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Tribune

L’essor du mouvement des radios communautaires au Venezuela

Nous reproduisons ci-dessous, sous forme de "tribune", un article publiĂ© par Znet en anglais et par RISAL dans une traduction de Sophie Recordon [1] (Acrimed).

Une table, quelques micros

Quatre jeunes filles sont assises autour d’une grande table, Ă©crivant frĂ©nĂ©tiquement au beau milieu de piles de notes, de cannettes de soda et de papiers entassĂ©s. A priori, on pourrait les prendre pour des gamines en train de faire leurs devoirs scolaires ou d’Ă©tudier en vue des prochains examens. Mais, en rĂ©alitĂ©, ces jeunes filles des quartiers populaires, âgĂ©es de 17 Ă  22 ans, sont en pleine prĂ©paration de l’Ă©mission de radio qu’elles animent et intitulĂ©e « Pouvoir populaire ». D’une durĂ©e d’une heure, le programme est sur le point de dĂ©buter dans dix minutes sur la station de radio communautaire « Radio Perola 92.3 FM », dans la municipalitĂ© de Caricuao Ă  Caracas.

Caricuao est l’une des paroisses [2] les plus reculĂ©es de l’ouest de Caracas. Alors que le mĂ©tro en provenance du centre de Caracas s’approche de la paroisse, nous passons devant des ranchos aux allures prĂ©caires, Ă  savoir de « maisons » peu solides faites de fer-blanc et de planches nichĂ©es sur les flancs des collines qui se dessinent devant nos yeux. Nous passons Ă©galement devant des lotissements dont les bâtiments arborent des barreaux en travers des fenĂŞtres. « Radio Perola » est situĂ©e au rez-de-chaussĂ©e de l’un de ces lotissements ou immeubles populaires, connu sous le nom de Canagua. Le studio d’enregistrement n’est autre qu’une petite pièce peinte d’un jaune Ă©clatant et couverte de posters de mouvements sociaux et des radios communautaires. Sur l’une des grandes tables d’angle se trouve une table de mixage, un micro ainsi qu’un ordinateur et sur la table ronde entourĂ©e de chaises au milieu de la pièce se trouvent plusieurs micros.

Le "barrio" se tourne vers le "barrio"

Comme c’est le cas pour d’autres stations communautaires au Venezuela, « Radio Perola » a vu le jour en tant que chaĂ®ne radio clandestine voilĂ  presque neuf ans ; des militants se sont battus pour que son activitĂ© soit lĂ©galement autorisĂ©e par l’Etat. Avec un slogan inspirĂ© du mouvement hip-hop « Respect maximum », les journalistes communautaires de Radio Perola cherchent Ă  crĂ©er des espaces pour donner la parole Ă  de nouvelles voix, et notamment celles de nos jeunes femmes.

Les jeunes femmes ont scindĂ© leur Ă©mission « Pouvoir populaire » en diffĂ©rentes parties. Le programme comprend l’intervention d’un invitĂ© sur un sujet qui intĂ©resse et concerne la communautĂ© ; une partie consacrĂ©e aux informations ; une table-ronde sur un sujet d’actualitĂ© spĂ©cifique et enfin une partie appelĂ©e « RĂ©alitĂ©s communautaires ». Tout au long de cette dernière partie qui vient clore le programme, les femmes dĂ©battent entre elles mais Ă©galement avec les auditeurs qui tĂ©lĂ©phonent ou qui envoient des messages depuis leur tĂ©lĂ©phone portable. Aujourd’hui, les jeunes femmes traitent du thème « Vivre dans le barrio ».

« Le barrio, ça n’est pas juste des collines truffĂ©es d’escaliers, le barrio c’est la communautĂ© », dĂ©clare Lilibeth Marcano, un membre du collectif âgĂ©e de 20 ans et qui ouvre la discussion dans cette partie du programme. « Je vis dans le barrio de Santa Cruz de las Adjuntas. Ce n’est pas comme ils nous l’ont toujours dit, que si tu vis dans un barrio tu n’as pas d’avenir, que si tu vis dans un barrio tu n’es personne. Ce n’est pas comme ça. »

Les jeunes, spĂ©cialement ceux issus des barrios, rĂ©alisent et ont pris conscience qu’ils ont un avenir et qu’ils peuvent jouer un rĂ´le important au sein de leur communautĂ© respective. Chacune des quatre jeunes femmes du collectif « Pouvoir populaire » affirme que c’est la prise en otage de l’information par les mĂ©dias privĂ©s durant le coup d’Etat perpĂ©trĂ© par la droite Ă  l’encontre du prĂ©sident de gauche, Hugo Chavez, en avril 2002 [3] qui les a inspirĂ©es Ă  devenir journalistes communautaires.

Une des membres du collectif, Gladys Romero, avait 14 ans Ă  l’Ă©poque du coup d’Etat. Elle se souvient : « Il y avait beaucoup de dĂ©sinformation. Ils ont coupĂ© les transmissions des mĂ©dias alternatifs et en tant que jeune Ă©tudiante, j’ai ressenti le besoin de promouvoir une information objective afin d’informer la communautĂ© sur ce qu’il se passait rĂ©ellement dans le pays. »

Essor des médias privés

Les mĂ©dias privĂ©s ont accumulĂ© un important pouvoir depuis la fin des annĂ©es 70 du fait de la dĂ©rĂ©gulation et de la privatisation des mĂ©dias au Venezuela. En 1979, le gouvernement vĂ©nĂ©zuĂ©lien a vendu le Canal 5 au secteur privĂ© alors qu’il s’agissait d’une chaĂ®ne publique Ă  l’origine. Tout au long des annĂ©es 80 et 90, les gouvernements successifs ont continuĂ© Ă  octroyer des concessions aux compagnies privĂ©es de mĂ©dias, conduisant Ă  la concentration Ă©conomique des mĂ©dias en un petit nombre de conglomĂ©rats. La tĂ©lĂ©vision privĂ©e Ă  l’Ă©chelle nationale a Ă©tĂ© monopolisĂ©e par les groupes Cisneros (VenevisiĂłn) et 1BC de Phelps-Granier (Radio Caracas TelevisiĂłn - RCTV). Sur 44 rĂ©seaux de tĂ©lĂ©vision rĂ©gionale, presque tous ont Ă©tĂ© en partie rachetĂ©s par des rĂ©seaux privĂ©s tels que VenevisiĂłn, Radio Caracas TelevisiĂłn, Televen et GlobovisiĂłn. Ce petit groupe de compagnies liĂ©es Ă©conomiquement les unes aux autres contrĂ´lent Ă©galement des espaces radiophoniques ainsi que la presse nationale.

Depuis que Chávez a Ă©tĂ© Ă©lu prĂ©sident en 1998, et plus particulièrement depuis la pĂ©riode tendue de grèves dans le secteur pĂ©trolier orchestrĂ©es par les milieux d’affaires en dĂ©cembre 2002 ainsi que durant les Ă©vĂ©nements qui ont conduit au coup d’Etat en avril 2002, les mĂ©dias privĂ©s tout puissants ont menĂ© une fĂ©roce campagne Ă  l’encontre de Chávez en vue de le discrĂ©diter. Quelques heures après que ce dernier fut chassĂ© de son poste le 11 avril 2002, le journaliste d’opposition NapoleĂłn Bravo intervint sur les ondes radio et dĂ©clara Ă  tort que Chávez avait dĂ©missionnĂ© de son poste de prĂ©sident. Alors que l’opposition prenait le contrĂ´le du palais prĂ©sidentiel et cherchait Ă  dissoudre les institutions dĂ©mocratiques, les mĂ©dias privĂ©s continuaient Ă  diffuser leurs programmes habituels mĂŞlant Ă©missions culinaires, feuilletons tĂ©lĂ©visĂ©s et dessins animĂ©s. Comme les chaĂ®nes publiques de tĂ©lĂ©vision, telles que le Canal 8 [4], et bien d’autres stations de radio ou chaĂ®nes de tĂ©lĂ©visions communautaires se trouvaient empĂŞchĂ©es de diffuser leurs programmes, les membres de la communautĂ© se voyaient ainsi privĂ©s de l’accès Ă  l’information.

Durant ces moments, ce sont principalement les mĂ©dias alternatifs sur papier qui ont permis de diffuser le message aux gens sur ce qu’il se passait vĂ©ritablement. Selon Roberto, un ouvrier de l’Imprimerie municipale de Caracas, les militants se sont rendus Ă  l’imprimerie et ont Ĺ“uvrĂ© en vue de produire 100.000 copies d’un bulletin visant Ă  informer la population sur ce qui se passait dans le pays. Après ĂŞtre parvenue Ă  nouveau Ă  diffuser son programme, la Radio Fe y Alegria put ainsi annoncer le coup d’Etat Ă  la population. Grâce aux bulletins, aux chaĂ®nes de radio alternatives et Ă  l’Ă©change de messages via tĂ©lĂ©phone portable, la population put faire circuler l’information concernant le coup d’Etat et sortit alors dans la rue pour manifester massivement. Ce sont ces manifestations qui ont permis Ă  Chavez de revenir au pouvoir.

A l’Ă©poque du coup d’Etat, les mĂ©dias communautaires et alternatifs rompirent le silence et mirent un terme Ă  la dĂ©sinformation diffusĂ©e par les mĂ©dias privĂ©s. Le bouche-Ă -oreille fit renaĂ®tre Radio Bemba, une ancienne tradition de commĂ©rage et de communication dans les pays caribĂ©ens, qui a Ă©voluĂ© Ă  travers l’utilisation de la technologie telle que la radio afin de dĂ©multiplier les messages.

ContrĂ´le local de l’information

Dès que Chávez rĂ©intĂ©gra la prĂ©sidence le 13 avril 2002, deux jours après le coup d’Etat, le nombre de stations de radio communautaires s’est fortement accru. Les militants ont cherchĂ© Ă  travers tout le pays Ă  Ă©tablir un contrĂ´le local sur l’information atteignant leur communautĂ©. Alors qu’en 2002 il existait 13 stations de radio communautaires agréées, elles Ă©taient au nombre de 170 en juin 2005. En plus de ces 170 stations radio reconnues et fondĂ©es lĂ©galement, plus de 300 stations de radio communautaires clandestines ont Ă©mergĂ© sur les ondes. Celles-ci ont Ă©tĂ© créées et fonctionnent grâce Ă  tout un Ă©ventail de groupes locaux, comprenant Ă©galement des peuples indigènes d’Amazonie situĂ©s au sud du Venezuela, des paysans des rĂ©gions andines, des afro-vĂ©nĂ©zuĂ©liens de la rĂ©gion cĂ´tière au nord du pays ainsi que des rĂ©sidents des barrios entourant les principaux centres urbains.

Le progrès technique a rendu la diffusion radio plus accessible. La station de radio communautaire Un Nuevo DĂ­a, situĂ©e dans un quartier très pauvre sur les collines au-dessus de l’ancienne autoroute pour sortir de Caracas est un exemple de radio qui fit ses dĂ©buts dans la chambre Ă  coucher de l’une des rĂ©sidentes. Les journalistes communautaires y installèrent une table de mixage, un lecteur CD et un micro sur la commode de la jeune femme. Ils transmettaient leur programme grâce Ă  une petite antenne et les intervenants invitĂ©s se voyaient contraints de s’asseoir sur le lit de la jeune femme. Cette technologie rudimentaire et accessible a permis Ă  des gens issus des quartiers populaires et Ă  des communautĂ©s dĂ©favorisĂ©es Ă  travers tout le pays d’avoir la possibilitĂ© de s’exprimer via des stations radios de petite ampleur.

Toutefois, les activistes des radios communautaires ont dĂ» mener une bataille ardue contre le gouvernement pour voir leurs radios autorisĂ©es. Une fois Chavez Ă©lu en 1998, les activistes des mĂ©dias communautaires ont cherchĂ© Ă  soulever la problĂ©matique du droit Ă  la communication. Cela conduisit Ă  l’adoption d’une nouvelle loi en 2000, intitulĂ©e « RĂ©gulation des radios et tĂ©lĂ©visions communautaires ». Cette loi donnait le droit aux communautĂ©s de crĂ©er leur propre chaĂ®ne ou station, cependant afin d’obtenir l’habilitation, la Commission nationale des tĂ©lĂ©communications (CONATEL) proposa que ces stations rĂ©pondent Ă  des exigences dans quatre domaines : social, juridique, technique et Ă©conomique.

Carlos Carles, un journaliste de Radio Perola, fut impliquĂ© dans le processus d’Ă©laboration des procĂ©dures d’habilitation. Avec sa casquette portant la signature d’un joueur de base-ball [5], ses vĂŞtements larges et son sourire bĂ©at, il passerait pour un chamo, pour un des gamins de Radio Perola. Toutefois, lors des nombreuses rĂ©unions avec des bureaucrates, Carles apparaĂ®t comme un des leaders clĂ©s du mouvement des mĂ©dias communautaires. Contrairement aux bureaucrates, il met en avant une vision forte basĂ©e sur la communautĂ© pour dĂ©terminer le caractère alternatif d’une radio. : « Pour dĂ©montrer leurs propos, ils proposent des techniques qui passent par les donnĂ©es statistiques. A cela, nous prĂ©fĂ©rons une dĂ©finition passant par les connaissances locales, les rĂ©cits oraux, la mĂ©moire collective et le travail quotidien de la communautĂ©  », dĂ©clare Carles. « En raison de cette divergence, nous sommes entrĂ©s dans un grand dĂ©bat et nous avons totalement rejetĂ© la composante juridique de la proposition faite par le gouvernement Chavez ».

Les activistes des mĂ©dias communautaires ont vu leurs idĂ©es intĂ©grer le processus de lĂ©galisation. Toutefois, le processus dĂ©savantage lourdement les stations de radio des communautĂ©s dĂ©favorisĂ©es disposant de peu de ressources. Durant ma visite aux bureaux de la CONATEL, dans les spacieux faubourgs des classes moyennes Las Mercedes, on me remit un guide d’instructions de 70 pages. Celui-ci Ă©tait destinĂ© Ă  ĂŞtre complĂ©tĂ© par des stations de radio communautaires souhaitant obtenir une habilitation.

Etant donnĂ© les difficultĂ©s pour se conformer aux règles de la CONATEL, les activistes des mĂ©dias communautaires ont dĂ©cidĂ© de crĂ©er l’Association nationale des mĂ©dias communautaires et alternatifs (ANMCLA). Selon Carlos Lugo, un des fondateurs de l’ANMCLA et journaliste communautaire pour la station de radio Radio Negro Primero Ă  Pinto Salinas, l’organisation est fondĂ©e sur le principe du droit Ă  la communication. « Toute communautĂ© a le droit d’autoriser elle-mĂŞme l’existence d’une station. Une telle station de radio devient lĂ©gale dès lors qu’elle est reconnue comme telle par la communautĂ©. Les chaĂ®nes avĂ©rĂ©es illicites doivent donc ĂŞtre considĂ©rĂ©es comme un non-sens - tout le monde devrait jouir du droit Ă  la communication ».

Propagande d’Etat ?

Paradoxalement, les mĂ©dias privĂ©s accusent les stations de radio communautaires d’ĂŞtres les vecteurs de propagande du gouvernement. Un article publiĂ© le 26 juin 2005 dans le quotidien privĂ© El Universal se rĂ©fère Ă  ces radios communautaires comme Ă©tant les « mĂ©dias radiodiffusĂ©s de l’Etat utilisĂ©s Ă  des fins de propagande et de prosĂ©lytisme politiques ». L’auteur de l’article dĂ©plore ce qu’il considère comme Ă©tant un manque de qualitĂ© et d’homogĂ©nĂ©itĂ© culturelle propre aux radios communautaires ainsi qu’un parti pris envers le gouvernement Chavez.

Cependant, les radios communautaires ont cherchĂ© Ă  conserver leur autonomie vis-Ă -vis de l’Etat, ce qui est manifeste non seulement Ă  la lumière de leur lutte contre les bureaucrates de l’Etat afin d’assurer leur lĂ©galisation mais Ă©galement dans leur volontĂ© de rester critique sur des questions importantes face au gouvernement Chavez. En mars 2005, les activistes de l’ANMCLA se sont unis avec des organismes sociaux et des peuples indigènes afin de protester contre le plan du gouvernement qui consistait Ă  intensifier l’extraction du charbon dans la riche province pĂ©trolifère de Zulia. Les protestataires ont signalĂ© l’aggravation des problèmes de pollution de l’eau et des risques sanitaires que le plan pourrait engendrer pour la grande majoritĂ© de la population indigène de la rĂ©gion qui dĂ©pend des ressources en eau dĂ©jĂ  peu abondantes. Ils ont argumentĂ© que la proposition violait le protocole de Kyoto ainsi que d’autres articles de la constitution bolivarienne qui garantit un environnement sain et la protection des ressources indigènes. Bien que l’issue demeure incertaine, les activistes des radios communautaires ont dĂ©montrĂ© leur volontĂ© de critiquer le gouvernement lorsque des intĂ©rĂŞts d’une communautĂ© sont en jeu.

Le financement est l’un des fondements essentiels de l’autonomie de ces stations de radio qui reçoivent un montant limitĂ© de fonds provenant de l’Etat. Les chaĂ®nes autorisĂ©es par la CONATEL ou d’autres institutions publiques telles que le ministère de l’Information (MINCI) peuvent se voir attribuer des fonds pour l’achat d’Ă©quipement et d’infrastructures. Sur les ondes des radios communautaires, il arrive que de la publicitĂ© d’Etat soit diffusĂ©e en Ă©change de quoi ces stations reçoivent une petite somme d’argent versĂ©e par l’institution concernĂ©e.

Toutefois, ce sont essentiellement les contributions versĂ©es par les petits commerces du quartier qui permettent aux radios communautaires de pouvoir continuer leurs activitĂ©s. Certes, il arrive que l’Etat alloue, une fois, une contribution substantielle de 1 million de bolivares (près de 400 euros) mais ce sont les versements rĂ©guliers du garage automobile local de 100.000 bolivares (40 euros) ou ceux de 150.000 bolivares (60euros) provenant de la boulangerie du coin qui permettront le maintien des activitĂ©s de ces stations sur le long terme. En ce sens, les radios communautaires sont devenues une composante importante de l’Ă©conomie informelle de ces barrios qui existent en marge de l’Ă©conomie formelle.

« L’idĂ©e n’est pas que nous devrions constituer des mĂ©dias communautaires soutenus par l’Etat mais plutĂ´t que nous avons la capacitĂ© d’ĂŞtre autonomes financièrement », dĂ©clare Carles « car s’ils te donnent de l’argent et qu’ils te donnent ton pain quotidien, ils commenceront Ă  te demander : pourquoi tu fais ceci ou cela ? Dans ce que nous faisons, nous prĂ©fĂ©rons l’autonomie ».

Les mĂ©dias communautaires donnent la parole Ă  tout un Ă©ventail de groupes et de membres d’une communautĂ©. Ils diffusent des talk-shows, des Ă©missions Ă©ducatives, culturelles, sportives, sur le thème de l’histoire locale, des programmes destinĂ©s aux enfants, des Ă©missions culinaires ainsi qu’une grande variĂ©tĂ© de programmes musicaux comprenant salsa, bolero, hip-hop, rock, llanero ou autre musique folklorique. Ils diffusent Ă©galement des Ă©missions politiques ou sociales qui cherchent Ă  rendre plus visibles certaines questions peu traitĂ©es telles que celle de l’appartenance ethnique. Le journaliste-radio Madera anime une Ă©mission sur Radio Negra Primero qui se dit ĂŞtre destinĂ©e « aux hommes et femmes de peau noire  ». Ce genre d’Ă©missions n’a pas sa place au sein de programmes diffusĂ©s par les mĂ©dias publics et encore moins au sein de ceux diffusĂ©s par les mĂ©dias privĂ©s.

Les programmes des mĂ©dias communautaires sont en total dĂ©calage avec la rĂ©alitĂ© des Ă©missions, feuilletons et autres jeux tĂ©lĂ©visuels que bombardent les mĂ©dias privĂ©s. Les Ă©missions diffusĂ©es par ces derniers entretiennent une culture du consumĂ©risme qui s’est rĂ©pandue conjointement avec la globalisation. Dans les allĂ©es du prestigieux centre commercial Sambil situĂ© dans la zone est de Chacao [6], les jeunes issus de la classe moyenne passent leur temps Ă  comparer leurs montres de luxe et leurs chaussures de sport dernier cri. Les familles aisĂ©es quant Ă  elles font appel aux services de compagnies privĂ©es pour fournir leurs enfants en jeux vidĂ©o afin d’occuper les bambins lors des fĂŞtes organisĂ©es pour ces derniers. Pendant ce temps, un nombre toujours plus important de jeunes des barrios de la zone ouest de Caracas crĂ©ent leurs propres formes de loisir reflĂ©tant de bien plus près le nouvel activisme communautaire qui est devenu une part importante de leur quotidien.

Arborant un sourire timide, Gladys, la jeune Ă©tudiante de Radio Perola, dĂ©clare que dans le contexte politique actuel les jeunes ne devraient pas ĂŞtre aussi « pitiyanqui  », un argotisme pĂ©joratif utilisĂ© pour dĂ©crire celles et ceux qui imitent les Nord-AmĂ©ricains.

« Grâce Ă  cette rĂ©volution, nous les jeunes d’aujourd’hui, nous commençons Ă  mĂ»rir et Ă  voir le monde d’un autre point de vue », affirme Gladys. « Je pense que nous sommes des gens responsables, nous savons ce que nous faisons et que l’avenir est entre nos mains  ». Sur cette dĂ©claration, Gladys range ses livres dans son sac et s’en va en pouffant de rire, bras dessus, bras dessous avec sa camarade de classe.

par Sujatha Fernandes

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