadija Jebrani : Le Média, c’est aujourd’hui une chaîne d’info qui est diffusée sur plusieurs supports : c’est une chaîne numérique qui a son site internet et, depuis octobre 2023, on est aussi diffusé sur les fournisseurs d’accès à Internet (FAI), c’est-à-dire sur les box (pour le moment essentiellement sur la box Free). On est une chaîne d’information politique et générale, on est conventionné par l’Arcom depuis juillet 2023.

Notre ligne éditoriale s’attache à un certain nombre de valeurs qui sont issues du Manifeste au moment de la création du Média en 2018 : des valeurs qu’on dit « de gauche », c’est-à-dire des valeurs d’antiracisme, de féminisme, un média qui s’intéresse aux luttes sociales. Notre angle va être plutôt du côté du peuple, des syndicats et des personnes qui luttent… à qui on ne donne généralement pas la parole dans d’autres médias.


Avant d’aborder le changement d’échelle qu’impliquerait une diffusion sur la TNT, pouvez-vous faire un point sur votre production éditoriale actuelle et sur les moyens, notamment humains, dont vous disposez ?

Khadija Jebrani : On est 17 permanents salariés. Sur un mois, au total, on va être une trentaine de salariés lorsque l’on compte les intermittents du spectacle et les journalistes pigistes.

Bertrand Bernier : On fait un direct midi et soir du lundi au jeudi, soit deux heures de direct minimum...

Khadija Jebrani : … avec la diffusion d’un flash qui peut être un flash info toutes les heures, qui peut être adapté en fonction de l’actu.

Bertrand Bernier : Ça, c’est sur le direct. Jusqu’à il y a deux ans, on était une chaîne sur les réseaux sociaux comme YouTube, Dailymotion, Facebook et Twitter, etc. Et il y a deux ans, on a décidé de lancer un programme de diffusion 24/7 qui a commencé sur YouTube. La deuxième étape, c’était la diffusion sur les box Internet. Après, on a aussi environ une heure de programme nouveau tous les jours, qui peuvent être par exemple un entretien tourné la veille, monté la journée et diffusé le soir, ou tourné le matin et diffusé le soir, etc. Au total, on a donc trois heures environ de programmes nouveaux chaque jour. La nuit, on rediffuse des programmes qui peuvent être anciens mais qui sont un peu intemporels : par exemple les programmes « la grande H » qui est une émission d’histoire, ou « On s’autorise à penser » qui est une interview d’un penseur, d’un intellectuel, etc. La journée, à côté des programmes nouveaux, il y a aussi des rediffusions : un entretien du midi ou de la veille au soir par exemple.


Concernant la diffusion via les FAI, où en sont les discussions avec les autres fournisseurs ?

Bertrand Bernier : Au point mort !

Khadija Jebrani : C’est aussi ce qui a déclenché et précipité le projet TNT, qui était un objectif à la base. Parce qu’avec ces opérateurs-là, il y a zéro dialogue. On a eu un refus pas du tout argumenté de Bouygues, quand SFR n’a même pas daigné nous répondre. Quant à Orange, c’est encore en négociation. On a aussi un projet qui est en cours, on va être diffusé sur la plateforme de streaming Molotov.


Est-ce que vous pouvez nous rappeler les enjeux qui sont à l’origine de votre candidature à l’attribution d’une fréquence TNT ? Au-delà du développement d’audience de la chaîne, y a-t-il une volonté de s’engager dans la « bataille culturelle » ?

Bertrand Bernier : Le premier objectif, qui a prévalu depuis toujours au Média, c’est de mener une bataille culturelle. Ce n’est pas d’être un média de témoignage ou de niche, ou qui s’adresse uniquement à des convaincus. C’est d’essayer d’être un média de masse, si on y arrive évidemment. On veut essayer de ratisser tout le public qui regarde BFM-TV ou TF1, un peu partout en France. D’aller le chercher et qu’il y ait la possibilité de zapper sur une chaîne qui va parler et va avoir une façon d’analyser l’information générale et politique d’une façon complètement différente.

Khadija Jebrani : C’est vraiment la question de l’accessibilité aussi. Les gens qui veulent s’informer correctement, ils savent que les médias indépendants existent, ils savent où aller chercher l’info. Nous, on voudrait permettre à tout le monde d’avoir accès à cette information de qualité. C’est ce qui nous anime depuis le départ et c’est pour ça aussi que depuis presque deux ans, on s’est lancé sur le 24/7, sur ce projet box, puis ensuite la TNT. On a nos auditeurs, on a déjà des gens qui nous regardent, on a plus d’un million d’abonnés sur YouTube… Enfin, Le Média, ça fonctionne, mais quel est l’intérêt que les médias indépendants survivent ou soient riches entre eux et qu’ils rencontrent leur public s’ils ne rencontrent pas le grand public ? La vraie question, c’est rendre l’information de qualité et l’info pluraliste réellement accessible aux Français. Assez tôt, nous nous sommes posé la question de l’intérêt d’y aller avec d’autres médias indépendants. D’ailleurs, c’est ce qu’on a déjà fait pour les box, on avait lancé des appels à d’autres médias pour qu’ils puissent profiter de ce canal de diffusion pour aussi diffuser leur contenu. Donc on avait un peu commencé avec des plus petits médias et là on s’est dit en travaillant le projet que ça allait avoir plus de sens si on pouvait mettre à disposition cette fréquence. Donc on a rencontré plein de médias comme Reporterre, StreetPress, Regards… Il y a des projets qui sont en route. Il y en a d’autres qui sont encore en négociation, on attend des retours mais il y a aussi cette volonté-là de faire vraiment rencontrer l’info indépendante au grand public et de sortir aussi de l’entre-soi intellectuel de l’info.

Bertrand Bernier : Quand on a entendu parler en février de ces 15 fréquences à renouveler, on a réfléchi très vite et on s’est dit « c’est de la folie ». Mais on avait déjà ça dans la tête. Ça vient plus tôt que prévu pour nous, mais on s’est dit que le moment était absolument essentiel. Il y a des prises de conscience un peu partout, une nécessité de se serrer les coudes, on a aussi ressenti ça. On s’est dit qu’on ne pouvait pas rater cette occasion-là. Il y a 15 fréquences qui sont mises en jeu, 15 fréquences que tous les gens regardent partout. Il y a vraiment un enjeu qui est essentiel et ça résonne encore plus avec le contexte politique. Sur les réseaux sociaux, on voyait des gens qui disaient « la gauche, unissez-vous ! » mais qui disaient aussi « mais vous les médias indépendants, vous ne pouvez pas vous serrer les coudes et faire quelque chose ensemble ? ». Et en fait c’est exactement ce qu’on est en train de faire depuis le mois de février, c’est à dire d’aller voir les médias et de leur dire : c’est une fréquence qu’on met à disposition, on vous donne la plage horaire que vous voulez pour que vos programmes soient diffusés au plus grand nombre, c’est vraiment l’intérêt général qui nous anime. Et je pense que ça résonne avec un moment particulier qui est vraiment ultra vital. Parce que l’on risque de basculer du côté noir de l’avenir et on doit tout faire pour éviter ça. C’est aussi lié aux auditions : si on avait senti que le renouvellement de ces 15 fréquence était une formalité, peut-être que l’on n’y serait pas allés. Mais c’est le fait d’avoir senti avec les auditions qui ont été faites de CNews, de C8, etc. et d’avoir entendu le président de l’Arcom insister sur différents médias pour dire « mais non, c’est ouvert, c’est ouvert, c’est ouvert ». On se doute bien qu’il n’y a pas 15 fréquences d’ouvertes, mais il y a une possibilité qu’il y en ait une qui soit relâchée. Donc, voilà on se dit « il y a un truc à jouer probablement… ». Enfin, on espère qu’ils vont lâcher une fréquence à un nouveau média… où l’idée ce serait quand même de résoudre le problème de manque de pluralisme qui est constaté un peu par tout le monde. Et bien là, il y a Le Média qui a vraiment une carte à jouer, qu’il est le seul parmi les médias indépendants pour l’instant, à pouvoir investir.

Khadija Jebrani : L’enjeu, c’est aussi de se réapproprier le domaine public, puisque la création des fréquences TNT, à la base, elles sont nées pour apporter du pluralisme ! Or, tout le monde sait qu’il n’y en a pas du tout, et nous on avait envie de mener cette bataille là avec nos petits moyens et ce n’est pas facile, mais on s’accroche et on y croit !


Concrètement, comment envisagez-vous les partenariats avec les médias indépendants ?

Khadija Jebrani : À L’Humanité, par exemple, ils sont en train de lancer un pôle vidéo, de lancer des émissions qu’ils diffuseraient sur le net, et du coup probablement, on rediffusera l’une de ces émissions-là, en tout cas un de ces contenus.

Bertrand Bernier : Il y a différents types de partenariats. Il y a les partenariats de visibilité, c’est-à-dire, par exemple, ce que l’on a avec Politis qui vient tous les jeudis dans notre émission de 13h, avec un journaliste qui vient parler de son enquête. Ensuite, il y a le partenariat de diffusion. C’est-à-dire, les médias qui ont déjà un produit vidéo – ça peut être des youtubeurs comme avec Le Canard réfractaire. On leur propose que ce programme vidéo qu’ils produisent, on le diffuse sur le canal TNT avec une régularité. Par exemple, on a proposé ça, c’était déjà dans le dossier TNT, à Regards qui produit plusieurs fois par semaine une « Midinale ». Le troisième type de partenariat, c’est plus de la coproduction, envisager de faire quelque chose ensemble, ce qu’on fait déjà par exemple avec Frustration, dont on met en images les chroniques : ils écrivent des portraits et nous, comme on a le savoir-faire vidéo, on met ça en images, ça fait une co-production.

Théophile Kouamouo : Le mot clé c’est vraiment celui de la « découvrabilité », c’est-à-dire faire connaître à la télé et permettre à des personnes qui veulent regarder la télé et qui ne sont pas forcément sur YouTube ou sur les réseaux sociaux, de voir et de découvrir des émissions via la télé.


L’arrivée sur la TNT constituerait un véritable changement d’échelle pour une chaîne comme la vôtre, notamment du point de vue financier mais également sur le plan technique. Est-ce que vous devrez vous associer à un partenaire technique et recruter plus de personnel, est-ce que vous avez chiffré ça ?

Khadija Jebrani : C’est principalement le recours à un prestataire pour la couverture technique qui va augmenter très fortement notre budget. Pour ce qui est de la production de nos contenus, on compte multiplier par deux notre budget global actuel pour l’éditorial, et donc ça implique aussi évidemment des recrutements. On a fait aussi au plus économe et au plus modeste, parce que l’objectif, c’est de pouvoir garantir la diffusion – c’est ce qui coûte très cher. Pour le reste on reste une entreprise de l’économie sociale et solidaire qui sait faire bien avec peu. On a déjà nos moyens de production. Nos techniciens, par exemple, sont des permanents et des intermittents du spectacle. On a donc une manière de travailler qui nous permet de faire des directs tous les jours tout en payant plus que correctement les personnes qui travaillent ici. Le plus gros des dépenses du Média, ce sont les ressources humaines. Après, pour le reste, on va devoir réinvestir un petit peu dans le matériel mais contrairement à une émission comme « Touche pas à mon poste », on n’a pas besoin de dépenser 100 000 € pour une émission, donc on peut faire une émission avec beaucoup moins et qu’elle soit de qualité ; et techniquement l’image est belle au Média. Donc voilà, on va réussir à faire comme on fait déjà, c’est-à-dire à produire avec notre vision de la production… et avec des coûts techniques qui sont chers parce qu’ils sont imposés. Ensuite, pour ce qui est du financement, on est dans une levée de fonds et ce qu’on voudrait, c’est que l’on passe par des titres participatifs, parce qu’on a une coopérative qui permet de protéger la structure de toute dépendance financière. Et puis après sur la TNT, il va y avoir les recettes de publicité qui ne sont pas négligeables et qui vont permettre à la chaîne de trouver son équilibre. On mise sur le fait qu’une chaîne comme la nôtre va forcément intéresser beaucoup de gens… et que cela va jouer aussi sur les recettes publicitaires.


L’enjeu technique vous semble donc à votre portée ?

Bertrand Bernier : Il n’y a pas beaucoup de prestataires qui font de la diffusion en TNT : il y en a deux, et ça représente quand même l’essentiel du coût supplémentaire à aller sur la TNT. Le véritable frein ou le véritable mur qui empêche les petits d’aller sur la TNT, c’est le coût de la diffusion. Pour ce qui est du coût de production, on fait déjà une chaîne 24/7 qui est diffusée à la télé. Donc, on va investir un peu dans du matériel, dans des ressources humaines pour étoffer nos programmes mais en fait, ce n’est pas le principal challenge pour nous. Pour d’autres candidats d’ailleurs, il va être là : il y a des nouveaux candidats comme Ouest-France ou L’Express qui ont certes de l’argent… mais pas de chaîne de télévision. Ils n’ont pas encore toutes les infrastructures. Nous, je ne dirais pas que c’est une formalité, mais enfin on sait le faire, on diffuse 24/7 sur Free, on peut diffuser 24/7 sur toutes les télés de France. La seule différence de la TNT, c’est vraiment le coût technique.

Khadija Jebrani : C’est vraiment le prestataire qui l’assure. Nous, ce que l’on va transmettre, c’est notre flux avec nos images et ensuite, c’est le prestataire qui est très cher mais qui fait la même chose pour les autres chaînes qui vont être dans le même multiplex que nous et qui va diffuser sur 93% du territoire. On fait notre chèque et puis ils s’assurent eux, que ce soit bien diffusé sur un territoire. En réalité, quand l’Arcom met cette condition, c’est finalement d’avoir les moyens d’assurer cette couverture technique, pas les moyens techniques mais les moyens financiers.


Vous évoquez la publicité comme nouvelle source de financement. Qu’elle est votre politique à ce sujet ?

Khadija Jebrani : Dans l’idéal, il faudrait que Le Média ait sa propre régie. Mais dans les temps impartis… c’est trop court pour monter, en plus d’une candidature TNT, un projet de régie qui nous ressemblerait et ça nous mettrait quand même en difficulté pour accéder à l’objectif. Donc là, dans un premier temps, on passe par une régie traditionnelle, parce que les régies éthiques dans le monde de la télé, ça n’existe pas ! Si on a la fréquence, peut-être dans deux ou trois ans, on arrivera à monter une régie éthique, mais pour le moment, il faut faire avec le marché…

Bertrand Bernier : Dans certains domaines, pour l’armement ou le pétrole par exemple, ça m’étonnerait qu’on ait des pubs ! Mais après, on ne va pas chercher dans le détail de chaque entreprise qui ne serait pas parfaitement éthique, je ne pense pas qu’on puisse se le permettre, en tout cas au début du Média.

Khadija Jebrani : Et ce qui est compliqué, c’est que chaque chaîne a sa régie. Donc, ça complique aussi pour nous les négociations, y compris politiques, dans notre vision de la pub, comme avec les box.


Ne craignez-vous pas d’être impactés par les conséquences qu’impliquent la publicité et le poids que peuvent prendre, directement ou indirectement, les annonceurs sur les contenus éditoriaux ?

Théophile Kouamouo : Le Média apporte une garantie. Il y a peu de médias, notamment audiovisuels, où la rédaction a des garanties d’indépendance telles que chez nous. Effectivement, il y a une rédaction en chef qui dirige toute la rédaction, mais il y a ce qu’on appelle le comité éditorial, c’est-à-dire que ce sont les journalistes qui peuvent se réunir et puis mettre leur voix au centre de la discussion. Ils peuvent censurer des options. Il y a la société des journalistes qui est aussi indépendante et il y a un directoire et un conseil de surveillance qui est lié par un manifeste, etc. Donc effectivement, a priori, on va essayer de rejeter la publicité qui sera la plus clairement contraire à nos valeurs, mais les mécanismes d’indépendance rédactionnelles, éditoriales sont quand même assez forts et le fait d’une contrainte coopérative ça rend les choses différentes : il n’y a pas de grand patron qui impose sa volonté.


Quel type de format souhaitez-vous produire ? Quelle part pour les reportages, et quelle part pour les plateaux ?

Théophile Kouamouo : On fait du reportage de terrain, des enquêtes. On a un pôle enquête, on a un pôle actu. On a aussi un pôle réseaux sociaux. On a quand même une majorité de plateaux parce que le plateau est un peu moins cher. Il y a plusieurs formules de reportage. Il y a ce qu’on appelle des instantanés – un tout petit reportage en trois ou quatre minutes – il y a aussi des reportages au long cours, des portraits de personnes, du travail, de travailleurs, etc.

Khadija Jebrani : On a aussi une émission de documentaire le dimanche, qui s’appelle « Derrière les docs ». L’idée aussi c’est de faire vivre le film documentaire, qui est de plus en plus exclu de la télévision. On rencontre beaucoup de réalisateurs et de boîtes de production documentaire qui nous racontent tous la même chose : ils ont de plus en plus de mal à être diffusés en télé. On voudrait aussi participer à ce que le cinéma documentaire continue d’exister, à être diffusé. Pour l’instant le comité de sélection, ce sont les salariés du Média. Mais il va falloir constituer un vrai pôle documentaire avec peut-être un directeur de programme. Tout ça prend du temps mais il faut qu’on y réfléchisse sérieusement. On fait des rencontres dans ce sens-là notamment avec Tancrède Ramonet, on réfléchit à tout ce qui pourrait être fait.

Bertrand Bernier : Avec les Mutins de Pangée aussi, ce genre de personnes. On a abordé un futur plus lointain où, étant diffuseur, on pourrait participer à la coproduction de documentaires. C’est vraiment un objectif qu’on se met, mais évidemment pas quand on va démarrer.


L’attribution d’une fréquence TNT vous contraindrait à respecter les règles fixées par l’Arcom quant au pluralisme politique. Comment envisagez-vous cette question ?

Théophile Kouamouo : On aura à accueillir un plus large spectre de personnes sur notre plateau. Mais la question n’est pas vraiment d’interviewer, plutôt de comment on interviewe. On a essayé par exemple de faire un débat sur les élections européennes et le principal débat c’était sur le travail, alors qu’en général, c’est l’immigration, l’insécurité. On a le droit de poser des problématiques différentes, des problématiques plus originales, des problématiques plus en conformité avec notre statut de média des luttes. Effectivement, il y en a qui ne veulent pas venir sur le plateau. On essaie donc de construire un cadre où leurs positions sont respectées même si elles ne sont pas partagées. La clarté qu’on a peut nous permettre d’attirer des gens parce qu’ils savent qu’il y a une chaîne de télévision qui parle de la gauche mais sans être agressif, vaniteux. D’ailleurs, les plus difficiles à inviter, ce n’est pas l’extrême droite, ce sont les macronistes qui ne veulent absolument pas venir parce qu’ils sont à mon avis habitués à des médias où ils sont en convergence, où c’est moins stressant pour eux de s’exprimer parce qu’il y a un sous-entendu partagé. On fait une interview différemment, on invite des gens sur des thématiques qu’on a choisies nous-mêmes. Au cas où il y a des difficultés à les faire venir, on va les chercher, on va vers eux. On veut créer un espace citoyen dans lequel, protégé des invectives et de la stigmatisation, on peut pouvoir développer sa pensée, être contredit, être challengé. Ils ont peut-être naturellement besoin de la béquille polémique que portent CNews ou BFM-TV, mais on ne le fera pas. Pour nous, interviewer quelqu’un, ce n’est pas l’adouber. C’est vraiment dans la manière dont on l’interviewe, qu’on crée – ou pas – un moment de vérité, un moment de télévision ou de révélation. On n’a pas trop de problèmes avec ça parce que progressivement on fait entrer la diversité des points de vue dans notre ADN sans pour autant perdre l’ADN en question, c’est-à-dire le média des luttes, de celles et ceux qui luttent.


Pour le moment, l’Arcom a une définition assez restreinte du pluralisme qui est essentiellement le pluralisme partisan, mais l’enjeu est plus vaste. Est-ce que dans votre réflexion, il y a le fait de ne pas uniquement travailler sur le pluralisme partisan mais sur une forme de pluralisme éditorial ?

Théophile Kouamouo : Cette progression est déjà en marche. En fait, on ne progresse pas vers la « neutralité », on progresse vers la diversité, le pluralisme. Le pluralisme ne nous dérange pas dans la mesure où on sait que dans une argumentation discursive, des personnes qui se battent pour un monde meilleur ont des choses à dire qui méritent d’être entendues. Alors que de l’autre côté, on veut les faire taire. Nous, ce qu’on veut faire taire, ce sont des paroles problématiques, racistes, sexistes, homophobes, etc. On n’a pas peur des idées de l’autre bord.


Pensez-vous que le statut coopératif du Média pourra trouver sa place à côté des chaînes publiques et des grands groupes capitalistes ? Est-ce que vous pensez que l’Arcom acceptera l’émergence de cet autre modèle de gestion ?

Khadija Jebrani : On pense justement que l’intérêt de notre candidature est là : il est dans un modèle différent, d’une vision de l’économie différente et qu’effectivement ça peut non pas inquiéter l’Arcom, mais l’interpeller. On pense que notre structure et notre modèle sont des garde-fous qui permettent de construire une information libre, indépendante et protège le droit d’informer. On est donc plutôt fiers de notre structure et on ne voit pas évidemment en quoi ça pourrait être un obstacle ! Tout l’enjeu de notre candidature, c’est de convaincre des gens qu’il n’y a pas forcément besoin de milliardaires pour faire de l’information et que ce n’est pas normal que l’info fonctionne comme ça aujourd’hui. Après, il y a d’autres modèles qui nous inspirent, par exemple The Guardian.


Est-ce que ça peut aussi avoir une influence sur la manière dont on réfléchit les contenus, notamment en s’émancipant de l’uniformisation commerciale ? Vous avez notamment un lien avec des bénévoles, comment les considérez-vous ?

Khadija Jebrani : Leurs contenus vont passer par la rédaction, qui va les vérifier, qui va les regarder, qui va les traiter, un peu comme une source, les utiliser ou pas.

Bertrand Bernier : C’est ça, on a, depuis le début du Média, régulièrement fait appel à ce qu’on appelle un réseau de correspondants citoyens, qui sont des bénévoles et qui sont d’ailleurs à l’intérieur de la SCIC, ils ont un collège, une catégorie des sociétaires qui est créée pour eux. C’est souvent arrivé lors des manifestations nationales, on recevait des images de Rennes, Marseille, Lille, etc. Parfois on en reçoit tellement que la rédaction ne peut pas tous les regarder. C’est un apport qui est appréciable parce que nous, on n’est pas France Télévisions, on n’a pas des antennes un peu partout et donc d’avoir ce réseau-là, c’est intéressant. Après, c’est à développer, on sait qu’on pourrait les développer, on n’a pas eu le temps d’y travailler pour l’instant. On a déjà des formats qui d’ailleurs se prêtent à ça, notamment un format qui s’appelle « Les instantanés », qui sont des petites vidéos qui sont faites soit par des JRI [journalistes reporters d’images, NDLR] du Média quand ils sont quelque part et qu’il se passe quelque chose, soit par des images qu’on a par des gens divers, dont les correspondants citoyens. Ça fait partie des formes qu’on a développées déjà sur nos réseaux depuis longtemps, même avant qu’on soit une chaîne 24/7 et qu’on va développer un petit peu plus globalement. D’ailleurs je pense ça fait partie de cet argument qu’on a aussi auprès de l’Arcom de dire « regardez, la TNT c’est un peu en déclin, regardé par des personnes plutôt âgées, les jeunes se détournent de ça, sont beaucoup sur les réseaux sociaux, etc. Nous on vient d’Internet, on vient de cette partie qui est très innovante, très jeune, etc. On maîtrise les codes de la télé, on peut amener aussi un autre public qui pourrait à nouveau regarder la télévision, qui ne la regarde pas parce qu’elle ne leur correspond pas ». On a ces codes-là, on est nés là-dedans, on est nés dans cet écosystème et je pense que l’Arcom, je m’avance peut-être, je pense que c’est en tout cas des gens qui sont sensibles à cet argument-là parce qu’ils savent très bien que les limites du système tel qu’il existe de la TNT, il faudra bien lui donner une jeunesse et un petit coup de nouveauté, une plus grande ouverture à l’originalité et à des choses qu’on ne traite pas dans la télévision.


Comment concevez-vous votre rapport avec les autres chaînes ? Raisonnez-vous en termes de concurrence ?

Bertrand Bernier : On est dans l’idée d’aller dans un endroit où il y a les gros médias qui sont tous globalement avec une ligne éditoriale de droite voire d’extrême droite. En fait, on est plutôt un antidote à l’absence de concurrence. Ça crée aussi probablement un public différent et donc forcément des opportunités : un annonceur doit avoir l’oreille qui tilte à ce genre de choses : un nouveau public, plus jeune etc, ça peut être intéressant. Je ne pense pas que ce soit un handicap du Média.

Khadija Jebrani : Et puis il y a tout un univers de marques et d’annonceurs qui vont être intéressés par une cible qui est chez nous. On est dans un monde qui pense au moindre détail et le monde de la pub sait très bien aussi comment cibler, comment vendre. Ça ne nous enchante pas de participer à ça mais ça fait partie aussi des caps à dépasser pour voir un peu plus grand et pour qu’il y ait plus de gens qui puissent regarder de l’info indépendante et libre. De toute façon la pub continuera sur la TNT. Même si on préfère que les gens aillent aux toilettes pendant la pub !

Bertrand Bernier : C’est ça, il y a des choix qu’on est conscients de toute façon de devoir faire. Parfois il faut faire un effort sur telle partie parce qu’on considère que telle partie est quand même très importante, que l’objectif principal est là et qu’on ne peut pas cocher toutes les cases. L’idée n’est pas de renoncer à ces principes, c’est de regarder quel est l’objectif vraiment absolument essentiel. Je pense que l’objectif essentiel, c’est d’aller là où il n’y a personne qui mène la bataille culturelle, c’est-à-dire dans les grands médias. Cet objectif-là vaut quelques efforts. Je pense que les gens qui regardent la télévision, quand ils vont zapper, si on a la fréquence, il y en a beaucoup qui vont avoir une vision de l’information politique et générale radicalement différente et on aura rempli notre rôle dans la bataille culturelle. Et ça aura bien valu peut-être une pub pour Lustucru ou je ne sais pas quoi. Je veux dire par là que la bataille culturelle est primordiale ; en tout cas à mes yeux elle est primordiale. Il y a beaucoup de gens qui sont laissés sur le côté d’un discours de gauche et il faut aller les chercher.

Khadija Jebrani : Et je trouve que ça a encore plus de poids de le dire aujourd’hui. On ne peut pas être dans le déni en disant « laissons la place ». C’est dangereux d’être dans l’entre-soi et de ne pas diffuser l’information de la manière la plus large possible. En faisant des concessions, c’est la vie. Il y a une bataille à mener donc il faut aussi parfois accepter de ne pas être dans le purisme total.


Propos recueillis par Elvis Bruneaux et Nils Solari

 
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Notes

[1Bertrand Bernier est directeur de production et membre du directoire du Média ; Khadija Jebrani est responsable administratif RH et membre du directoire du Média ; Théophile Kouamouo est rédacteur en chef du Média.

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