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L’effroyable éditorial


Le Monde
daté du 21 mars 2002 a exécuté, en une pleine page et un éditorial, le livre L’effroyable imposture de Thierry Meyssan. Nous n’entendons pas entrer dans la controverse lancée par, puis autour de, ce livre. En revanche, les procédés du quotidien, tant dans sa dénonciation d’Internet et d’une supposée rumeur, que dans des citations tronquées, méritent que l’on s’y attarde [1]

« Le Net et la rumeur »

Dans ce numéro du 21 mars 2002, l’éditorial, titré « Le Net et la rumeur », témoignait d’une hargne revancharde contre Internet comme media potentiel échappant à l’emprise des « professionnels de la profession », et, plus grave, d’une pitoyable manipulation dans la mesure où cet éditorial réussissait le miracle de ne pas dire un mot du livre du président du Réseau Voltaire qui est pourtant le support de la « polémique ». Tout en assignant, par un amalgame scandaleux, à Internet « per se » une charge démoniaque dont on ne voit pas au nom de quoi ledit Monde accablerait celles et ceux qui peuvent s’exprimer sur Internet, sans pour autant partager les positions défendues par M. Meyssan. Un article sur le livre est de même titré « Internet véhicule une rumeur extravagante sur le 11 septembre ».

Lamentable, extrêmement maladroit, mais ô combien révélateur ! Quelques extraits de l’éditorial :

« (...) On n’aurait pas besoin de rappeler ces quelques données, établies par les enquêtes les moins contestables, si une rumeur, propagée sur le Net par un petit groupe qui s’est donné le nom de Réseau Voltaire ne soutenait le contraire

(...) Cette thèse ne saurait être prise comme une hypothèse parmi d’autres : elle est tout simplement révisionniste, affirmant que l’histoire réelle que décrivent les medias et sur laquelle agissent les politiques n’est qu’un récit factice, totalement fabriqué et inventé. Comme le montre notre contre-enquête, c’est l’inverse qui est vrai : le Réseau Voltaire raconte en l’espèce n’importe quoi. (...)

(...) L’information est un travail, avec ses règles, ses apprentissages, ses vérifications. Grâce à la liberté qu’offre le Net, certains croient pouvoir s’en émanciper et propager le faux sans rencontrer les obstacles professionnels, déontologiques ou commerciaux qui sont ceux des autres medias. S’ils se font ainsi une notoriété, c’est hélas au détriment de la liberté, qu’ils discréditent, et de la démocratie, qu’ils rabaissent à un jeu d’ombres où le complot serait partout et la vérité nulle part. Pauvre Voltaire ! »

1. Une rumeur propagée sur le Net : faux, un livre.
2. Le Monde « décrit l’histoire réelle » : on ricane.
3. Le Monde détient la vérité grâce à ses « enquêtes les moins contestables » : risible argument d’autorité.
4. Le sommet : d’après Le Monde il faut se confronter à des « obstacles commerciaux » pour dire le vrai, le juste et le bien. Plus précisément, une information qui ne serait pas bornée par les dits « obstacles commerciaux » serait nulle et non avenue... Grandiose !
5. Quel serait l’enjeu : la notoriété ! Miroir, mon beau miroir...

Ou comment ouvrir un boulevard à celui que l’on cloue au pilori, lui assurant à n’en pas douter une audience accrue, de par la seule hargne misérable et l’amalgame minable qui sont au fondement de cet « éditorial » d’anthologie... Dans le genre « penser contre soi » cher au directeur de la rédaction du Monde, un monument...

Accessoirement, Le Monde a inauguré la banalisation du terme « révisionniste » , abondamment repris les jours suivants, dans ses colonnes sous la plume de son chroniqueur télé Daniel Schneidermann, puis par Libération et d’autres. Les négateurs de la Shoah seront ravis de voir le qualificatif abaissé à un dépannage pour journalistes à court de vocabulaire polémique.

Article fleuve réservé aux internautes

Revenant sur cette controverse, Le Monde a créé sur son site lemonde.fr un dossier intitulé « La polémique Meyssan », y publiant le 26 mars 2002 un texte d’une longueur inhabituelle (21 000 signes, l’équivalent d’une page entière du quotidien), « Les journalistes et le livre de Thierry Meyssan » . Cet article étrange, enfilade de propos de journalistes réunis et commentés par un pigiste du Monde inconnu jusqu’alors, commence ainsi : « Ce n’est pas une rumeur. Mais juste une polémique ».

Damned, on avait donc eu la berlue en croyant lire cinq jours plus tôt l’éditorial « Le Net et la rumeur » ? Assurément, puisque si le dossier « La polémique Meyssan » inclut les différents articles du 21 mars, il caviarde providentiellement l’éditorial qui les accompagnait. Ce n’est pas la seule bizarrerie de ce dossier, puisque l’article fleuve sur les journalistes n’existe qu’en ligne.

On déplorera donc que seuls les internautes aient droit aux vertueuses injonctions d’Edwy Plenel, telles que : « Il faut alerter et dire que ceux qui se permettent de diffuser sur le Web ce genre d’informations sont en train de sortir de toute procédure ». L’auteur de l’article, Gaïdz Minassian, nous rassure aussitôt : « Ceux qui pensent que les réserves des journalistes à propos de l’usage d’Internet peuvent porter atteinte à la liberté d’expression se trompent grandement. Car il ne s’agit pas de droit à l’information mais de compétences et de rigueur. » En somme, il suffirait de confier le droit d’informer à ceux qui en ont la compétence et la rigueur pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des Monde ?

On peut d’ailleurs savourer toute la rigueur dont fait preuve Le Monde dans cet article, qui assène à de nombreuses reprises « la grande majorité des journalistes » , « la plupart des journalistes » , « les journalistes » . Rédactions, ne vous fatiguez plus : le quotidien du soir sonde les reins et les coeurs et sait, pour vous, mieux que vous, et ce que vous pensez, et surtout ce qu’il convient de penser du Monde (?) tel qu’il va...

Le Monde victime d’une amnésie rwandaise

Dans sa pleine page du 21 mars consacrée à la démolition de l’ouvrage de M. Meyssan, Le Monde souffre aussi d’étonnants oublis. Un article signé de Pascal Ceaux, « Danone, le FN et l’Opus Dei pour cibles du Réseau Voltaire » dresse le tableau des cibles de l’association. Curieusement, il oublie un de ses domaines de prédilection, la « Françafrique », autrement dit les liens affairistes entre la France et ses anciennes colonies.

Oubli d’autant plus regrettable que l’article mentionne quelques membres du conseil d’administration du Réseau Voltaire, dont Michel Sitbon, ancien fondateur du magazine Maintenant. Ce dernier « préside aussi les éditions Dagorno, spécialisées dans la littérature érotique », affirme M. Ceaux. Cette courte phrase réussit un exploit : énoncer deux erreurs tout en oubliant un point essentiel. Erreurs : a) les éditions Dagorno n’ont rien d’érotique, sauf à considérer comme tel le sous-commandant Marcos, par exemple. b) d’autres éditions également dirigées par M. Sitbon sont, elles, pornographiques (peut-être le terme est-il inconvenant dans les colonnes du Monde, qui en réserve l’usage à son critique littéraire Philippe Sollers ?).

Surtout, le même Michel Sitbon dirige L’Esprit frappeur : maison d’édition de petits livres politiques coûtant 1,5 à 3 euros, dont plusieurs portent sur le génocide rwandais. Or, un de ces livres au moins est bien connu du Monde, puisqu’il fait l’objet d’un procès entre l’éditeur et l’auteur d’une part, Jean-Marie Colombani, président du directoire du Monde, et la SA Le Monde d’autre part.

La genèse de cet ouvrage n’est peut-être pas sans rapport avec cette troublante amnésie : Jean-Paul Gouteux a publié en 1998 aux Éditions Sociales un premier livre, « Un génocide secret d’État. La France et le Rwanda 1990-1997 ». Plusieurs passages mettent sévèrement en cause Le Monde, accusé de relayer la vision partiale des autorités françaises. Ce livre fut attaqué en diffamation par MM. Jean-Marie Colombani et Jacques Isnard (journaliste spécialisé dans les questions de défense au Monde), peints en honorables correspondants de la DGSE. Ils perdirent en première instance en mai 1999, puis en appel en mars 2000.

On peut retrouver ce dossier en détails sur le site Presse Libre. [Ce n’est plus le cas, du moins avec le line qui figurait ici. Précision du 13-01-2007]

Après sa première victoire, Jean-Paul Gouteux écrivit un nouvel ouvrage, « Le Monde, un contre-pouvoir ? », publié chez L’Esprit frappeur, qui reprenait les mêmes accusations et reproduisait le premier jugement ayant débouté Le Monde. Le journal et Jean-Marie Colombani attaquèrent ce nouveau livre. Cette fois en première instance, en février 2001, les juges donnèrent raison au quotidien. L’affaire passe en appel dans quelques jours, le 12 avril 2002.

Rassurons-nous, pour conclure, sur les vertus de la presse française, car si Le Monde souffre d’inquiétantes amnésies, il est en bonne compagnie au pays de l’omerta : son double échec judiciaire lors du procès contre « Un génocide secret d’État » ne fit l’objet d’aucun article dans les quotidiens et « grands » magazines ; seuls quelques journaux à petit tirage (Zoo, La Vache Folle) et sites web insolents se permirent d’évoquer l’affaire. Sans doute de ces incompétents justement visés par l’éditorialiste courroucé du 21 mars 2002.

Vassia Halbran et François Martin,
le 30 mars 2002

Sur le même sujet, lire : « L’inénarrable commentaire  ». Quand Daniel Schneidermman réplique à cet article....

 

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Notes

[1Cet article publié dans la précédente version du site (1999-2003) avait été oublié lors du « transfert vers la nouvelle version. Un oubli fâcheux, maintenant réparé (Acrimed).

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