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Jean-Marc Morandini contre Bruno Masure : match « nul » (2)

Après un passage devant la cours martiale prĂ©sidĂ©e par Marc Olivier Fogiel [1], le petit soldat Masure, en tournĂ©e de promotion de son livre, se retrouve, le 16 mars 2004, au tribunal d’Europe un, prĂ©sidĂ© par Jean-Marc Morandini,... qui assure le lancement de son propre chef d’oeuvre.

Thème apparent du dĂ©bat : la critique par Bruno Mazure des conditions qui ont favorisĂ© la « faute » de Pujadas, annonçant Ă  tort le « retrait » d’Alain JuppĂ© de la vie politique [2]. Mais Ă©voquer, mĂŞme superficiellement, la qualitĂ© de l’information dans les mĂ©dias est une tâche particulièrement ardue. Elle devient totalement irrĂ©alisable quand « l’animateur », en dehors de la promotion de son propre livre, n’a en tĂŞte qu’une question : de quoi se mĂŞle son interlocuteur ? Un « animateur » pour qui toute rĂ©flexion se rĂ©sume Ă  Ă©noncer des noms et dĂ©signer des coupables. C’est ce qu’on appelle un « dĂ©bat ».

Dès le dĂ©part, le dĂ©cor est plantĂ© et le ton est donnĂ© :

Jean-Marc Morandini : « Bruno Masure parle, on le sait il n’a pas sa langue dans la poche. Bruno Masure Ă©crit Ă©galement. Il a Ă©crit Comment ce fait-ce ? (...) Bruno Masure, bonjour ! »
Bruno Masure : « Bonjour. J’espère que je suis aussi bon vendeur de livres que vous, parce que on vous voit partout, on vous lit partout... »
Et Julie, une des « meneurs de jeu » d’Europe 1 (c’est le titre que lui donne le site internet de la station), de renchĂ©rir : « C’est J-1 pour le livre de Jean-Marc ! C’est demain l’Ă©vènement ! »

Au moins, sur Europe 1, on sait pourquoi on est lĂ ...

I. De quoi j’me mĂŞle ?

Et contrairement Ă  Marc-Olivier Fogiel, Jean-Marc Morandini ne s’embarrasse pas de prĂ©liminaires. Il attaque aussitĂ´t, bille en tĂŞte :« On va parler de l’actualitĂ© rĂ©cente : c’est la crise Ă  France 2. Vous avez fait une lettre ouverte Ă  David Pujadas, assez dure (...) Une lettre ouverte dans laquelle vous condamniez la course Ă  l’audience et au scoop. Certains ont rĂ©agi en disant en gros : de quoi il se mĂŞle Bruno Masure !? »

A peine 48 secondes se sont Ă©coulĂ©es depuis le lancement de l’interview et l’ancien prĂ©sentateur du « 20h » est dĂ©jĂ  sur la sellette. Il commence donc par affirmer qu’il est important que chaque corporation dĂ©nonce les dĂ©rives Ă©ventuelles de sa profession, et prend soin au passage de nous rappeler la raison de sa prĂ©sence :

« Je voudrais vous renvoyer Ă  l’excellent livre dont on va beaucoup parler... et qui Ă©tait Ă©videmment imprimĂ© avant toute cette histoire [Ă©videmment...] et parmi les questions que je pose, je pose simplement cette question : pourquoi les journalistes ne disent jamais tout simplement « je ne sais pas ». »

Sentant sans doute que l’entretien est mal engagĂ©, Bruno Masure cherche Ă  prendre les devants en justifiant de lui-mĂŞme sa dĂ©marche. Par sa lettre Ă  David Pujadas publiĂ©e dans le journal LibĂ©ration, il explique qu’il a simplement voulu envoyer « un petit message Ă  [ses] camarades de France 2 pour dire : je vous soutiens dans cette Ă©preuve pĂ©nible, parce que je sais ce que c’est ». Et il ajoute aussitĂ´t : « Et ce que je peux vous dire vraiment, très sincèrement, c’est que j’ai eu un retour formidable, justement de la France d’en bas, de la rĂ©daction d’en bas, qui m’ont dit : merci d’avoir dit tout haut ce que nous on peut pas dire parce que... pour des raisons Ă©videntes »

L’ancien journaliste appuie le propos, espĂ©rant peut-ĂŞtre Ă©tablir d’emblĂ©e la lĂ©gitimitĂ© de ses critiques et couper cours aux attaques ad hominem... c’est peine perdue.

Car tout comme ses collègues de France Inter, Jean-Marc Morandini a lui aussi un sujet bien particulier qui « l’intĂ©resse » : « Mais vous Bruno Masure, j’ai pas... le sentiment, ou le souvenir en tout cas de vous avoir entendu dire beaucoup quand vous prĂ©sentiez le 20h : « on ne sait pas ». »

Quand l’investigation journalistique se limite aux impressions et aux sentiments, et quand l’invocation de vagues souvenirs tient lieu d’argumentation, il ne reste Ă  l’interlocuteur que l’arme de la dĂ©nĂ©gation impuissante : « Ah si si ! moi... alors si ! bon enfin... on peut pas reprendre tous les lancements mais... »

Bruno Masure essaie tout de mĂŞme de faire valoir la prudence dont il a tentĂ© de faire preuve lors de la première guerre d’Irak, en 1991, estimant en revanche que la seconde, en 2003, a Ă©tĂ© traitĂ©e avec plus de recul. Mais les « souvenirs » de Jean-Marc Morandini ne contiennent malheureusement aucune trace de tout cela. Il revient donc Ă  son idĂ©e première comme s’il n’avait absolument rien Ă©coutĂ© :

« Vous ĂŞtes un peu le chevalier blanc de l’information, en fait.
- Non, non...
- Vous êtes un peu celui qui donne des leçons...
- Pas du tout, alors justement je...
- ...aux journalistes qui sont en place en fait.
- ...je dĂ©teste cette expression. »

A nouveau sommĂ© de se justifier, l’accusĂ© Masure tente de se disculper : « Non, je l’ai dit, et je le disais dans les interviews, avant quand j’Ă©tais encore en poste. Je suis quelquefois malheureux de la façon dont on traite l’information, et je l’ai toujours dit. »

Et pour continuer Ă  apporter des preuves de son esprit autocritique, il revient sur la mort de la princesse Diana : « Pour moi c’est un malheureux accident de la route, et on a fait... on a fait des journaux qui Ă©taient incroyables, on a fait... on faisait 25 minutes, 30 minutes ! Et en disant tout et n’importe quoi...  »

Morandini a beau chercher Ă  donner l’impression d’une Ă©coute attentive (« mmh-mmh »), il semble encore une fois ne strictement rien Ă©couter. A peine Masure a-t-il terminĂ© qu’il revient aussi sec Ă  son idĂ©e fixe : « Ouais... mais c’est pas un peu facile aujourd’hui de critiquer, maintenant que vous ĂŞtes sorti du système, quand vous Ă©tiez dans le système... »

Rappelons que Jean-Marc Morandini, a lui-mĂŞme largement pris part au « système » (comme il le dit) puisqu’il a prĂ©sentĂ© avec un enthousiasme non dissimulĂ© une Ă©mission de tĂ©lĂ©rĂ©alitĂ© qui ne fut pas parmi les moins racoleuses (« Tout est possible », sur TF1) Et comme nous venons de l’apprendre en dĂ©but d’Ă©mission, il publie, aujourd’hui qu’il est « sorti du système », un livre intitulĂ© Le bal des faux-culs. Un titre qui n’est pas sans Ă©voquer cette fameuse « facilitĂ© » stigmatisĂ©e par Morandini.

Le reproche fait Ă  Masure semble donc pour le moins hypocrite, d’autant qu’il conduit une fois de plus, Ă  laisser de cĂ´tĂ© les questions de fond sur la pratique du journalisme, et Ă  rĂ©sumer la « rĂ©flexion » Ă  une seule et unique question : C’est la faute Ă  qui ?

II. C’est la faute Ă  qui ?

Quand Jean-Marc Morandini consent enfin Ă  s’intĂ©resser Ă  autre chose qu’aux motivations (forcĂ©ment « douteuses ») du suspect Masure, ce n’est donc que pour focaliser son attention sur d’autres individus.
Bruno Masure va alors vainement multiplier les tentatives de dire simplement que ce n’est pas (ou pas seulement) une question de personne.

1. La faute Ă  Olivier Mazerolle ?
(Ce n’est pas une question de personnes : 1ère tentative)

Jean Marc Morandini : « Est-ce que pour vous l’influence d’Olivier Mazerolle a Ă©tĂ© nĂ©gative sur la rĂ©daction de France 2 ? »
Bruno Masure : « Je sais pas... (...) je pense qu’il a sĂ»rement donnĂ© un coup de fouet, mais bon on l’a vu avec l’histoire JuppĂ© il avait aussi dans la tĂŞte, mais c’est... il est pas le seul hein, c’est aussi... cette idĂ©e de absolument tout faire pour gagner des points audimat. Et quand on conduit sur le verglas, encore une fois, quelquefois, malheureusement, on quitte la route et on va dans le fossĂ©. »

Bruno Masure essaie d’expliquer que derrière les acteurs mĂ©diatiques, c’est avant tout une logique de fonctionnement qu’il convient de critiquer. Mais Jean-Marc Morandini a manifestement dĂ©cidĂ© une fois pour toute qu’il Ă©tait lĂ  pour donner des leçons. Alors, après le lui avoir hypocritement reprochĂ©, il lui en redemande :

2. La faute Ă  Pujadas ?
(Ce n’est pas une question de personnes : 2ème tentative)

Jean Marc Morandini : « David Pujadas aurait dĂ» partir ?
Bruno Masure : « C’est pas mon problème... Non, je pense pas que ce soit... C’est pas un problème d’homme, encore qu’en l’occurrence c’est un peu plus compliquĂ© parce que c’est vrai qu’il a eu tout de mĂŞme un comportement relativement arrogant avec la rĂ©daction, ce qui explique en partie la force du vote de rejet qui a Ă©tĂ© Ă©mis contre lui (...) Mais c’est pas un problème de personne, c’est un problème de choix rĂ©dactionnel. Mais moi ce qui m’a agacĂ© c’est pas tellement l’histoire JuppĂ© finalement, c’est un Ă©piphĂ©nomène, on s’en fous finalement, enfin... je ne pense pas que ça change la vie des français que JuppĂ© s’en aille ou ne s’en aille pas. Je trouve... j’ai Ă©tĂ© plus choquĂ© par exemple sur la diffusion de tĂ©moignages de « tĂ©moins » complètement abracadabrantesques dans l’affaire Allègre, qui disaient tout et n’importe quoi. Et en tant que citoyen tĂ©lĂ©spectateur, j’ai vraiment Ă©tĂ© choquĂ© (...) [que l’on] ait couvert de goudron et de plumes ce malheureux bagagiste de Roissy. Toutes les rĂ©dactions lui sont tombĂ©es dessus. Dans l’esprit des français c’Ă©tait un salopard de terroriste islamiste. En fait c’Ă©tait un malheureux... un pauvre mec qui n’y pouvait rien. Donc ça c’est un... Ca c’est une vraie dĂ©rive de l’information. »

3. Et vous, Bruno Masure ?
(Ce n’est pas une question de personnes : 3ème tentative)

Toutes ces mises en question des choix rĂ©dactionnels et non des personnes n’intĂ©ressent pas l’animateur d’Europe 1, qui ne tient, comme toujours, aucun compte des propos de son « invitĂ© » (Ă  supposer qu’il les Ă©coute). Avant mĂŞme que Masure ait eu le temps de finir sa phrase, Morandini est dĂ©jĂ  retournĂ© Ă  son unique obsession : « Mais vous pensez que vous vous ne seriez pas tombĂ© dans ce piège lĂ  ? »

Bruno Masure semble abasourdi devant l’autisme de son interlocuteur : « Si ! Mais, si ! Bien sĂ»r que si ! Evid... c’est pour ça que je vous dis que j’ suis pas donneur de leçons ! (...) ». On sent poindre comme une lĂ©gère exaspĂ©ration dans le propos du journaliste. Il tente nĂ©anmoins de mettre Ă  nouveau en avant quelques contraintes anonymes qui pèsent sur l’exercice du mĂ©tier :

(...) Parce qu’on est dans une ambiance qui fait qu’on vĂ©rifie pas forcĂ©ment tout, parce que on peut se faire intoxiquer par les flics qui ont intĂ©rĂŞt... enfin, on est dans... donc c’est compliquĂ©, et puis, Ă  partir du moment oĂą vous avez un concurrent qui pousse les feux (...) c’est un peu la course Ă  l’Ă©chalote, quoi. Moi,encore une fois, je me souviens, au moment de la guerre du Golfe, ça m’avait vraiment frappĂ©, j’ai dit Ă  mes patrons : on sait rien de ce qui se passe, donc c’est pas la peine de dĂ©lirer Ă  l’antenne, moi je fais le journal et rien d’autre, je refuse de faire les flashs spĂ©ciaux etc. (...) on va annoncer Ă  11h, une nouvelle qu’on va dĂ©mentir Ă  midi, ce qui s’est produit... On m’a dit, mais on ne peut pas ne pas les faire : TF1 a fait pareil. J’dis : ben si TF1 a envie de dĂ©conner, c’est pas... on est pas obligĂ© nous, France 2, de dĂ©conner. Mais quand vous dites ça, on vous regarde comme si vous aviez vraiment un neurone en moins. Et vous sentez bien, dans le regard de vos patrons qu’ils se disent, celui-lĂ , il faut l’envoyer en long congĂ©s. »

Mais tout cela n’a semble-t-il pas d’intĂ©rĂŞt pour Morandini. Il enchaĂ®ne donc sans la moindre remarque ou approbation : « Bon, on va aller dans un instant au standard prendre les appels des auditeurs d’Europe 1. Auparavant... »

Auparavant... si on en remettait une couche sur le jugement de personnes ?
Et cette fois, c’est un festival

4. Et Arlette Chabot ?
(Ce n’est pas une question de personnes : 4ème tentative)

- (...) Auparavant, un mot sur Arlette Chabot (...) avec un grand sourire, vous avez dit des choses assez dures sur elle.
- Ah, non, j’ai dit que c’Ă©tait une très bonne patronne, une très bonne intervieweuse
(...)
- Un peu méprisante parfois
- Ben elle le sait bien, elle le reconnaĂ®t, c’est...(...)
- Vous avez dit textuellement qu’il lui arrivait de mĂ©priser les gens et que ça se voyait
- Ah, oui, oui, mais je pense pas qu’elle le dĂ©mentirait (...) quand elle aime pas quelqu’un ou quand elle trouve que quelqu’un n’a pas fait son boulot, elle le lui dit en termes, disons, peu diplomatiques. Donc voilĂ  (...) Elle le sait, c’est pas un dĂ©faut, c’est pas un scoop, franchement...
- Est-ce que vous aimeriez retourner prĂ©senter le « 20h » sous la direction d’Arlette Chabot ? (...)
- (...) Pour revenir Ă  ce que je disais tout Ă  l’heure, [le problème] c’est avec qui on travaille, ça c’est primordial, avec quel chef de service, avec quel rĂ©dacteur en chef, et dans quel esprit on fait un journal...
- Donc c’est pas non ? (...) parce il y a quelques temps en fait on vous a proposĂ© le « 13 heures », lĂ  votre rĂ©ponse Ă©tait non, ferme et dĂ©finitif, et lĂ  on vous dit « et le 20h ? » et la rĂ©ponse c’est pourquoi pas. Donc quelle est la diffĂ©rence entre les deux ?
- Essentiellement parce que le « 13 heures », je sentais bien (c’Ă©tait Mazerolle qui m’avait fait la proposition), je sentais bien qu’on me demandait de faire du Pernaut sans Pernaut, et ça j’ai pas envie de faire, je sais pas faire...

Morandini croit avoir compris :... tout dĂ©pend des personnes ! Il conclut donc :

- C’Ă©tait non au « 13 heures » parce que c’Ă©tait Mazerolle, et c’est pourquoi pas au « 20heures » parce que c’est Chabot ?
- Non, non c’est pas Mazerolle, c’est parce que le « 13h » est un journal « people », un peu « Mimile », comme on dit de façon un peu pĂ©jorative entre nous, et moi ça m’intĂ©resse pas de faire du « Mimile »
- Et vous trouvez que Bilalian fait un journal « Mimile », pour vous ?

Bruno Masure, qui aura su, ce jour-lĂ , dĂ©ployer des trĂ©sors de patience reprend une dernière fois : « Mais... on fait ça depuis 15 ans Ă  13 heures ! Depuis que Mourousi est parti, c’est un journal qui s’adresse Ă  la France profonde (...) alors que le « 20 heures » moi ça m’intĂ©resse plus, parce que j’ai Ă©tĂ© journaliste politique pendant des annĂ©es, la politique me passionne et (...) l’actualitĂ© politique se passe au « 20 heures » et pas au « 13h ». »

Epilogue

Viennent alors les questions des auditeurs, prĂ©sĂ©lectionnĂ©es, mais qui permettent nĂ©anmoins de passer un peu Ă  autre chose... Tout en donnant l’occasion de boucler la boucle en nous rappelant au passage l’information principale du jour

Ainsi, Yves, un auditeur s’exclame : « J’attends avec impatience votre bouquin Le bal des faux culs. »
Morandini, lui rĂ©pond en riant : « C’est demain, c’est demain »
Julie, la « meneuse de jeu », se rĂ©veille, et scande : « Demain ! De-main ! »
Yves, pour qui lui aussi semble aimer la personnalisation s’enquiert : « Il y aura pas mal de noms, j’espère, dedans...  »
Morandini le rassure : « Yen a, Y’en a. »

A vrai dire, on s’en doutait un peu.

Arnaud Rindel

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