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Lu dans le mensuel Technikart (avril 2003)

"Journaliste-sandwich"

Le journalisme serait-il en voie de disparition ? Oui, si l’on en croit notre reporter postcritique, traitĂ© comme un partenaire commercial et parti tous frais payĂ©s Ă  la montagne pour couvrir un Ă©vĂ©nement qui ne l’intĂ©ressait pas. Mais qui va s’en plaindre ? [1]

RĂ©cit d’une fin de journĂ©e comme une autre sur le front de l’information. Technikart, 18h00 : Ivan, journaliste musique, est de retour de sa tournĂ©e des maisons de disque, les bras chargĂ©s de CD. BenoĂ®t, rĂ©dacteur en chef adjoint, dĂ©ambule dans les couloirs avec ses Spring Court aux pieds, des tennis dont le fabriquant a offert plusieurs boĂ®tes Ă  notre Ă©quipe de journalistes indĂ©pendants. Karim, le commercial, contient valeureusement les assauts des annonceurs qui rĂ©clament tous du " rĂ©dactionnel ", moins suspect et plus valorisant que la pub traditionnelle. Entre deux tableaux Excel, le stagiaire s’envole un Chum Up, la boisson au Guarana dont le nom fleurit ça et lĂ  au fil des articles depuis qu’un sympathique mĂ©cène limonadier nous en livre rĂ©gulièrement de pleines caisses. […]

Quant Ă  moi, je regarde le jour dĂ©cliner , assis sur un trĂ©sor hĂ©tĂ©roclite extrait des mines de la com’ : luminaire GTA Vice City, jeux vidĂ©os, moule Ă  gaufres et cafetière Bodum Canal +, string TĂ©va, tee-shirt Red Faction, sac Ă  dos Game Cube, VHS du dernier film de Brisseau, bijou d’anus DĂ©monia, chaussures Acupuncture, skis paraboliques Bandit 2X Rossignol, autant de cadeaux de presse censĂ©s me rappeler aux bons soins des marques qui me les ont fait parvenir. Le joyau de ma collection ? Un tee-shirt envoyĂ© par FrĂ©dĂ©ric Henri Communication sur lequel est inscrit cette sentence ironique, comme un coup de Stabilo venu surligner ma dĂ©ontologie vermoulue : " I’m the best journalist ! "

Ce prĂ©sent, Ă  la fois drĂ´le et douteux, illustre les affinitĂ©s de plus en plus tĂ©nues entre communication et journalisme, deux milieux dont les intĂ©rĂŞts ont fini par converger. " Les journalistes sont des feignants, explique ce professionnel. Il suffit de les flatter un peu et de leur livrer les informations en kit avec un petit cadeau : ils les recopient souvent sans mĂŞme changer une ligne. Ça leur Ă©vite des efforts et nous, ça nous permet de faire parler de nos produits. " Sommes-nous tous devenus des journalistes-sandwich, de simples relais adoptant une pause critique pour mieux vendre la camelote qu’on nous dit de vendre ?

[…] Une boĂ®te d’Ă©vĂ©nementiel anglaise, LĂ©zard Prod, m’invite Ă  la montagne pour assister pendant six jours Ă  une compĂ©tition rĂ©unissant les meilleurs snowboarders du monde. Nom de l’Ă©vĂ©nement en question : " The Fabulous Tournament ". " T’es mĂŞme pas obligĂ© de faire un papier, m’explique gentiment l’attachĂ© de presse, tu peux te taper des petites vacances si tu veux. Et mĂŞme si tu fais un truc critique, y a pas de problème… " […] Je rappelle mon interlocuteur pour savoir si LĂ©zard Prod peut prendre en charge l’hĂ©bergement (" Yes, pas de blème… "), le transport (" J’me renseigne et je te rappelle. Bon ben, ça marche… "), le forfait remontĂ©es mĂ©caniques (" Yo, pas d’malaise… "), la location du matĂ©riel de ski pour que je puisse me dĂ©placer en toute libertĂ© dans la station (" Euh, on verra ça sur place… "). Tout ça s’annonce très bon esprit.

Direction Flaine […] Je suis pris en charge par Soren, un Danois sympa qui m’embarque dans sa camionnette […] " Je suis responsable " nouvelles glisses " pour la Compagnie des Alpes qui gère les remontĂ©es mĂ©caniques du Grand Massif, un domaine skiable dont fait partie la station de Flaine. LĂ©zard Prod m’a contactĂ© cet Ă©tĂ© pour me proposer cet Ă©vĂ©nement et j’ai acceptĂ©. Ça nous permet de positionner Flaine comme une station-phare dans les nouvelles glisses et d’attirer les jeunes qui, s’ils sont satisfaits, reviendront quand ils seront adultes. " Sous l’apparence d’une conversation banale, Soren est dĂ©jĂ  en train de dĂ©poser des informations dans mes fichiers de journaliste-sandwich.

[…] Au centre de presse […]. On me remet la casquette, le bandeau et le bracelet en Ă©ponge Fabulous Tournament, mon forfait six jours, des prospectus de la station, un ticket pour aller manger ainsi que des blocs-notes dont le concept m’enchante. Ces derniers, dĂ©corĂ©s Ă  la gloire de l’Ă©vĂ©nement et tatouĂ©s par les logos des diffĂ©rents sponsors, s’ouvrent sur dix pages dactylographiĂ©es qui m’expliquent tout ce que je dois savoir de l’Ă©vĂ©nement. […]

Le lendemain, après une bonne matinĂ©e de ski par - 15 °, je commence Ă  prendre goĂ»t Ă  ma nouvelle condition de journaliste-sandwich. Flaine et son architecture futuriste en bĂ©ton brut me plaisent. Il est temps d’aller dĂ©jeuner. C’est Ă  ce moment-lĂ  que le scĂ©nario enchanteur commence Ă  partir en couille. Les tickets pour la presse n’Ă©tant pas arrivĂ©s, je suis contraint de regarder les autres se goinfrer. PoussĂ© par la faim, je dĂ©cide alors d’aller prendre discrètement un plateau-repas dans le carton oĂą plusieurs dizaines d’entre eux sont entassĂ©s. Et me fait alpaguer par le chef des riders : " Tu me reposes ça tout de suite ! T’as pas compris, ici, c’est pas toi le VIP, c’est le rider ! " OK man. […]

Après cet incident qui n’a pas rĂ©ussi Ă  entamer ma bonne humeur, je dĂ©cide d’interviewer un des responsables de l’Ă©vĂ©nement : il faut que je casse cette image de pique-assiette qui me colle Ă  la peau depuis l’incident de tout Ă  l’heure. Alors, why, pourquoi, warum ce Fabulous Tournament, dites-moi tout et ne mentez pas !

[…] Conclusion : le Fabulous Tournament, c’est gĂ©nial, mĂŞme si on espère que la prochaine fois les organisateurs règleront mieux le thermostat de la clim’, parce que la montagne Ă©tait vraiment trop froide.

Nicolas Santolaria

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