« Anecdotes, buzz et suivisme »
Comme je le disais rĂ©cemment au TĂ©lĂ©obs, « nous avons une responsabilitĂ© en matière de certification et de qualitĂ© ainsi que celle de ne pas laisser dĂ©river l’information vers ce qui semble aujourd’hui ĂŞtre sa pente naturelle : beaucoup d’anecdotes, de buzz, de suivisme ». Et il faut dire que cette responsabilitĂ© est de plus en plus mise Ă l’Ă©preuve. En effet, et je le signalais dĂ©jĂ en 2010 [1], « la presse Ă©crite regarde la tĂ©lĂ©, la tĂ©lĂ© Ă©coute les radios, les radios lisent les journaux et on a le sentiment d’entendre un bruit de fond mĂ©diatique, avec non seulement les mĂŞmes sujets au mĂŞme moment, mais avec les mĂŞmes mots, le mĂŞme regard, la mĂŞme sensibilitĂ© ». C’est avec ces Ă©lĂ©ments Ă l’esprit que nous fabriquons le 20h de France 2, avec la volontĂ© d’apporter d’autres sujets et d’autres angles. Comme lorsque nous consacrons deux sujets Ă « l’affaire Benzema », en 5ème et 6ème position du journal du 5 novembre dernier ; ou quand nous pilonnons le code du travail, avec encore deux sujets dans le 20h du 4 novembre et un le 5 ; ou encore lorsque nous choisissons de consacrer deux sujets par jour toute la semaine du 2 novembre (avec une pointe Ă quatre sujets le vendredi dans le journal de Laurent Delahousse) au « crash en Égypte », un sujet largement sous-traitĂ© par ailleurs.
Nous cherchons donc Ă apporter quelque chose de diffĂ©rent, mĂŞme si bien sĂ»r nous nous devons d’utiliser les mĂŞmes sources que les autres. Ce que Pascal Doucet-Bon, rĂ©dacteur en chef du 20h, explique très bien : « [les] sources classiques, c’est avant tout la radio [...] ; les agences de presse, AFP, Associated Press, Reuters et puis bien sĂ»r les confrères de la presse Ă©crite qu’on lit attentivement le matin » [2]. Quand on connaĂ®t le poids de l’encadrement dans la production des sujets pour le 20h [3], on comprend que la parole de Pascal Doucet-Bon est particulièrement significative quant Ă notre rĂ´le, nous les cadres, dans la production de sujets de qualitĂ©.
Je pense que c’est Étienne Leenhardt, chef du service information, qui l’explique le mieux : « Dès que la confĂ©rence de rĂ©daction est terminĂ©e, [...] nous revenons vers les gens qui sont sur le terrain […], et nous leur disons : « voilĂ nous allons traiter ce sujet », sous quel angle nous allons le traiter […], si ce sera uniquement un reportage ou si il y aura un direct, nous lui donnons sa feuille de route pour la journĂ©e.[...] Ă€ France 2 l’encadrement a un rĂ´le extrĂŞmement important, de conseil, mais aussi de vĂ©rification et de validation » [4]. Ă€ France 2, la hiĂ©rarchie veille Ă ce que les journalistes de terrain ne soient pas dans l’anecdote, le buzz ou le suivisme, mais bien collĂ©s Ă la commande ; et ailleurs ? C’est probablement lĂ qu’Acrimed a un rĂ´le Ă jouer.
Contre le journalisme des bons sentiments
Peut-ĂŞtre est-ce parce que j’ai Ă©tĂ© formĂ© Ă l’Ă©cole du « Droit de savoir » de Charles Villeneuve, oĂą la rigueur journalistique a toujours Ă©tĂ© au service de l’audimat [5], mais je n’ai de cesse d’être choquĂ© par le flĂ©au du « journalisme des bons sentiments ». Cette « dĂ©rive mal digĂ©rĂ©e de la dĂ©fense de la veuve et de l’orphelin » fait toujours ravage depuis que je l’ai dĂ©noncĂ©e, Ă©galement en 2010 [6]. Ce journalisme des bon sentiments, c’est cette idĂ©e que « par dĂ©finition, le faible a toujours raison contre le fort, le salariĂ© contre l’entreprise, l’administrĂ© contre l’État, le pays pauvre contre le pays riche, la libertĂ© individuelle contre la morale collective ». Certains ont prĂ©tendu que la formule ne voulait rien dire, je vais donc prendre un exemple.
Le 3 novembre dernier, nous consacrons un sujet d’une minute trente l’analyse des « clĂ©s du succès de Ryan Air, qui affiche des bĂ©nĂ©fices records. ». LĂ oĂą la mièvrerie journalistique ambiante incite certains Ă aborder le sujet sous l’angle de la diminution des standards sociaux et de la santĂ© au travail, nous prĂ©fĂ©rons montrer l’importance d’une politique tarifaire bien pensĂ©e (« des tarifs allĂ©chants, mais des options payantes ») et de la rĂ©alisation d’ « Ă©conomies Ă tout prix », avec notamment « aucun salaire [versĂ©] en cas d’arrĂŞt maladie. ». Avec une conclusion qui recolle le sujet Ă l’actualitĂ© rĂ©cente : « Une compagnie low cost qui vaut aujourd’hui 19 milliards d’euros en bourse, dix fois plus qu’Air France. » Parce que ce n’est pas en pleurnichant sur les conditions de travail de tel ou tel salariĂ© que les journalistes permettront aux tĂ©lĂ©spectateurs de saisir la rĂ©alitĂ© du monde dans lequel on vit : le fort a très souvent raison – d’autant plus qu’on n’entend pas la voix du faible, aisĂ©ment reconnaissable Ă ses accents de violence, mais qui reste fluette et qui porte peu.
C’est dans le même esprit que je n’hésite pas, à contre-courant de l’idéologie anti-patronale qui domine les médias, à prendre la défense des plantes vertes de PSA lorsqu’elles sont malmenées par des salariés licenciés et peu férus d’écologie, ou à exiger de Xavier Mathieu, délégué syndical de la CGT-Continental, qu’il condamne les violences perpétrées contre des ordinateurs par des salariés licenciés et peu férus de nouvelles technologies. Il faut savoir prendre parti lorsque la situation l’exige, quitte à déplaire à la bien-pensance ouvrièrophile.
Cela ne veut pas dire que je réclame de l’info austère : on peut être réaliste et apporter un peu de sourire sur certains sujets. Par exemple, plutôt que d’assommer nos téléspectateur avec les problèmes posés par l’organisation actuelle de l’agriculture, nous préférons montrer des fruits et légumes rigolos. Il s’agit de ne pas avoir peur de regarder la réalité en face, de ne pas se laisser guider par ses a priori, mais d’enquêter. Ainsi, avant d’affirmer à la légère que les cartes de fidélités sont une bonne affaire, nous faisons une vraie enquête de terrain.
Je ne voudrais pas avoir l’air de dire que ces problèmes concernent tout le monde sauf nous, au 20h de France 2. Il est vrai que, d’après moi, nous faisons un peu mieux qu’ailleurs, mais nous avons encore du travail, tant le fonctionnement actuel de l’univers mĂ©diatique est insatisfaisant. Je pense qu’il nĂ©cessite des changements structurels profonds, et urgents. Alors, Ă tous ceux qui en ont assez de voir l’information, la veuve et l’orphelin maltraitĂ©s Ă la tĂ©lĂ©vision publique et ailleurs, n’hĂ©sitez plus : rejoignez Acrimed !
Tribune (presque) imaginée par Martin Coutellier (grâce à une transcription de Denis Perais)